Quinze ans déjà… et il nous reste encore à prendre la mesure d’une oeuvre à bien des égards inclassable, lui qui aimait à dénoncer la méconnaissance qui pouvait se nicher au cœur même de l’activité scientifique. Méconnaissance, malentendu : l’œuvre de Sayad témoigne sans aucun doute des fausses certitudes et des illusions dressées autour de l’objet « émigration-immigration » et ses ramifications en réalité tentaculaires. En cette fin d’année de commémoration du cinquantenaire de l’indépendance algérienne, l’on ne peut oublier le rapport qu’entretenait Sayad avec son pays, l’Algérie. Autour d’un repas ou d’un café, Sayad aimait écouter les blagues que lui rapportaient ses amis sur l’Algérie et sur son régime politique mais elles lui laissaient toujours un goût amer dans la bouche, le sourire se transformant en rictus et en grincement de dents. Il répétait souvent, comme un reproche qu’il se faisait à lui-même : « les Algériens rient trop. On rit trop dans ce pays ! ». L’histoire contemporaine de l’Algérie était condamnée de fait, à être consignée dans un grand livre du « Rire et de l’oubli », pour paraphraser Milan Kundera. Le rire et l’autodérision s’étaient mués en résistance passive et en résignation ; rire comme on le sait, a été suivi d’un cri d’effroi et d’une violence indicible dans les années 1990. Depuis lors, on ne rit plus vraiment comme autrefois en Algérie…

Sayad était un Algérien : il faisait partie d’une catégorie particulière d’orphelins, celle des démocrates sans démocratie, des intellectuels dans un pays cultivant l’anti-intellectualisme et le mépris de l’histoire, de la pensée critique, si ce n’est sous la forme, du mythe, de la mystification et des slogans. Si beaucoup d’hommes de sa génération ont caressé des rêves d’uchronie (« et si cela s’était passé autrement ? »), le regard lucide de Sayad – certains diraient pessimistes- ne se risquait pas à ce type de conjectures, sans doute de peur d’avoir trop mal. Il était en somme orphelin de ses semblables et de ses pairs, les intellectuels algériens que le pouvoir et la société algérienne dans son ensemble, ne reconnaissaient qu’à titre posthume, assassinés dans les années 1990, à l’instar de son ami Mohamed Boukhobza ou encore Abdelkhader Alloula, dont il appréciait le théâtre populaire : théâtre qui mettait en scène, « des nobles », « des justes », « des généreux » autant de qualificatifs pour le dramaturge qui fonctionnaient comme une allégorie du peuple. Sans verser dans le populisme pointé par J-C. Passeron et C. Grignon, on est tenté de dire que Sayad était de ce point de vue, pleinement homme du peuple.

Sayad était un Algérien : son histoire familiale et individuelle entre pleinement en résonance avec l’histoire coloniale et l’essai d’auto-analyse livré dans Histoire et recherche identitaire (2002), inscrit pleinement son parcours dans le contexte de pré et post-indépendance algérienne. En 1963, à l’heure où la course pour les gratifications matérielles et symboliques va bon train (raillée par Tahar Djaout dans Les chercheurs d’os), il quitte l’Algérie pour « sauver sa tête » comme il l’a confessé plus tard : la période de la guerre d’Algérie et les lendemains de l’Indépendance forment un continuum de changements très rapides. La guerre d’Algérie a produit selon la formule de P. Bourdieu « une mutation brusque et globale » : accélération de l’histoire, basculement des situations, mais aussi à l’Indépendance, période de flottement et le sentiment de ne pas trouver sa place dans cette société. Les flux migratoires entre l’Algérie et la France portent trace précisément de cette période de flottement. Dès l’Indépendance, les flux entre les deux espaces contiennent la part de malentendu, de désenchantement et d’illusion entretenue autour de l’indépendance algérienne. La désillusion était vécue individuellement, dans son for intérieur. Beaucoup d’hommes appartenant à cette génération ont au fond, vécu « la solitude des porteurs de mémoire » pour reprendre une formule de B. Stora : la charge symbolique conférée à la nationalité et le mythe du retour ont pris en charge les différentes attentes (sociales et politiques) des acteurs et expliquent de ce point de vue combien le mythe du retour était appelé à durer pour les immigrés puisque les espérances subjectives et les probabilités objectives se confondent avec celles forgées autour d’un pays. C’est cette expérience multidimensionnelle (migratoire, sociale, politique, culturelle, etc.) d’une génération d’Algériens que Sayad était à même de traduire et de restituer… comme il était à même de prendre la mesure de la manière dont chaque rive réécrit l’histoire à son compte.

C’est pour poursuivre l’analyse critique de cette histoire conflictuelle et passionnelle, particulièrement commémorée lors du cinquantenaire de l’indépendance algérienne, que l’association Génériques annonce la tenue d’une journée d’étude à l’automne autour du thème de l’histoire et de la mémoire franco-algérienne, sous le prisme des travaux de cet intellectuel majeur que fut A. Sayad.

Sabah CHAIB, Chercheure en science politique
Membre du Conseil d’Administration de Génériques
Membre du bureau de l’Association des Amis d’A. Sayad.

Crédit photo : Madame Sayad

>> Télécharger le numéro 14 de Migrance sur Abdelmalek Sayad

>> Consulter le dossier « Abdelmalek Sayad dans le texte » sur le site d’Approches Culture & territoires

Voir également l’ouvrage Actualité de la pensée d’Abdelmalek Sayad, Actes du colloque international organisé les 15 et 16 juin 2006 par l’Association des Amis d’A. Sayad, Editions Le Fennec, 2010