Table-ronde 1
1901-1939 : Exils, mouvements indépendantistes
et immigration
Syndicalisme et anti-fascisme dans l'entre-deux-guerres
Michel Dreyfus,
Directeur de recherche au CNRS - UPRESA 8058 - Université Paris
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Président du centre d'étude et de documentation sur l'émigration
italienne (CEDEI)
Je centrerai principalement mon propos autour de lhistoire de
limmigration italienne, tout simplement parce quil se trouve
quà lépoque cest la plus importante
et sans doute aussi la plus emblématique de lanti-fascisme.
Janine Ponty traitera de limmigration polonaise et jévoquerai
également dautres immigrations que je situerai dans leur
contexte.
Les sociétés de secours mutuel
Dans lhistoire des rapports entre les migrations et les associations,
tout ne commence pas entre les deux guerres, mais bien avant. Dans lémigration
italienne, des sociétés de secours mutuels se développent
depuis la fin des années 1880. Encore peu étudiées
jusquaujourdhui, elles restent mal connues. Certaines sont
importantes, quoique selon des proportions variables suivant les départements
; de façon logique, on en trouve beaucoup dans le Sud-Est. On
dénombre ainsi dans les Alpes-Maritimes de 1876 à 1945,
42 sociétés et en 1930, elles sont au nombre de 13. Sur
les quelques 115 000 Italiens qui vivent dans les Bouches-du-Rhône
en 1900, plusieurs dizaines de milliers appartiennent à ces sociétés.
Lessor de ces groupements sexplique par le fait quils
remplissent des fonctions de secours et de prise en charge à
un moment où lEtat nintervient pratiquement pas dans
le domaine du social ; toutefois, le plus souvent, ces sociétés
répondent aux besoins du moment avec de faibles moyens. De telles
sociétés existent aussi en région parisienne ;
elles sont généralement contrôlées par des
notables. On retrouvera un certain nombre dentre eux dans diverses
associations durant lentre-deux-guerres, mais ils ne relèvent
guère du domaine qui nous intéresse. Toutefois, certaines
sociétés de secours mutuels peuvent aussi apparaître
comme un des vecteurs des organisations anti-fascistes qui se constituent
durant cette décennie.
Bien entendu, à partir de la Première Guerre, le contexte
politique, national et international se modifie : de 1922 à 1939,
lhistoire de lEurope se caractérise par la montée
des régimes se réclamant du régime fasciste ou
dun régime fort, autoritaire. Cette évolution, commencée
en Italie en 1922, se poursuit à travers de multiples épisodes,
ponctués notamment par larrivée de Hitler au pouvoir
en 1933. Puis lavancée de la marée brune se poursuit
jusquà la fin de la guerre dEspagne, début
1939 et larrivée massive en France des républicains
espagnols, battus par Franco. Je ne reviens pas ici sur cette histoire
bien connue. Aussi, la question de lanti-fascisme se pose dans
toute son ampleur et pas uniquement dailleurs à légard
des Italiens, même s'ils sont les premiers concernés.
De quels outils disposent ces Italiens ? Comment sont-ils organisés
?
Des organisations face au fascisme
Une organisation joue ici un rôle essentiel, la Ligue italienne
des droits de lhomme (Lega italiana dell dirritti delluomo,
LIDU). Fondée en 1923 auprès de la Ligue des droits de
lhomme (LDH) par le socialiste italien Luigi Campolonghi, la LIDU
devient un lieu de rassemblement de pratiquement lensemble des
composantes de limmigration italienne, à lexception
du Parti communiste italien (PCI) qui refuse de coopérer avec
elle. La LIDU sefforce de défendre comme elle le peut les
émigrés politiques italiens en butte à la répression.
Puis elle essaie délargir son action à travers une
nouvelle organisation, la Concentration anti-fasciste (fondée
en 1927), tout en travaillant également avec certains comités
plus ciblés. Je pense ici au Comité Matteotti, du nom
dun député socialiste italien assassiné en
1924 par le régime de Mussolini. Lassassinat de Matteotti
qui provoque une émotion considérable dans toute lEurope
va jusquà faire vaciller ce régime. Animé
par des militants de lInternationale ouvrière socialiste
(IOS) qui a succédé à la Seconde Internationale
ou Internationale socialiste, le Comité Matteotti apporte son
aide aux socialistes en exil en France et aussi en Belgique, au Luxembourg,
et en Suisse. On le voit, lorganisation de lantifascisme
ne se limite pas à lHexagone.
Sur le plan de laide économique aux immigrés, il
faut aussi rappeler que certaines associations ne proviennent pas seulement
de la " gauche ". En effet, à travers lorganisation
du Fascio, le fascisme réinvestit certaines sociétés
de secours mutuel : le Fascio apporte des secours aux immigrés,
cherche à placer les salariés, organise des cliniques
et, ne serait-ce quen région parisienne, il semble toucher
plusieurs milliers dimmigrés. Sur un autre plan, on doit
aussi évoquer le rôle de lEglise. Je me limiterai
à citer luvre du Cardinal Ferreri qui chasse sur
des terres assez analogues. Ces associations expriment une volonté
nette de garder aux Italiens leur identité ; elles cherchent
à limiter leur trop grande intégration à la société
française, tout en affirmant quils doivent dabord
rester des Italiens.
Toujours sur le terrain du secours aux immigrés et dans la volonté
de leur trouver du travail, existent dautres organisations de
gauche. Je mentionnerai ici lactivité de la Coopérative
italienne des travaux publics, fondée et animée par
le député socialiste Nello Baldini. Au début des
années 1920, il a fondé une coopérative agricole
qui a pris de lampleur dans la province de Ravenne : en 1922,
ce type de coopérative concerne plus de 15 000 travailleurs agricoles.
Il sagit donc dune organisation importante. Après
lavènement du fascisme, Nello Baldini, contraint de venir
en France pour fuir le fascisme, met sur pied des coopératives
de production dans le secteur du bâtiment ; elles permettent aux
Italiens de trouver un travail, au moins temporaire. Ces coopératives
sont liées au Parti socialiste italien et, via la CGT, à
son organisation sur italienne, la CGIL. Ces coopératives
sont sévèrement critiquées par les communistes
car, pêché suprême, elles pratiquent la " collaboration
de classes ". Mais, répétons-le, elles permettent
à de nombreux Italiens de trouver du travail.
Du côté des syndicats
Si on se tourne du côté des syndicats CGT et CGTU
, on trouve également plusieurs tentatives dorganisation
des travailleurs immigrés. La CGT met en place un Bureau spécial
en direction des Italiens, sous la direction dErnesto Caporali
et la CGTU organise ses propres structures, en liaison avec le Parti
communiste : il sagit de la Main duvre émigrée
(MOE, future MOI) dont lhistoire est bien connue. On sait combien
ces initiatives auront leur importance, en particulier durant la Seconde
Guerre mondiale où la MOI jouera un rôle extrêmement
actif dans la Résistance. Je renvoie aux travaux qui ont été
faits à ce sujet ; ce qui me paraît plus important ici
cest de souligner comment tout sest mis en place.
En raison de la conjoncture politique, dautres émigrés
arrivent en France : que lon pense notamment à lémigration
allemande, à partir de 1933. Plus limitée par le nombre,
elle est aussi beaucoup plus intellectuelle et fortement politisée.
Avec laide dorganisations comme le PC, la SFIO et la Ligue
des droits de lhomme, avec le soutien de la CGT et de la CGTU,
des émigrés allemands constitueront lInstitut national
pour létude du fascisme qui sefforce dalerter
lopinion sur les crimes du régime hitlérien.
Durant le Front populaire, on assiste à un nouveau développement
des associations : pour la première fois, se met en place un
Comité qui ne se limite pas à une seule immigration, mais
qui lutte pour un statut pour lensemble des travailleurs étrangers.
Il sadresse à tous, mais avec une presse spécifique,
aux Arméniens, aux travailleurs juifs, aux Espagnols, aux Polonais,
aux Italiens, etc. Toutefois son existence est brève, à
limage de celle du Front populaire : dès la fin 1938, on
le voit marquer le pas. Cependant durant deux ans, la mobilisation,
la politisation et la syndicalisation des travailleurs étrangers
a été une réalité alors quauparavant
CGT et CGTU avaient bien du mal à toucher les travailleurs étrangers.
Le taux de syndicalisation de ces derniers a beaucoup progressé
: plusieurs dizaines de milliers de travailleurs immigrés auraient
alors rejoint les organisations syndicales. Tout cet élan va
évidemment être cassé par la Seconde Guerre mondiale.
Conclusions
Je conclurai par quatre remarques et en regrettant davoir dû
limiter mon propos.
* Tout dabord, ces organisations se caractérisent par une
précarité généralisée, par des
obstacles quotidiens dans leur existence et par une difficulté
à être reconnues. Fortement surdéterminées
par le contexte politique, elles proviennent souvent des milieux de
lantifascisme. À lexception de la brève période
du Front populaire, elles sont toujours sous le coup dune répression
plus ou moins sévère : lhistoire de ces organisations
cest aussi lhistoire de leur lutte contre la répression.
* Il faut souligner ensuite la liaison de ces
diverses organisations et associations avec les partis politiques ouvriers
et les internationales ouvrières. Je ne peux métendre
davantage sur ce point : quil suffise de dire que les liens sont
nombreux avec la SFIO, le Parti communiste, lInternationale ouvrière
socialiste et lInternationale communiste. On notera que ces deux
Internationales disposent de moyens dintervention fort différents
: lInternationale communiste qui dispose du soutien matériel,
financier de lURSS est bien plus richement dotée sur ce
plan. En particulier, lInternationale communiste a la possibilité
denvoyer en France des cadres qui participent très activement
à lorganisation de telle ou telle communauté immigrée.
La lecture du Dictionnaire biographique des militants du Komintern
(Belgique, France, Luxembourg, Suisse), récemment paru (1),
le montre de façon lumineuse à travers les noms de Giulio
Cerretti, Victor Fay ou du Hongrois Andor Berei pour la Belgique.
* On notera ensuite la variété des terrains dintervention
de ces associations. Ces terrains peuvent être regroupés
en quatre catégories : lanti-fascisme directement politique,
la défense des droits de lhomme de façon plus générale,
la défense du travail et des conditions de travail, à
travers les organisations syndicales ; enfin, il ne faut pas oublier
la prise en charge du monde du travail hors de lusine, hors du
chantier, hors de lentreprise, cest-à-dire sur le
plan culturel, artistique, créatif, etc..
* Une quatrième question se pose, comme la déjà
évoqué M. Rousselle. Sur le sol français, ces associations
étrangères sont confrontées en permanence à
une contradiction : quel rapport doivent-elles avoir avec les associations
françaises qui poursuivent des buts analogues aux leurs?
Doivent-elles contribuer à je schématise
travailler à lintégration de ces travailleurs immigrés
; doivent-elles, au contraire, les aider à préserver et
sauvegarder leur identité ? Sur cette question, le débat
se pose en particulier entre militants politiques et syndicalistes.
Cette contradiction est fondamentale durant tout lentre-deux-guerres.
Je suis certain quelle lest aussi après la Libération
et quelle lest restée jusquà aujourdhui.
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(1) Publié sous la direction de José
Gotovitch, Miklaïl Narinsky par Michel Dreyfus, Claude Pennetier,
Brigitte Studer, Henri Wehenkel et Serge Wolikow, aux Editions de lAtelier,
2001, 604p. Retour
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