Actes du colloque
1901-2001 Migrations et vie associative : entre mobilisations et participation
Institut du monde arabe, 8 octobre 2001

 

Jean-Michel Belorgey
Misssion interministérielle pour la célébration
de la loi du 1er juillet 1901

 


Cette année du centenaire de la loi de 1901 et du vingtième anniversaire de la loi Autain, tente de prendre la mesure de ce que la vie associative apporte à une plus juste compréhension des enjeux des phénomènes migratoires, et à un traitement adapté de ces enjeux, dans le cadre d’une société démocratique.
Les associations qui ont joué, et continuent à jouer un rôle sur ce front, ne sont pas que les associations issues, comme on dit, de l’immigration. Reste que l’histoire et la sociologie des associations issues de l’immigration constituent évidemment un sujet singulièrement éclairant quant au rapport d’une société, la nôtre, aux migrations, et de ces migrations à elles-mêmes.
Il n’est pas vain de rappeler que l’article 12 originel de la loi de 1901 ne faisait pas d’emblée obstacle à l’accueil d’étrangers parmi les sociétaires d’associations principalement françaises, à la réunion d’étrangers désireux de poursuivre exclusivement entre eux un objet social en rapport avec leur condition. Ce n’est qu’ultérieurement que le climat de suspicion xénophobe engendré par l’avant-guerre et la guerre ont donné naissance à un régime d’exception, que les affrontements de la décolonisation ont malheureusement conduit à prolonger, les règles répressives en vigueur n’ayant au reste jamais cessé, jusqu’à leur abrogation, d’être appliquées avec la plus extrême rigueur. Le vote de la loi du 9 octobre 1981 a donc, en réalité, constitué plus qu’un nouvel avènement, une démarche de retour à la cohérence de la pensée originelle, et au respect des principes sur lesquels la France s’était, entre temps, engagée en ratifiant un certain nombre d’instruments internationaux.

 


Sur le plan de l’intégration


Mais la loi de 1981 ne marque, à mes yeux, le terme d’une évolution, ni dans la logique de la loi de 1901, ni dans celle de la loi de 1905, qui toutes deux ont à voir avec la notion de laïcité. Il me paraît que l’idée que les associations, y compris étrangères, sont le lieu d’une approche sous le signe de divers partis pris qui doivent en venir à se confronter et à se concilier, devrait, si elle était clairement assimilée par les acteurs sociaux, contribuer à éclairer plusieurs aspects de la question de l’immigration, celle de l’intégration d’abord, celle de la place, ensuite, des associations issues de l’immigration.


Jean-Michel Belorgey,
Mission interministérielle pour la célébration de la loi du 1er juillet 1901,
Photo : Béatrice Lagarde

Sur le premier plan, celui de l’intégration, il me paraît clair, je l’ai souvent fait valoir notamment dans le rapport que j’ai remis à Madame Aubry sur la lutte contre les discriminations, que la démarche d’intégration ne peut être, à peine de manquer son but, une démarche grondeuse, tendant et affirmant, peu ou prou, à la mise au pas des différences, une allergie au métissage ou à l’extension aux étrangers résidant durablement sur le territoire national de certains droits comme le droit de vote aux élections locales, une extension qui est pourtant largement de nature à justifier, dans un monde de mobilité, la dissociation, à laquelle toutes sortes d’indices permettent de conclure, entre nationalité et citoyenneté.

 


La place des associations dans les stratégies d’intégration


La seconde question que je souhaiterais traiter est celle de la place des associations issues de l’immigration dans les stratégies d’intégration. Le vote de la loi de 1901, exprimait, notamment, la répudiation, par le législateur républicain, de sa vieille méfiance à l’encontre des regroupements affinitaires, susceptibles, en s’interposant entre le citoyen et la Nation, d’empêcher le dialogue entre l’un et l’autre de se nouer sans biais ou distorsions. Ce législateur en était en effet venu à se persuader que les regroupements affinitaires, électifs, choisis, étaient de nature, non à décourager l’exercice de la citoyenneté, mais, au contraire, à en faciliter l’accès. Ceci vaut, me semble-t-il, pour les migrants d’origine étrangère comme cela a valu pour les migrants d’origine nationale. Le légitime refus des communautarismes, des ghettos, ne doit, dès lors, pas conduire à mener à l’encontre des regroupements affinitaires à base nationale ou ethnique, une politique de dissuasion. Le non moins légitime souci de faire davantage porter que ça n’a, un temps, été le cas, le poids de l’effort d’intégration sur les structures de droit commun plutôt que sur les structures spécifiques ne doit pas non plus conduire au démantèlement ou à l’affamement systématique de celles-ci, surtout quand elles sont d’origine associative.
Les stratégies crispées n’ont, de fait, jamais empêché l’ethnicisation de nombre de regroupements et de luttes ; elles y ont même, selon toute vraisemblance, poussé ; comme a encouragé, et non prévenu, les progrès de l’intégrisme musulman le discours de méfiance radicale à l’égard de l’islam. De même faut-il déplorer que les propositions itératives présentées en vue de permettre de franchir un cran, en vérité, en matière de lutte contre les discriminations, et qui tendent au repérage des Français d’origine allogène, en vue d’apprécier le sort qui leur est fait, tant en matière d’embauche que de développement de carrière dans une entreprise, que de traitement par les services publics, persistent à se heurter à de vives réticences.


Un corps social pour traiter des différences multiples


Avec la loi de 1901, le triomphe de l’idée de laïcité a, au contraire, consisté à légitimer les affinités, les intérêts spécifiques entre lesquels se partage le corps social ; un corps social qui sera d’autant mieux armé pour traiter des différences multiples qui le constituent qu’elles ne seront pas tues, mais nommées ; empêchées seulement de s’ériger en absolus ; l’altérité étant entre les différentes cohortes de citoyens la qualité la plus répandue du monde, sous des espèces infiniment variées, et propices au jeu des complémentarités dont s’enrichit la vie civique, plus que d’une uniformité, facteur d’atonie ou d’agressivité ; la reconnaissance et la valorisation mesurée de l’altérité pouvant par conséquent servir de point d’appui au traitement des pathologies sociales qui s’enracinent dans cette atonie ou cette agressivité. Car nul doute que dans l’esquisse de dialogue social avec les associations issues de l’immigration par lequel on a tenté de suppléer au défaut de progrès vers une qualification civique, politique des immigrés eux-mêmes, même des associations fortement marquées par une idéologie religieuse très spécifique, se soient souvent, à bon ou à mauvais escient, vu reconnaître une place.
Le sort fait aux associations issues de l’immigration en général, autrement dit sous leurs différents visages, présente, au reste, sur ce terrain, peut-on penser, des caractéristiques plus favorables que celui fait au tout-venant des associations, que ce soit dans le cadre d’instances consultatives nationales à vocation générale, d’instances nationales ou décentralisées de gestion de ressources publiques (je pense naturellement au FASILD), d’instances spécialisées tournées vers la problématique du culte, ou d’instances para-municipales ou départementales. On ne peut, en revanche, soutenir que la cohérence de la pensée ayant présidé à la définition de l’architecture, au recrutement du personnel, et des modalités de ce dialogue social emporte toujours la conviction. Il faut, par conséquent, en ce domaine, aller de l’avant, mais aussi ajuster le tir.
Je ne doute pas que les travaux soient propres à faire surgir de nouvelles clartés ; et sur la question des associations, et sur celle des migrations. Je souhaite par dessus tout que puissent être congédiés aussi bien les euphémismes que les raideurs péremptoires, et que ne soient ni regardées comme inconciliables des approches, des postures, ou des stratégies qu’il s’agit précisément de concilier, ni traitées à la légère des contradictions pour de bon insurmontables entre philosophies sociales ou politiques ; tout en sachant que ce qui est insurmontable doit, en démocratie, un jour cesser de l’être.



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