Actes du colloque
1901-2001 Migrations et vie associative : entre mobilisations et participation
Institut du monde arabe, 8 octobre 2001

 

Table-ronde 1
1901-1939 : Exils, mouvements indépendantistes et immigration


Syndicalisme et anti-fascisme dans l'entre-deux-guerres

 

Michel Dreyfus,
Directeur de recherche au CNRS - UPRESA 8058 - Université Paris 8
Président du centre d'étude et de documentation sur l'émigration italienne (CEDEI)

 


Je centrerai principalement mon propos autour de l’histoire de l’immigration italienne, tout simplement parce qu’il se trouve qu’à l’époque c’est la plus importante et sans doute aussi la plus emblématique de l’anti-fascisme. Janine Ponty traitera de l’immigration polonaise et j’évoquerai également d’autres immigrations que je situerai dans leur contexte.


Les sociétés de secours mutuel


Dans l’histoire des rapports entre les migrations et les associations, tout ne commence pas entre les deux guerres, mais bien avant. Dans l’émigration italienne, des sociétés de secours mutuels se développent depuis la fin des années 1880. Encore peu étudiées jusqu’aujourd’hui, elles restent mal connues. Certaines sont importantes, quoique selon des proportions variables suivant les départements ; de façon logique, on en trouve beaucoup dans le Sud-Est. On dénombre ainsi dans les Alpes-Maritimes de 1876 à 1945, 42 sociétés et en 1930, elles sont au nombre de 13. Sur les quelques 115 000 Italiens qui vivent dans les Bouches-du-Rhône en 1900, plusieurs dizaines de milliers appartiennent à ces sociétés. L’essor de ces groupements s’explique par le fait qu’ils remplissent des fonctions de secours et de prise en charge à un moment où l’Etat n’intervient pratiquement pas dans le domaine du social ; toutefois, le plus souvent, ces sociétés répondent aux besoins du moment avec de faibles moyens. De telles sociétés existent aussi en région parisienne ; elles sont généralement contrôlées par des notables. On retrouvera un certain nombre d’entre eux dans diverses associations durant l’entre-deux-guerres, mais ils ne relèvent guère du domaine qui nous intéresse. Toutefois, certaines sociétés de secours mutuels peuvent aussi apparaître comme un des vecteurs des organisations anti-fascistes qui se constituent durant cette décennie.

Bien entendu, à partir de la Première Guerre, le contexte politique, national et international se modifie : de 1922 à 1939, l’histoire de l’Europe se caractérise par la montée des régimes se réclamant du régime fasciste ou d’un régime fort, autoritaire. Cette évolution, commencée en Italie en 1922, se poursuit à travers de multiples épisodes, ponctués notamment par l’arrivée de Hitler au pouvoir en 1933. Puis l’avancée de la marée brune se poursuit jusqu’à la fin de la guerre d’Espagne, début 1939 et l’arrivée massive en France des républicains espagnols, battus par Franco. Je ne reviens pas ici sur cette histoire bien connue. Aussi, la question de l’anti-fascisme se pose dans toute son ampleur et pas uniquement d’ailleurs à l’égard des Italiens, même s'ils sont les premiers concernés.
De quels outils disposent ces Italiens ? Comment sont-ils organisés ?


Des organisations face au fascisme


Une organisation joue ici un rôle essentiel, la Ligue italienne des droits de l’homme (Lega italiana dell dirritti dell’uomo, LIDU). Fondée en 1923 auprès de la Ligue des droits de l’homme (LDH) par le socialiste italien Luigi Campolonghi, la LIDU devient un lieu de rassemblement de pratiquement l’ensemble des composantes de l’immigration italienne, à l’exception du Parti communiste italien (PCI) qui refuse de coopérer avec elle. La LIDU s’efforce de défendre comme elle le peut les émigrés politiques italiens en butte à la répression. Puis elle essaie d’élargir son action à travers une nouvelle organisation, la Concentration anti-fasciste (fondée en 1927), tout en travaillant également avec certains comités plus ciblés. Je pense ici au Comité Matteotti, du nom d’un député socialiste italien assassiné en 1924 par le régime de Mussolini. L’assassinat de Matteotti qui provoque une émotion considérable dans toute l’Europe va jusqu’à faire vaciller ce régime. Animé par des militants de l’Internationale ouvrière socialiste (IOS) qui a succédé à la Seconde Internationale ou Internationale socialiste, le Comité Matteotti apporte son aide aux socialistes en exil en France et aussi en Belgique, au Luxembourg, et en Suisse. On le voit, l’organisation de l’antifascisme ne se limite pas à l’Hexagone.

Sur le plan de l’aide économique aux immigrés, il faut aussi rappeler que certaines associations ne proviennent pas seulement de la " gauche ". En effet, à travers l’organisation du Fascio, le fascisme réinvestit certaines sociétés de secours mutuel : le Fascio apporte des secours aux immigrés, cherche à placer les salariés, organise des cliniques et, ne serait-ce qu’en région parisienne, il semble toucher plusieurs milliers d’immigrés. Sur un autre plan, on doit aussi évoquer le rôle de l’Eglise. Je me limiterai à citer l’œuvre du Cardinal Ferreri qui chasse sur des terres assez analogues. Ces associations expriment une volonté nette de garder aux Italiens leur identité ; elles cherchent à limiter leur trop grande intégration à la société française, tout en affirmant qu’ils doivent d’abord rester des Italiens.

Toujours sur le terrain du secours aux immigrés et dans la volonté de leur trouver du travail, existent d’autres organisations de gauche. Je mentionnerai ici l’activité de la Coopérative italienne des travaux publics, fondée et animée par le député socialiste Nello Baldini. Au début des années 1920, il a fondé une coopérative agricole qui a pris de l’ampleur dans la province de Ravenne : en 1922, ce type de coopérative concerne plus de 15 000 travailleurs agricoles. Il s’agit donc d’une organisation importante. Après l’avènement du fascisme, Nello Baldini, contraint de venir en France pour fuir le fascisme, met sur pied des coopératives de production dans le secteur du bâtiment ; elles permettent aux Italiens de trouver un travail, au moins temporaire. Ces coopératives sont liées au Parti socialiste italien et, via la CGT, à son organisation sœur italienne, la CGIL. Ces coopératives sont sévèrement critiquées par les communistes car, pêché suprême, elles pratiquent la " collaboration de classes ". Mais, répétons-le, elles permettent à de nombreux Italiens de trouver du travail.


Du côté des syndicats


Si on se tourne du côté des syndicats — CGT et CGTU —, on trouve également plusieurs tentatives d’organisation des travailleurs immigrés. La CGT met en place un Bureau spécial en direction des Italiens, sous la direction d’Ernesto Caporali et la CGTU organise ses propres structures, en liaison avec le Parti communiste : il s’agit de la Main d’œuvre émigrée (MOE, future MOI) dont l’histoire est bien connue. On sait combien ces initiatives auront leur importance, en particulier durant la Seconde Guerre mondiale où la MOI jouera un rôle extrêmement actif dans la Résistance. Je renvoie aux travaux qui ont été faits à ce sujet ; ce qui me paraît plus important ici c’est de souligner comment tout s’est mis en place.

En raison de la conjoncture politique, d’autres émigrés arrivent en France : que l’on pense notamment à l’émigration allemande, à partir de 1933. Plus limitée par le nombre, elle est aussi beaucoup plus intellectuelle et fortement politisée. Avec l’aide d’organisations comme le PC, la SFIO et la Ligue des droits de l’homme, avec le soutien de la CGT et de la CGTU, des émigrés allemands constitueront l’Institut national pour l’étude du fascisme qui s’efforce d’alerter l’opinion sur les crimes du régime hitlérien.

Durant le Front populaire, on assiste à un nouveau développement des associations : pour la première fois, se met en place un Comité qui ne se limite pas à une seule immigration, mais qui lutte pour un statut pour l’ensemble des travailleurs étrangers. Il s’adresse à tous, mais avec une presse spécifique, aux Arméniens, aux travailleurs juifs, aux Espagnols, aux Polonais, aux Italiens, etc. Toutefois son existence est brève, à l’image de celle du Front populaire : dès la fin 1938, on le voit marquer le pas. Cependant durant deux ans, la mobilisation, la politisation et la syndicalisation des travailleurs étrangers a été une réalité alors qu’auparavant CGT et CGTU avaient bien du mal à toucher les travailleurs étrangers. Le taux de syndicalisation de ces derniers a beaucoup progressé : plusieurs dizaines de milliers de travailleurs immigrés auraient alors rejoint les organisations syndicales. Tout cet élan va évidemment être cassé par la Seconde Guerre mondiale.

Conclusions


Je conclurai par quatre remarques et en regrettant d’avoir dû limiter mon propos.

* Tout d’abord, ces organisations se caractérisent par une précarité généralisée, par des obstacles quotidiens dans leur existence et par une difficulté à être reconnues. Fortement surdéterminées par le contexte politique, elles proviennent souvent des milieux de l’antifascisme. À l’exception de la brève période du Front populaire, elles sont toujours sous le coup d’une répression plus ou moins sévère : l’histoire de ces organisations c’est aussi l’histoire de leur lutte contre la répression.

* Il faut souligner ensuite la liaison de ces diverses organisations et associations avec les partis politiques ouvriers et les internationales ouvrières. Je ne peux m’étendre davantage sur ce point : qu’il suffise de dire que les liens sont nombreux avec la SFIO, le Parti communiste, l’Internationale ouvrière socialiste et l’Internationale communiste. On notera que ces deux Internationales disposent de moyens d’intervention fort différents : l’Internationale communiste qui dispose du soutien matériel, financier de l’URSS est bien plus richement dotée sur ce plan. En particulier, l’Internationale communiste a la possibilité d’envoyer en France des cadres qui participent très activement à l’organisation de telle ou telle communauté immigrée. La lecture du Dictionnaire biographique des militants du Komintern (Belgique, France, Luxembourg, Suisse), récemment paru (1), le montre de façon lumineuse à travers les noms de Giulio Cerretti, Victor Fay ou du Hongrois Andor Berei pour la Belgique.

* On notera ensuite la variété des terrains d’intervention de ces associations. Ces terrains peuvent être regroupés en quatre catégories : l’anti-fascisme directement politique, la défense des droits de l’homme de façon plus générale, la défense du travail et des conditions de travail, à travers les organisations syndicales ; enfin, il ne faut pas oublier la prise en charge du monde du travail hors de l’usine, hors du chantier, hors de l’entreprise, c’est-à-dire sur le plan culturel, artistique, créatif, etc..

* Une quatrième question se pose, comme l’a déjà évoqué M. Rousselle. Sur le sol français, ces associations étrangères sont confrontées en permanence à une contradiction : quel rapport doivent-elles avoir avec les associations françaises qui poursuivent des buts analogues aux leurs? Doivent-elles contribuer à — je schématise — travailler à l’intégration de ces travailleurs immigrés ; doivent-elles, au contraire, les aider à préserver et sauvegarder leur identité ? Sur cette question, le débat se pose en particulier entre militants politiques et syndicalistes. Cette contradiction est fondamentale durant tout l’entre-deux-guerres. Je suis certain qu’elle l’est aussi après la Libération et qu’elle l’est restée jusqu’à aujourd’hui.

 

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(1) Publié sous la direction de José Gotovitch, Miklaïl Narinsky par Michel Dreyfus, Claude Pennetier, Brigitte Studer, Henri Wehenkel et Serge Wolikow, aux Editions de l’Atelier, 2001, 604p. Retour



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