Actes du colloque
1901-2001 Migrations et vie associative : entre mobilisations et participation
Institut du monde arabe, 8 octobre 2001


Table-ronde 1
1901-1939 : Exils, mouvements indépendantistes et immigration

Créativité associative et contrainte politique : la dynamique de l’immigration algérienne en France dans l’entre-deux-guerres.

 

Omar Carlier
Maître de Conférences à l'Université de Paris 1, Panthéon-Sorbonne


Minime comme composante de la "mosaïque" France jusqu’au début des années 1950, modeste jusqu’à cette date quant à sa place dans l’appareil industriel de la Métropole, l’immigration nord-africaine – tout particulièrement le prolétariat algérien – joue un rôle essentiel dès l’entre-deux-guerres dans l’économie générale des relations franco-maghrébines, et singulièrement dans l’histoire du couple franco-algérien.
Son activité sociale et politique intense est en effet fondatrice pour la société algérienne, et annonciatrice de temps nouveaux pour la partie éclairée d’une classe politique française sans cesse en retard sur le mouvement historique d’ensemble, au moins en matière de décolonisation.

Décisive pour le couple franco-algérien, cette émigration-immigration est à la fois générique et spécifique. Générique, parce qu’elle obéit globalement à la logique des migrations contemporaines, dégagée magnifiquement voici plus de quatre-vingts ans par Thomas et Znianecki à propos des Polonais aux Etats-Unis. Spécifique, parce qu’elle participe d’une histoire commune singulière, celle d’un lien paradoxal combinant proximité maxima et distance maxima, manifestée hier encore dans la figure emblématique de Zidane, et certain match de football au stade de France.

Les années 1920 et 1930 voient s’affirmer à Paris, de manière organisée, et à force ouverte, hors du "code de l’indigénat" qui pèse encore sur la colonie un siècle après la prise d’Alger, la revendication de l’indépendance. La création d’une "commune mixte" dans la capitale, en 1924, sous l’espèce d’une brigade spéciale nord-africaine rattachée à la préfecture de police n’y changera rien. Deux ans plus tard, en effet, une organisation politique relevant du régime juridique de l’association type loi de 1901, l’Etoile Nord-Africaine, dont les statuts sont votés et portés à la connaissance du public lors d’une assemblée tenue le 20 juin 1926, amorce une campagne de mobilisation pour l’indépendance qu’aucune dissolution administrative, ni aucune rupture intérieure, ne parviendra à enrayer durablement (1). L’ENA, sorte de petit Kuomintang maghrébin, voit donc le jour, cela n’est pas un hasard, au moment même où est inauguré, sous les auspices du Maréchal Lyautey, l’Institut Musulman de Paris, c’est-à-dire la grande mosquée qui jouxte le Jardin des plantes.
Cette initiative militante, cette création innovante, qui contourne la société bloquée qu’est l’Algérie coloniale, condense dans la forme partisane, et pendant longtemps la fixe et l’inhibe, l’efficace propre de la sociabilité associative en émigration. Mais la portée de cette dernière n’est pleinement intelligible que si on la rapporte à l’échelle du siècle. Portant jusqu’en France le moyen organique de l’idée nationale algérienne moderne, dans les années 1920, elle sert finalement de levier à celle d’algérianité française, dans les années 1980, d’un quart de siècle à l’autre, au bout d’un processus de socialisation plus général liant visiblement ou souterrainement les deux rives, dont personne ne peut deviner le cours.

I- Dynamique associative et catalyse politique : la condensation des années 1920

La dynamique associative algérienne en France, en quelque sorte exemplifiée par l’ENA dans les années 1920, est à la fois un produit de la guerre, ce formidable accélérateur et multiplicateur dont parlait Chaunu, reprenant Braudel, et le résultat d’un travail social de longue haleine aux multiples dimensions. Pour en rendre compte, il nous faut tenir ensemble ici le temps court et le temps long, sans perdre de vue de multiples interactions décalées entre les divers registres de l’exercice social.

Guerre mondiale et catalyse sociale

Avec la guerre de 1914-1918, présentée à tous les combattants comme la "guerre du droit", et plus particulièrement aux "indigènes" comme l’amorce d’un nouveau contrat de citoyenneté, une articulation forte, dans un premier temps invisible, s’opère entre changement social sur la rive nord et changement politique sur la rive sud, qui va d’une certaine façon se renverser à la décennie suivante.

La grande guerre et la nouvelle échelle migratoire

La guerre est cet événement puissant, violent, éruptif, en bonne partie irréductible à ses causes, dont l’importance se mesure, non seulement au processus immédiat d’accélération-multiplication dont il relève, mais aussi à l’impact qu’il laisse dans la mémoire des hommes. La guerre, certes, mais quelle guerre ? La première guerre mondiale, bien sûr, mais aussi la guerre du Rif, qui la suit à peu de distance.
Ce qui fait sens pour notre objet, en tout cas pour les hommes dont nous tentons de restituer les mots et les gestes, les conduites réfléchies et les émotions à vif, c’est précisément l’articulation de l’une et de l’autre, le prolongement de l’une par l’autre. Pour autant, l’autonomie relative de chacune doit rester constamment présente à l’esprit.
Tout d’abord, la première guerre mondiale transforme profondément le volume et la nature du processus migratoire tout juste naissant. Elle ne concerne pas ce seul processus. Sur la masse des 175 000 Algériens passés en France de 1914 à 1918, le nombre des soldats l’emporte sur celui des manœuvres. Elle fait découvrir aux premiers l’horreur du front et la puissance des armes, aux seconds la véritable échelle de la société industrielle, dont ils n’ont fait le plus souvent qu’entrevoir les arcanes et les ressorts au pays. Aux uns et aux autres, fascinés et provisoirement déconnectés d’eux-mêmes, elle montre la dimension mondiale d’un conflit auquel nul ne peut échapper. Toute l’Algérie musulmane est donc concernée et ébranlée, fût-ce à des degrés et sous des formes très divers. La Mitidja, nouvel hinterland d’Alger, réagit autrement que l’Ouarsenis et les Aurès, où la révolte se concentre à l’intérieur, et combine des ressorts anciens et des traits nouveaux. Mais c’est la partie du corps social algérien la plus engagée dans la noria migratoire qui va capitaliser en métropole même une partie des effets sociaux de la guerre, immédiats et différés.
Amorcée en 1905-1906, du moins comme pourvoyeuse de main-d’œuvre, mais restée inaperçue avec ses quelques centaines d’hommes, renforcée et devenue "visible" à partir de 1911-1912, au point de susciter de premières enquêtes – bien que le volant résidentiel algérien reste sans doute inférieur à 10 000 hommes en août 1914 – la migration algérienne vers la France est brutalement accélérée et transformée à partir de 1916. La grande guerre entraîne un changement de taille et un glissement de timing, mais également un élargissement des bases géographiques, une transformation des pratiques et relations sociales affectant aussi bien la vie des individus en mouvement que la relation entre les collectifs des deux rives, celle qui lie désormais les villages du Djurdjura rivés à leurs coutumes séculaires aux "villages de Paris" en cours d’installation. Elle change la masse critique et le jeu tant pratique que symbolique de l’interaction et de l’interdépendance entre un monde et un autre.

Résidence et sociabilité : permanents sociaux et cafés de quartiers

La noria continue et se renouvelle avec ceux qui en sortent, durablement, ou définitivement. En allongeant sa durée de résidence, en incorporant progressivement à son ethos la condition et la culture ouvrière, la minorité qui résiste au retour constitue le point d’ancrage d’une société immigrée qui invente une culture immigrée. Elle transforme progressivement les Nord-Africains en France en Nord-Africains de France. À terme, ce processus complexe de socialisation et d’acculturation donnera naissance aux nouvelles générations de Français d’origine maghrébine, au sein de la mosaïque France.
Les principaux agents de ce processus induit par l’installation prolongée dans la résidence, ce sont les permanents sociaux de l’émigration. Ceux qui, en stabilisant leur propre relation au travail et au logement, souvent favorisée par la qualification professionnelle et l’union mixte, allongent leur séjour et espacent leurs allers et retours, consolident leur ancrage dans la société d’accueil et rendent possible la formation, et la formulation, d’un "entre soi" moins atrophié. Ouvriers qualifiés, colporteurs "sédentarisés", chauffeurs de taxis, et surtout gérants de cafés, hôtels et restaurants (2) fournissent la base matérielle ainsi que le savoir social nécessaires à l’autonomisation d’une vie de communauté au sein de la société française. Ceux qui restent se mettent au service de ceux qui passent. Ils les servent, mais tout aussi bien ils s’en servent, et se servent, pour accumuler du capital économique et social, et conforter leur reclassement social.
Au sein de cette population immigrée, au principe de son autonomisation communautaire, un lieu de sociabilité joue un rôle fondamental, le café. Bureau de placement, hôtel, ou dortoir, djemaa de village, guichet bancaire, ou usuraire, agence de voyage, gazette du village et du monde, il accueille les nouveaux, accompagne et favorise le séjour, prépare le retour, celui des vivants, et celui des morts. Il densifie la sociabilité du proche, fortifie l’inter-connaissance au sein de l’immeuble, de la rue, du bloc de rue et finalement du quartier. Il pérennise la relation gentilice ou vicinale entre ceux qui passent et ceux qui restent, tout en favorisant la transitivité entre la petite dimension du groupe segmentaire et la grande dimension de l’ensemble des compatriotes. Mais précisément, ce couplage de la vie de café et de la vie de quartier se met en place à Paris et dans sa proche banlieue entre 1916 et 1918, avant de connaître de nouveaux développements au milieu des années 1920.
Tout cela aurait vu le jour sans la guerre, suivant un schéma d’évolution déjà réalisé par des immigrations plus anciennes, par exemple les Italiens, mais aussi, on l’oublie trop souvent par des "immigrations de l’intérieur" encore plus anciennes, à l’instar de ces maçons de la Creuse étudiés naguère par Annie Moulin. Mais la guerre a bien accéléré, multiplié et transformé le processus en cours, des deux côtés de la mer.

Guerre du droit et guerre du Rif

La guerre du droit et l’ouverture des droits.

Sur la rive sud, en effet, la guerre favorise la popularisation des formes modernes de la lutte politique. Sans doute ne transforme t-elle pas les Algériens en citoyens à part entière. Le "code de l’indigénat", présenté un moment comme périmé, a encore de beaux jours devant lui. Le deuxième collège aussi. Malgré Verdun, le Turco n’efface pas le "bicot". Il est cependant impossible, le 11 novembre 1918, d’oublier les promesses d’août 1914. 25 000 Algériens ont laissé leur vie dans les tranchées. Si minime soit-elle dans son dispositif, la loi de 1919, finalement imposée par Clemenceau à un establishment colonial plus que réticent, change les conditions et les formes d’exercice de la pratique politique pour une partie non négligeable de la population musulmane, en élargissant substantiellement le corps électoral "indigène", et en rendant moins dérisoire l’accès des autochtones aux différents échelons de la représentation populaire (conseil municipal, conseil général, etc ).
Certes, en ville, depuis deux générations, une mince frange de la population musulmane a déjà pris goût aux luttes électorales, qui opposent souvent entre elles deux familles ou deux clans, suivant un mode d’action assez proche du stéréotype de la théorie des çoffs (clans). Surtout, les notables se sont familiarisés dès les années 1880 avec la technique de la pétition, et à la génération suivante, avec celle de la délégation. Les Jeunes Algériens, qui ont fini par adopter eux-mêmes le terme retenu par certains publicistes pour les qualifier, sur un modèle turc et égyptien faisant écho au risorgimento et à la Jeune Italie de Mazzini, se sont illustrés en ce domaine, en 1912-1913, en s’appuyant en France sur le courant "indigénophile".
Là encore, toutefois, on change d’époque, de masse critique, et de mode d’action. Si la pétition et la délégation restent des techniques fort en usage, elles cèdent le pas à la campagne de presse, à la mobilisation électorale, et à la manifestation populaire. Le 1er mai 1919 annonce plus particulièrement les temps nouveaux, l’ère des masses, qui pose en Algérie deux "questions", pour reprendre un vocabulaire d’époque, la question nationale et la question sociale, et plus encore une troisième, celle de leur articulation. Pour la première fois, ce 1er mai, notamment à Oran et à Alger, Européens et Algériens se retrouvent épaule contre épaule dans un même défilé, derrière un même drapeau, le drapeau rouge des travailleurs, du moins celui de l’Internationale. Il n’y aura pas de suite avant le grand mouvement du Front populaire, mais un jalon est posé.
L’homme phare de cette période séminale est l’émir Khaled, le petit-fils de l’Emir Abdelkader. En secret, il a remis à l’entourage de Wilson une demande de représentation de l’Algérie à la future SDN. Il est beaucoup plus prudent à Alger, où il défend néanmoins avec superbe, y compris en présence d’Alexandre Millerand, le thème de l’égalité. Sa tentative pour créer une formation politique, la fraternité algérienne, en faisant fond notamment sur la jeunesse musulmane d’Alger, n’aboutit pas. En revanche, son journal, l’Ikdam, rencontre un réel succès auprès des nouvelles élites algériennes. Surtout, le petit-fils du héros légendaire impose sa force charismatique dans l’espace public et politique où se déploie dorénavant la lutte électorale. Khaled est ce nouveau leader, ce premier leader, qui conjugue dans un même mouvement le lectorat et l’électorat. Il a l’appui d’une partie importante des élites, il est plus encore l’homme des foules. Il incarne pour la première fois en Algérie, sinon au Maghreb, cette figure de la guidance inventée en Égypte par Saad Zaghloul, le Za’ïm.
C’en est trop pour les seigneurs de la colonisation, qui le poussent à l’exil. Mais à peine le cartel des gauches l’a-t-il emporté, voilà Khaled à Paris, pour deux conférences, l’été 1924, devant des centaines, et même des milliers de travailleurs algériens, accourus à l’appel de son nom. Elles laisseront des traces profondes dans la mémoire de l’émigration. Même à Paris, toutefois, l’émir reste un homme en trop. C’est qu’il a pris langue avec les communistes. Pis, il s’affiche avec les Bolcheviques. Le voilà de nouveau contraint à l’exil. Mais l’idée qu’il représente a déjà pris corps, et trouvé des soutiens, mais aussi de nouveaux développements, auprès d’une force sociale nouvelle, en voie d’organisation et d’autonomisation, le prolétariat algérien en France. Et ce à l’instigation d’une nouvelle "avant-garde révolutionnaire", coloniale cette fois, réunie depuis 1921 dans l’Union inter-coloniale. Nguyen Aï Quoc, le futur Ho Chi Min, en est le fondateur, et dirige aussi son journal, Le Paria. L’Union inter-coloniale est une association tiers-mondiste avant la lettre. Sans doute la première de son espèce en Europe. Toutefois, la force montante de l’idée nationale, et la vigueur de la référence ethnique, géographique et culturelle, favorisent l’émergence d’associations "nationales" regroupant sur une base propre les coloniaux bientôt réunis par sections sous cette égide, sans que cesse pour autant, du moins pour quelques années encore, le contrôle qu’exerce sur elles la commission coloniale du PCF. Les militants des sections trouveront dans la Ligue contre l’Impérialisme, un peu plus tard, l’instance susceptible de conjuguer nationalisme et internationalisme, mouvement ouvrier des pays capitalistes et mouvement national des pays colonisés.
Adelkader Hadj-Ali, successeur provisoire de Ho Chi Min, et d’autres militants algériens vont bientôt sortir les Maghrébins de l’Union inter-coloniale, en transformant sa "section nord-africaine" en Etoile Nord-Africaine, complètement séparée de l’ancienne organisation mère. Tous sont issus de la mouvance communiste, et passés par le Komintern, non sans chercher à s’affranchir eux-mêmes de la tutelle directe du PCF. Ils portent l’ENA sur la scène internationale au congrès de Bruxelles, en févier 1927, et lancent à cette occasion le jeune militant qu’ils viennent de choisir comme secrétaire général, Messali.

De la guerre du droit à la guerre du Rif.

Mais entre temps, un nouvel événement décisif, secouant tout le Maghreb, et touchant tout autant la société française, a contribué de manière décisive à la convergence de la classe et de la nation au sein de l’immigration algérienne, la guerre du Rif (3).
La conjonction entre la reprise des luttes ouvrières en France au sein d’un mouvement clivé désormais par la scission de Tours, et la poussée exceptionnelle de la migration algérienne vers la France (4), donne à cette rencontre une force considérable, qui ne sera pas complètement oubliée quarante ans plus tard, à l’heure de l’indépendance, malgré une longue histoire conflictuelle entre nationalistes et communistes.
La guerre du Rif provoque une catalyse politique plus continue et plus concrète que celle induite par le passage de l’émir. Le PC et la CGTU sont au premier rang de l’opposition à cette guerre. Bien des travailleurs algériens de passage suivent le premier avec sympathie, et adhèrent provisoirement à la seconde. Mais ce sont les permanents sociaux qui vont faire les permanents politiques, et donner ses premiers cadres intermédiaires, ainsi que ses militants de section, au mouvement politique algérien organisé en France, lors du passage de l’Union inter-coloniale à l’Etoile Nord-Africaine. Loin de s’opposer, la force organique et idéologique du PC, et la force symbolique de l’émir, se sont conjuguées. Ou plutôt celle des deux émirs, car Khaled et Abdelkrim se rejoignent, non dans les méthodes de lutte, mais dans la référence à l’islam et au grand passé arabo-musulman. À Moscou, l’heure est encore à l’idée et à la ligne du "nationalisme révolutionnaire", préconisée et pensée depuis Octobre pour le monde musulman par un intellectuel Tatar, Sultan Galiev. L’ENA en est l’expression adéquate.
Sa création et son essor, entre 1926 et 1927, peuvent se lire à la fois comme l’aboutissement d’un processus de socialisation politique, et comme la réponse des Algériens de France, organisés et conduits sous ce label, à l’échec des deux émirs, qui disparaissent presque en même temps de la scène politique, mais non du cœur des hommes. Khaled et Khattabi étaient des acteurs politiques. Ils deviennent des mythes.
En quelques mois, sortie de l’Union inter-coloniale, l’ENA développe des dizaines de sections et recrute des centaines d’hommes. Ils sont deux mille en 1927, après le succès du congrès anti-impérialiste de Bruxelles, et davantage encore en janvier 1929, malgré les dissensions en son sein, à la veille des premières poursuites en dissolution. Plusieurs milliers de manœuvres maghrébins, en quasi totalité Algériens, dont la grande majorité ne s’attarde pas, suivent ainsi en France une organisation qui réclame haut et fort l’indépendance de l’Algérie, et celle de toute l’Afrique du Nord. Rares sont ceux qui de retour au pays continueront dans la voie militante, mais l’investissement associatif et politique par la voie extérieure, en exil, n’aura pas été fait en vain.

Un long processus d’acculturation

L’association immigrée bientôt transmuée en parti politique n’est pas sortie tout armée de la double séquence guerrière reliant les tranchées de Verdun et les montagnes du Rif, elle doit son arrivée à maturité à un processus d’acculturation à la fois plus long et plus complexe.

Le redéploiement migratoire : hijra et ghorba

La migration de travail vers la France, amorcée en 1905-1906, n’est à bien des égards que le prolongement extérieur, matérialisé dans une traversée au long cours, d’une migration intérieure très ancienne de plus courte haleine, multi-séculaire pour les Kabylies, de part et d’autre de la Soumam, mais profondément transformée par la domination coloniale et ses conséquences multiformes. La "descente" des Kabyles sur Alger, ou la "montée" des Mzabis et des Biskris vers la "ville imprenable", à l’époque de la milice et des deys, le séjour provisoire des berranis (étrangers à la cité), venus pour un temps y proposer leurs services, mais pérennisant leur fonction par remplacement des hommes au sein du même groupe géographique ou ethnique, est un topos de l’historiographie "ottomane". Les hommes du Djurdjura et des Babors allaient également à Constantine, et jusqu’à Tunis, où certains faisaient souche.
L’économie coloniale renouvelle en profondeur la mobilité sociale liée à la contrainte qui pèse sur une société réduite dans ses terroirs et ses ressources et qui, pour survivre, doit louer ses bras à l’administration ou aux colons, qu’il s’agisse des grands travaux et du blé tendre avant 1880, ou de la vigne après 1880, moment ou la reprise démographique incite encore plus à trouver au loin ce que la parcelle, le parcours ou le village ne peuvent plus donner. Une puissante migration intérieure de type nouveau s’amorce dans le dernier tiers du 19e siècle. L’Algérie entière change de formes de mobilité. Elle est de plus en plus sédentaire, mais sa migration intérieure de travail, liée au salariat, est de plus en plus intense, et prend même une dimension maghrébine qui se prolonge jusqu’en France. En 1910, tel villageois de Aït-Aïssi (Grande Kabylie) quitte sa fraction (taddert) pour aller travailler non plus à Alger mais dans le sud tunisien, aux mines de Gafsa. Deux ans plus tard, il est en partance pour celles du Pas-de-Calais. La mobilité "interne" se poursuit dans la mobilité "externe", les distances s’allongent, la migration au long cours se banalise, du moins pour un bref séjour, à l’issue d’un changement qui n’est pas seulement social mais mental.
Toutefois, les hommes qui viennent travailler comme manœuvres à Marseille, à Paris, dans les mines du Pas-de-Calais, au début du siècle, ne sont pas les premiers Algériens à venir en France. D’autres, relevant d’un tout autre profil social, les ont précédés. Il ne s’agit pas seulement des commerçants et artisans sollicités par le Gouvernement Général d’Alger pour animer les expositions universelles, et illustrer "l’œuvre coloniale de la France", ou de quelques rares notables curieux et enrichis venus "voir la France", et même visiter l’Europe, Pas davantage des hommes de grande tente partis en villégiature, qui commencent à priser les stations thermales sous un climat plus doux. Ce sont des hommes que leur statut ou leur métier, dans un contexte nouveau, conduit à découvrir la Métropole. Pensons aux soldats "indigènes", tirailleurs ou spahis qui, spécialisés par tradition dans le métier des armes, ou contraints par la nécessité, se retrouvent dès le second Empire dans les casernes de France, avant d’être expédiés au Mexique ou en Crimée, sans oublier les muletiers engagés par Gallieni à Madagascar. Pensons aussi aux colporteurs kabyles, plus nombreux que leurs homologues juifs et tlemcéniens, qui commencent à parcourir la France dès les années 1880, et pas seulement à l’occasion des expositions universelles. On les remarque dans les villes d’eau, et la presse les intègre aux figures populaires et exotiques de la Belle Epoque.
Si différents soient-ils, ces hommes contribuent à construire auprès de leurs compatriotes une image mythique de la France qui amorce le stéréotype, puissamment activé après 1914, de la différence entre "vrais français" et "colons". Cette image d’une France moins hostile et plus accueillante contribue du même coup à lever l’emprise qu’exerce sur la société musulmane l’un des principes organisant depuis des siècles sa représentation du monde, celui qui oppose dar el islam (litt. maison de l’islam), et dar el harb (maison de la guerre, et par extension pays non musulmans). En 1911 encore, la conscription obligatoire étendue aux musulmans pousse à l’exode des familles entières qui, aussi bien à Tlemcen qu’à Sétif, refusent de donner leur fils à l’armée des rouamas (pluriel de roumi), pour une guerre à venir qui n’est pas la leur. En l’occurrence, leur refus de la conscription n’est pas seulement politique, ou lié à la hantise des mères de ne plus revoir leurs fils, il exprime une ultime manifestation de la hijra, l’exil pour la foi. On quitte une terre où ne règne plus la loi musulmane. En fait, pour l’immense majorité des Algériens, la terre natale reste terre d’islam. Et l’élite se bat justement pour y conserver à tout prix le "statut personnel". Dès lors que ce dernier reste acquis, le départ, même vers la France, devient possible. Un mot s’impose pour désigner ce type très différent d’exil, d’ailleurs provisoire, pour le travail et le pain, el ghorba. Indice précieux d’un changement d’époque, à la veille de la première guerre mondiale, el ghorba l’emporte sur el Hijra.

Culture scripturaire et socialisation scolaire

L’association immigrée n’est pas pour autant le produit brut de ce changement social et mental qui permet de rendre la migration de travail en France possible et pensable pour le croyant ordinaire. Elle résulte aussi de l’effervescence socio-culturelle à l’œuvre dès le tournant du siècle dans l’Algérie musulmane, aiguillonnée par la reprise démographique, la nouvelle vitalité urbaine, les premières conséquences de la socialisation scolaire, l’accès à l’espace public et à l’écrit imprimé.
Contradictoire, la colonisation offre des perspectives nouvelles aux autochtones, si chichement concédées soient-elles, et s’efforce de limiter et contraindre les forces qu’elle contribue à faire advenir, parfois sans l’avoir voulu.
Dans les années 1890, une nouvelle culture scripturaire, celle du journal, encore plus que celle du livre, prépare l’avènement d’une nouvelle force sociale, la ville elle même, la ville liseuse et frondeuse, elle même agie par un nouveau levier : l’association.
La première "société" de ce type remonte à 1894. Elle est lancée significativement à Alger. C’est une société de gymnastique "franco-musulmane", l’Avant-garde, on le voit bien nommée. Plus importante est la Rachidiya, crée également dans la capitale, en 1903 par des anciens élèves de l’école indigène Sarrouy, qui n’est pas sans rappeler la Khaldounia tunisienne fondée en 1898 par les anciens élèves du collège Saddiki. L’année suivante, le cercle des Jeunes Algériens est fondé à Tlemcen, à l’initiative d’un noyau d’instituteurs. Le mouvement est lancé, même s’il faut attendre les années 1920, là encore, pour le voir se densifier et s’intensifier.
Dès avant 1914, toutefois, l’association gagne les villes de l’intérieur. Ainsi, le premier club de football musulman, le Galia, est-il crée en 1912 à Mascara. Bien mieux, l’association passe des villes aux campagnes, ou du moins dans certains villages de Kabylie touchés par la scolarisation. Benni yenni, le village lumière, qui envoie déjà nombre des siens jusqu’au certificat d’études, montre la voie. Or, on est justement dans cette région de l’Algérie qui pendant quarante ans va donner à la migration algérienne vers la France la majorité de ses effectifs (5).
Le lien renforcé entre la Kabylie et Alger, l’articulation entre le lexique scolaire et la "technologie" sociétaire, ne sont pas pour rien dans la naissance des premières associations au sein de l’immigration algérienne, à l’issue du développement au long cours réalisé dans le passage d’el Hijra à el Ghorba.

Avant l’Etoile, les premières associations algériennes en France

On peut comprendre pourquoi, dès lors, la formule associative a pris naissance en France bien avant l’Etoile, mais aussi pourquoi cette technique de l’action civique n’a connu son plein développement politique que dans les années 1920, et plus encore dans les années 1930, au risque d’être absorbée par cette dimension nouvelle.
En France, l’association entre Algériens, type loi de 1901, s’actualise dès 1912, en moins de six ans, aux termes d’un décentrement fondateur, en capitalisant le travail social et culturel accompli au pays depuis une génération, à l’issue d’un profond remaniement des rapports sociaux au sein de la société musulmane tant citadine que rurale, amorcé depuis plus longtemps encore, et touchant notamment aux rapports entre ville et campagne.
La solidarité algérienne, première association algérienne créée en France, est née à Marseille, le 3 octobre 1912. On n’en sera pas étonné. La grande cité phocéenne est depuis 1830, et de loin, la principale base maritime, sur la rive nord, des relations entre métropole et colonie. La quasi totalité des Algériens ayant pour la première fois abordé l’autre rive a débarqué sur le vieux port. Beaucoup n’ont fait que passer, remontant rapidement sur Lyon, Paris, et Arras. Mais d’autres sont restés sur place, le plus souvent pour quelques mois, parfois davantage, dans le quartier du Prado, ou vers la porte d’Aix (6). Parmi eux, certains prennent l’initiative de regrouper des compatriotes et coréligionnaires pour y faire valoir une solidarité amicaliste, capable de porter secours aux plus faibles, et peut-être, mais l’archive ne le dit pas, de s’occuper du retour des morts.
On n’a donc pas attendu Paris pour constituer une association. Au reste, la ville de Lyon, elle aussi, a précédé la capitale, en faisant place en 1924 à l’Association des travailleurs algériens (ATA), qui acceptera douze ans plus tard de rejoindre l’Etoile Nord-Africaine, présidée depuis trois ans par Messali. Cette fois, aux dires de deux de ses fondateurs, la solidarité entre Algériens, plus marquée et plus durable, qui tient à la fois de l’Amicale et du syndicat, doit beaucoup à l’expérimentation de la lutte ouvrière, au contact de la CGTU.
Dans les deux cas, l’association n’est devenue possible qu’en s’appuyant sur des Algériens installés suffisamment dans la résidence pour former ces permanents sociaux dont j’ai parlé plus haut, et asseoir la solidarité associative sur la sociabilité du quartier et du café. Dans les deux cas aussi, la scolarisation en français, même sans aller jusqu’au CEP, a permis la valorisation d’un petit capital social et culturel plaçant plus aisément ses bénéficiaires aux trois postes clés de cette "petite entreprise" : président, secrétaire, et trésorier.

L’association comme parti : l’ENA et la surdétermination du politique

C’est à Paris, en revanche, entre 1926 et 1927, qu’une association maghrébine, en fait essentiellement algérienne, parvient à réunir des milliers d’homme et à focaliser durablement et efficacement son action sur le point névralgique du rapport colonial : le rapport politique de dominant à dominé, bien au-delà de la simple revendication d’"égalité dans le statut" (7). Il s’agit, on l’a vu, de l’Etoile nord-africaine. L’avènement de cette association illustre parfaitement le double processus dégagé précédemment, mais il exprime aussi, mieux que l’existence passagère des organisations précédentes, la force interactive des conditions qui rendent possible ce passage explicite, radical et durable au politique.
En elle s’actualise en effet la rencontre entre des milliers de Kabyles le plus souvent descendus directement de leurs montagnes, mais prédisposés à passer au politique par l’effet du salariat limitrophe et de la scolarisation a minima, capables de susciter l’émergence de cadres sortis de leurs rangs, réellement et durablement marqués par le compagnonnage avec les organisations ouvrières françaises, et une élite d’origine citadine ou marquée par la ville, venue quant à elle de toute l’Algérie, très étroite mais mieux formée et déjà politisée, soucieuse de trouver en France un espace de lutte moins fermé, et rejoignant souvent pour plusieurs années la mouvance communiste (8). À Paris, de 1924 à 1929, l’aile khalédienne la plus avancée du courant Jeune Algérien coexiste dans un continuum fluctuant avec le noyau dur des Kominterniens.
En imposant victorieusement son nationalisme populiste à l’ENA devenue définitivement sienne, en mai 1933, dans une nouvelle conjoncture historique, tant algérienne et française qu’européenne et mondiale, et en relation avec une nouvelle phase du processus migratoire, Messali va briser définitivement la formule initiale de l’alliance qui avait survécu en elle. Non sans être confronté à son tour à des forces idéologiques et des formes associatives nouvelles, dans un espace à la fois plus disputé et plus contrasté. Mais le succès de son entreprise conforte et consacre l’emprise du politique sur la formule associative initiée autrefois par les Algériens débarqués à Marseille.

II- Différenciation associative et tensions partisanes : terrains et enjeux des années 1930

Après 1930, la dynamique de l’association connaît de nouveaux développements au sein de l’immigration algérienne et maghrébine, en dépit de l’inhibition provoquée momentanément par la crise économique mondiale. Mais, plus que jamais surdéterminée par le politique, la formule associative concrètement mise en œuvre par les Maghrébins de France ne va pas jusqu’au bout de ses possibilités.

Diversification et intensification de la pratique partisane

La poussée associative des années 1920 était marquée par le rapport au politique, de par ses objectifs nationaux et sociaux, et en raison de sa forte liaison avec les deux ailes du mouvement ouvrier français issu de Tours, le PCF, et la CGTU, toutes deux en phase de "bolchevisation". Une association à base parisienne et "prolétarienne" dominait le paysage, l’ENA. Or cette association renaît de ses cendres, à la génération suivante, mais sous une autre bannière. Poursuivie par la justice, laissée à elle même par le PCF, en février-mars 1929, dissoute en novembre de la même année par l’administration, elle revient définitivement sur le devant de la scène, à partir de mai 1933, après deux tentatives de retour infructueuses, au prix d’une séparation pleinement assumée, cette fois, avec le PCF. Passant du communisme au nationalisme, sous la houlette de Messali, son nouveau président, elle acquiert une indépendance politique complète, tout en nouant des liens avec d’autres forces de gauche : (SFIO, trotskystes, Ligue des droits de l’homme), sans rompre totalement avec le PCF et ses dépendances (Secours rouge, Ligue anti-impérialiste, Amsterdam-Pleyel, CGTU), du moins jusqu’à janvier 1937. Elle est d’ailleurs partie prenante du Rassemblement populaire, puis du Front populaire.
Ce rapport au politique demeure à la fois prégnant et dominant dans la poussée associative des années 1930. Il gagne même en puissance d’attraction, en extension géographique, en capacité de résistance à la répression, alors même que l’organisation nationaliste a conquis son indépendance, changé son orientation, modifié ses alliances. Sous la houlette de Messali, et d’une nouvelle équipe dirigeante, l’Etoile nord-Africaine s’impose durablement comme la principale force politique algérienne en France. Entre 1934 et 1938, en dépit de fortes baisses de tension après chaque procès en dissolution, elle parvient à hausser puis conserver ou renouveler ses effectifs à hauteur de deux à trois milliers d’hommes, surpassant constamment et très nettement ceux du parti communiste en milieu maghrébin. Deux autres indices vont dans le même sens. En région parisienne, où se concentre plus de la moitié du volant résidentiel algérien – près de 60 000 hommes en 1929, environ 50 000 en 1936 – aucune autre formation politique n’arrive à réunir autant de monde dans les grandes salles parisiennes, Wagram et Mutualité, obligées de laisser à l’extérieur des centaines de participants. Lors du 14 juillet 1936, les organisations ouvrières françaises n’arrivent pas à dissuader l’Étoile de faire défiler ses hommes sous sa propre bannière. Celle-ci draine ainsi derrière elle la masse la plus nombreuse, ou du moins la plus compacte.
Deux des principaux moteurs de la dynamique antérieure conservent toute leur vigueur dans les années 1930, renforçant leur autonomie, et gagnant encore en puissance : le syndicat ouvrier, le parti politique (9). Chacun repose sur une source d’énergie spécifique et une technologie propre, sans exclure des interactions fortes. À l’idée princeps, induisant une identité collective dominante – la classe sociale, la communauté nationale –, correspond une forme d’organisation et un mode d’action distincts – sections d’usine et section de quartier, grève et meeting, lutte sociale et combat politique –, qui n’excluent ni les actions communes, ni les partages ou échanges de militantisme (10). Dans les deux cas, la continuité ne va pas sans de notables changements.
Pour ce qui concerne le syndicat ouvrier, on observe un nouveau mode de découplage avec le parti. C’est la première nouveauté. D’un côté, un bon nombre de manœuvres algériens continue d’adhérer à la CGTU communiste ou de suivre ses actions de grèves, alors que la grande majorité d’entre eux suit désormais un parti nationaliste dont ils savent bien qu’il est devenu le principal concurrent et adversaire du PCF (11). En 1926-1928, l’adhésion simultanée à l’ENA, au PCF et à la CGTU était possible, et souvent perçue comme complémentaire. En 1933-1936, elle butte sur la critique de l’ENA par le PCF, suite au rejet déjà ancien du "nationalisme révolutionnaire" et du Sultan-galievisme par le Komintern, et sur le refus du groupe Messali de rester dans la mouvance communiste, donc sur la rupture entre nationalistes et communistes. D’un autre côté, et inversement, si l’ENA reste plus que jamais un parti politique, qui aime à se dire à présent le seul vrai parti de l’indépendance, tout en conservant de son héritage un aspect amicaliste et festif, avec ses soirées "orientales", elle ne parvient pas, sauf rares exceptions, à s’imposer dans la lutte syndicale, a fortiori à créer une branche syndicale (12).
Pour ce qui concerne le parti à présent, et s’agissant de l’ENA comme tel, on remarque sa transformation quasi officielle en formation exclusivement algérienne. Sa base l’était déjà, pas sa direction. C’est la deuxième nouveauté. En 1927, Chadly Kheïrallah, un publiciste tunisien, avait pu devenir président en titre de l’ENA. Cette possibilité n’est plus envisageable après mai 1933, même si un autre tunisien, le Dr Ben Slimane, accepte d’assurer l’intérim avec d’autres pendant quelques mois, fin 1935, début 1936, alors que l’organisation est de nouveau poursuivie en dissolution. Non que disparaisse l’idéal maghrébin, proclamé au contraire par tous les originaires d’Afrique du Nord. Simplement, la réalité politique de l’organisation s’aligne sur sa réalité sociologique. Les manœuvres marocains en France, dont le volant résidentiel est dix fois moins important que celui de leurs homologues algériens, n’ont jamais rejoint l’ENA, pas plus d’ailleurs que le PCF, ou même la CGTU (13). Finalement, l’algérianité structurelle du mouvement étoiliste est entérinée officiellement par un changement de nom, le 11 mars 1937, avec la création du Parti du peuple algérien (PPA), à l’issue d’une énième dissolution (14). La démarcation est à la fois juridique, politique, et symbolique. L’association nord-africaine laisse place à un parti politique algérien. Entre temps, il est vrai, le Néo-Destour tunisien, et le Comité d’Action Marocaine, première matrice du futur Istiqlal, se sont imposés sur la scène politique dans leurs pays respectifs, sans devoir à ce point leur création, sinon la formation de leurs dirigeants, au détour par la France.
Une troisième nouveauté, enfin, renvoie à la différenciation politique et à l’ampleur de la division associative et partisane entre Algériens, au delà du couple conflictuel entre PPA et PCA. Sur le papier, le phénomène n’est pas complètement nouveau. On trouve trace, dans la presse et les archives, de quelques comités à résonance politique, comme le comité pour la défense des indigènes algériens, créé en 1923 par la Fédération anarchiste de Paris, ou le comité d’organisation des Nord-Africains de Paris, fondé en 1925 par quelques amis du professeur Bahloul. Il serait abusif d’y voir la matrice ou l’embryon d’un parti. Le discours violemment anti-religieux du premier, joint à son peu de goût pour l’organisation, a peu de chances de rencontrer un écho. La prudence du second et l’étroitesse de son réseau clientéliste font pâle figure au regard de la superbe incarnée par Khaled. En fait ce sont des associations de très faible étiage, l’une réduite quasiment au militantisme épisodique d’un algérien anarchiste, l’autre, mort-née, de par l’inaction du groupe initial, dont le projet fait florès. Dans les années 1920, l’ENA occupe donc seule la scène politique réelle, du moins à Paris, sous réserve du duo qu’elle forme avec le PCF. Dans les années 1930, en revanche, cette différenciation prend davantage de consistance. Certes, on trouve encore de ces micro-structures, d’un seul jour, ou d’un seul homme, ou peu s’en faut. Ainsi en va-t-il du comité d’action pour le retour de l’émir Khaled, fondé en 1931 par Ahmed Belghoul, propriétaire du restaurant Le Hoggar, ou encore du comité d’organisation des Nord-Africains de Paris, puis du comité permanent judéo-arabe, initiés respectivement en 1931 et 1934 par le même professeur Bahloul.
Toutefois, d’autres organisations, à Paris, et plus rarement en province, réussissent à obtenir l’adhésion, plus ou moins durable suivant les cas, d’une partie non négligeable de ceux des Algériens qui s’intéressent à la politique, ou que des acteurs politiques "intéressent" à elle. Les unes sont algériennes, complètement indépendantes des partis politiques français, les autres, au contraire, sont directement ou indirectement rattachées à ces derniers.
Deux associations algériennes tout à fait autonomes réussissent à gêner peu ou prou l’ancien duopole étoilo-communiste. La première se manifeste à Paris dès 1932, sans trouver de prolongement organique en province, sauf peut-être à Marseille. C’est la Ligue de défense des travailleurs nord-africains (15). Plus sérieuse que le comité Belghoul, plus crédible que le comité Bahloul, la ligue est un mixte de syndicat corporatif, d’amicale algérienne, et de parti politique, qui regroupe surtout des petits commerçants nostalgiques de l’émir Khaled ou réfractaires au radicalisme nationaliste et communiste (16). Elle finance et anime, entre 1933 et 1935, un journal bien fait et bien écrit, le peuple algérien, qui ne parvient pas toutefois à l’emporter sur celui de l’Etoile, El Ouma. On peut trouver à Marseille, où l’ENA et le PPA contrairement à Paris et Lyon, n’arrivent pas à s’imposer vraiment, une association similaire, peut-être partenaire, le Comité de défense des droits et des intérêts des Algériens. Crée en 1935, ce comité se transforme, avec une nouvelle équipe, l’année suivante, en "section de Marseille" du Congrès musulman (17). Une telle section ne verra pas le jour à Paris. Néanmoins, dans la capitale, une autre structure associative, directement liée cette fois aux Ulémas, parvient au contraire à inquiéter sérieusement l’organisation étoiliste, sans afficher explicitement ses objectifs politiques. Nous la retrouverons plus loin.
Reste à évoquer un dernier indice de différenciation, dont la ligne de fuite nous conduit cette fois aux deux extrêmes de la scène politique française. A l’extrême gauche, les Algériens sont en nombre au PCF (et à la CGTU), on l’a vu. La préfecture estime à 2000 ses effectifs au début 1937, quand la rupture avec l’Etoile devient définitive. Il en reste quelques centaines seulement un an et demi plus tard, dont une petite partie, plus d’une centaine, sans doute, connaît alors l’aventure éprouvante mais exaltante des brigades internationales. Pour le reste, une poignée d’Algériens adhère à l’un ou l’autre des courants trotskystes. Une autre poignée rejoint le PSOP de Marceau Pivert. Mentionnons pour finir un Groupe anarchiste nord-africain réduit en fait à deux ou trois personnes.
À l’extrême droite, les résultats de l’activisme en milieu algérien restent mitigés, sans être négligeables, les partis fascistes se partageant une petite frange d’ouvriers et commerçants influencés par la montée du nazisme et le culte de la force en uniforme, mais au moins autant attirés par l’emploi garanti ou les prébendes. Les Jeunesses Patriotes et la Solidarité française réussissent à en recruter deux ou trois cents à elles deux en 1934. Le PSF, le PPF, et même le francisme, prendront le relais deux ans plus tard, sans parvenir à élargir substantiellement cette base, malgré la profonde déception éprouvée par les Algériens à l’endroit du Front populaire (18). El Maadi, quant à lui, crée en avril 1937 une association nommée Algérie française, section nord-africaine de la Cagoule (le CSAR d’Eugène Deloncle), finalement découverte et démantelée en novembre 1937, peu après ses premiers attentats (19). Aucun de ces partis, toutefois, ne saura s’imposer parmi les travailleurs algériens, à travers une sorte d’ENA inversée, proposant une combinaison crédible de patriotisme algérien et de nationalisme français, opposée et substituée à la formule qu’avait sur faire valoir en sont temps le parti communiste, en combinant nationalisme révolutionnaire et internationalisme prolétarien.
Entre l’hiver 1938 et le printemps 1939, en tout cas, alors que se profile l’ombre de la gauche, nullement éloignée par Munich, l’extrême droite n’a pas remplacé son ennemi d’extrême gauche, à dix ans de distance, comme parrain ou tuteur des Algériens tentés en France par l’action politique organisée. Plus des deux tiers des trois à quatre mille Algériens, cotisant ou non, encore liés à des formations idéologiquement marquées, appartiennent toujours à la mouvance étoiliste.

Une différenciation associative plus marquée, mais dans un répertoire encore limité.

On ne saurait en rester au parti, ou à la relation problématique entre parti et syndicat. Le lien associatif trouve quand même chez les Algériens d’autres supports pour s’affirmer, d’autres domaines où s’investir, déjà présents pour les uns, inédits pour d’autres. Qu’elles soient segmentaires, corporatives, caritatives, religieuses ou culturelles, un certain nombre d’activités distinctives répondant à une demande propre donnent un nouveau visage aux liens organiques que nouent entre eux les Algériens (et Maghrébins) en France, dans les dernières années de la troisième République (20). A travers elles, la vie associative élargit son registre, diversifie sa typologie.

Anciennes et nouvelles associations, à plus ou moins grande distance du politique

L’Etoile nord-africaine, on l’a vu, s’est refermée sur sa base algérienne. Ce n’est pas le cas des étudiants musulmans venus du Maghreb. Ces derniers conserveront très longtemps, bien au-delà de notre période, une affiliation commune au sein de la même association : l’AEMNA, dans laquelle ils s’étaient regroupés dès 1927, un an après la naissance de l’ENA, mais qui prend dans les années 1930 encore plus d’importance.
Sans préjudice de leur adhésion individuelle éventuelle à tel ou tel des partis nationaux créés ou transférés entre temps sur l’autre rive, ces étudiants continuent donc quant à eux de militer dans une structure "supra-nationale", mais, sauf rares exceptions, à grande distance du parti communiste, qui propose alors un internationalisme de classe et non une société des nations, encore moins un "nationalisme" de vaste communauté, linguistique, culturel ou religieux, sur le modèle pangermaniste ou panslaviste (panarabisme, panislamisme).
Leur association n’est pas un parti, encore moins une branche étudiante de l’ENA, bien que la situation politique au Maghreb lui importe au premier chef. Elle n’est pas non plus un syndicat ou une "corpo", bien qu’elle défende les intérêts de ses adhérents, leur propose des informations (bourse, travail, logement) et des services (restauration). Elle se regarde elle-même comme une instance de solidarité naturelle fondée sur l’appartenance à une culture commune adossée à une grande civilisation, ainsi qu’à une même région, placée sous la férule du même colonisateur, fût-ce sous des modalités différentes. Ses membres, qui ont conscience de regrouper à Paris une élite du savoir appelée à devenir une élite du pouvoir, dans leurs pays respectifs, cultivent volontiers, de plus en plus, une posture de résistance-dialogue avec la puissance tutélaire. Tous ces aspects : corpo de grande école, syndicat étudiant, cénacle d’intellectuels engagés, qui fusionnent en un même lieu de sociabilité et un foyer militant, elle les concentre dans un nouveau local qui fait aussi restaurant, installé au 115 Bd St Michel. Le "115", pour parler comme ses membres, deviendra un véritable lieu de mémoire à la génération suivante.
L’AEMNA n’augmente pas seulement ses effectifs après 1930, suivant en cela la progression du nombre des étudiants nord-africains en France, quoique en proportion très inégale suivant les pays et les périodes. Elle trouve, avec ses congrès, le moyen de s’affirmer dès 1933 sur la rive sud, ce qui n’était pas le cas dans la période antérieure. Elle gêne de plus en plus le pouvoir colonial, par exemple lors du congrès de Tlemcen, en 1935. L’un de ses congrès au moins est ajourné et déplacé, après avoir été durement négocié. C’est en Tunisie, on le sait, que les retombées sont les plus fortes. La plupart des dirigeants du Néo-Destour sont en effet passés par Paris, à commencer par Bourguiba.
Faut-il parler pour autant d’association d’immigrés ? Le terme à l’évidence ne convient pas, dans la mesure ou les étudiants nord-africains de Paris et de province n’ont pas quitté leur patrie poussés par la nécessité économique, comme leurs compatriotes travaillant sur les chantiers ou en usine, mais pour acquérir la formation et le diplôme qui feront d’eux au retour les élites de leurs pays respectifs. Néanmoins, le sentiment d’exil pèse sur eux, à un moment ou un autre, quels que soient les aspects parfois euphoriques de leur vie parisienne, même si cet exil est d’un troisième type. En ce sens, on peut dire qu’à l’émigration de la foi, à celle de la faim, s’ajoute celle de la science. Longue absence ? Assurément, malgré les vacances d’été. Installation durable ? Très rarement à cette époque. Emigration temporaire ? Voyage plutôt, au long cours, sans doute, dans un monde sécularisé et industriel d’Etats-nations, hors de l’aire musulmane, mais dans le droit fil d’un hadith qui recommande d’aller chercher la science jusqu’en Chine, s’il le faut.
De cette association ancienne, qui prend un nouveau relief, comme des groupements syndicaux et partisans évoqués plus haut, il faut évidemment distinguer d’autres associations parfois aussi anciennes, en raison même de la nature du lien qui les a fait naître. Aux antipodes de l’AEMNA, fondée sur le statut intellectuel et l’échelle maghrébine, et à l’encontre de formations construites sur un projet politique, une appartenance de classe, et une référence nationale, existe un type d’organisation fort modeste et à peine visible, qui relève cette fois de la solidarité gentilice, ou de la communauté ethnico-religieuse. A grande distance de l’activité politique et de l’action publique, dès avant 1930, des originaires de la même région et de la même tribu, qu’ils viennent du sud, comme les Ouled djellal, ou de Kabylie, comme les originaires de Djemaa Saharidj, ou de Benni Yenni, ont constitué des micro-associations réussissant à conserver une place et joué un rôle au sein de l’immigration algérienne. On ne sait presque rien sur elles faute d’archives publiques ou privées. Mais on peut faire l’hypothèse, par exemple, que la dernière nommée a pu faire écran à un engagement plus marqué dans la sphère associative et partisane de l’immigration algérienne, où le capital culturel très élevé de ses membres aurait pu leur conférer davantage d’influence et de responsabilité. À ses associations, déclarées ou non, on peut rattacher également la maison-mère et le réseau des originaires du Mzab, de confession ibadite, dont les structures de solidarité séculaires constituées au nord du Maghreb auraient trouvé un prolongement en France dès cette époque.
Reste, finalement, la principale innovation associative de l’année 1936, celle qui voit le nadi, ou cercle culturel, traverser la Méditerranée et gagner Paris. La fraction la plus installée de l’émigration n’a jamais cessé d’être à l’écoute des mouvements profonds du pays. Au plan psychologique au moins autant qu’au plan politique et culturel, elle vit de ses nouvelles. Avec cette sensibilité exacerbée par l’exil, elle a particulièrement réagi à l’interdiction des prêches réformistes dans les mosquées, en 1933, et aux émeutes de Constantine, en 1934. Ces deux événements ont d’ailleurs compté pour beaucoup dans la renaissance de l’ENA, puis dans les succès de ses meetings. Depuis 1935, résidents installés et travailleurs de court séjour sont pris en France dans l’ambiance effervescente du Rassemblement populaire. Depuis le printemps 1936, ils le sont encore davantage par l’écho du succès grandissant rencontré dans toute l’Algérie par le Congrès musulman, un mouvement de masse sans précédent (21), et par le projet Viollette, qui propose de conférer l’égalité complète dans le statut à plus de 30 000 algériens musulmans. La victoire du Front populaire fait le reste. En juin, Ben Badis lui-même est à Paris, où la délégation du Congrès est reçue par le gouvernement.
La nouvelle donne est d’importance. Lancé deux mois plus tard par le cheikh Fodil et Ourtilani, avec pour mission de "poursuivre l’éducation intellectuelle, morale et sociale des Musulmans résidant dans la région parisienne, notamment par l’instruction générale et religieuse", le Nadi et tahdib, premier cercle de l’éducation à Paris, parvient à susciter pendant deux ans un véritable courant d’adhésion. D’autres cercles sont ouverts en région parisienne, et un autre à Marseille. Manipulée avec succès depuis 1933 par Messali, la référence religieuse est mobilisée à présent par des hommes mieux armés que lui pour l’enseigner et s’en servir. Le PPA doit réagir (22). Il y réussit à Paris, mais non à Marseille, où l’antenne locale du Congrès musulman connaît un certain succès, sans que la section PPA ne parvienne à prendre le dessus, au moment où commence à refluer le Front populaire. Rien de tel à Lyon, où un pseudo muphti, originaire de Lichana (Biskra), bien tenu en main par la préfecture, parvient à occuper durablement le terrain religieux. L’action des cercles de l’éducation a une portée politique évidente, et obéit à une vision politique à peine cachée, bien que leurs responsables s’en défendent, mais elle n’en est pas moins axée d’abord, conformément à leurs statuts et à leur titre, sur les cours d’initiation à la langue et à la religion.

Un potentiel non exploité ?

On le voit, l’activité associative chez les immigrés algériens se renouvelle, se renforce, et se diversifie. Pourtant, cette énergie sociale nouvelle n’exploite pas encore toutes les facettes de la sociabilité associative, tout le potentiel de la " technologie " associative, si on compare ses résultats avec ceux d’autres populations immigrées, italiennes ou polonaises par exemple, qui il est vrai se trouvent à une autre phase de leur histoire, mais sans que cette différence de temporalité suffise à en rendre compte (23).
Ainsi on ne verra jamais se constituer à l’entre-deux-guerres, et pendant très longtemps encore, de ces associations sportives, musicales, théâtrale, ou encore de ces sociétés caritatives, coopérativistes et mutuellistes, que l’on retrouve dans d’autres communautés immigrées.
Certes, les Algériens témoignent eux aussi d’une grande solidarité dans l’adversité et l’épreuve. Ils se concertent sans difficulté, à l’échelon du groupe de villages, pour prendre en charge le retour des morts. Mais il n’est nul besoin de fonder une association pour cela. La cotisation au café suffit. Inversement, l’activité sportive n’arrive pas à se constituer sur une base communautaire, alors que bien des Algériens pratiquent individuellement le sport. On les retrouve donc ici et là (24), dans les structures sportives liées aux municipalités ou aux organisations syndicales.
Certes, les Algériens éprouvent le besoin de se retrouver entre eux pour faire vivre ou revivre avec plus de force la langue, les chants, la musique, et la cuisine du pays, et tout ce qui participe de l’identité ancrée dans la "force du local". Mais derechef, ils ont pour cela leurs cafés et restaurants, et même tel ou tel cabaret du Quartier Latin. Un chanteur peut trouver sa vocation en exil, comme aède de l’immigration, et s’imposer de retour au pays à la fois comme chantre d’el ghorba, et comme pionnier de la chanson kabyle, à l’instar d’un Slimane Azzem ou un cheikh Norredine. Tel autre peut constituer un petit orchestre amateur, chanter pour les amis, et arrondir ses fins de mois. Personne, toutefois, ne prend l’initiative de fonder une association, ou de lancer une école. Durant toute la période, l’animation culturelle profane et festive est assurée, pour l’essentiel, par les tournées de Mahieddine Bachterzi, à la fois homme orchestre et homme protée de la musique et du théâtre algériens de ce temps, qui a multiplié les prestations et les enregistrements à Paris, sans jamais poser ses valises dans la ville lumière.
En dehors de l’élément politique, et sans exclure d’autres facteurs d’inhibition, deux données au moins semblent avoir compté dans cette restriction, ou rétention, de l’énergie associative. En dépit d’une sortie précoce du modèle de la noria pour une petite minorité de résidents algériens, sortie dont j’ai tenté naguère de restituer la complexité, la créativité associative manque de "spécialistes", fussent-ils autodidactes, en tout cas de vocations, mais aussi de moyens matériels et financiers (une salle, un stade) pour investir cette nouvelle dimension de façon autonome. Elle manque aussi de relais dans la jeunesse, par rapport aux modèles polonais et italiens, pour assurer initiation et transmission entre proches, qu’il s’agisse de conserver un patrimoine (par exemple la musique "traditionnelle"), ou de s’ouvrir et confronter à des pratiques nouvelles (par exemple le football). L’immense majorité des résidents est composée d’hommes seuls, célibataires ou laissant leur femme au pays. Les enfants issus d’unions mixtes, sans doute plusieurs centaines sont-ils nés à la fin des années 1920, sont encore trop jeunes, trop peu nombreux et trop dispersés pour appeler les adultes à une telle pédagogie de l’entre soi, a fortiori pour en devenir les cadres, à supposer que aînés et cadets l’aient voulu.

Lignes de partage, lignes de conflit

Avant d’évoquer pour finir une perspective plus large, on peut reprendre les bases du développement associatif algérien (et maghrébin) dans l’entre-deux-guerres en faisant ressortir plus clairement certaines des lignes de démarcation. Les unes renvoient au statut social et national des acteurs maghrébins qui font vivre le mouvement associatif en France, les autres aux conflits idéologiques et politiques qui les mettent aux prises.

Asymétrie inter-maghrébine, et clivages entre travailleurs et étudiants.

Cette asymétrie tient aux écarts sociaux et numériques entre Marocains, Algériens et Tunisiens. Les Algériens sont de loin les plus nombreux, environ 90% du volant résidentiel nord-africain durant toute la période. Les Marocains environ 10%. Les uns et les autres sont manœuvres sur les chantiers, dans l’industrie, et dans les mines, où s’élève substantiellement la proportion des Marocains, mais la dimension "ouvrière" est encore plus marquée chez ces derniers, car les cafetiers, restaurateurs, chauffeurs, artisans et agents de service sont presque toujours algériens (25). Quant aux Tunisiens, on voit que leur place est infinitésimale en tant que "force de travail", moins de 1% du total, et se limite à quelques centaines de travailleurs et micro-revendeurs, notamment dans le sud-est de la France. Il est donc normal que les associations (et partis) à base prolétarienne et plébéïenne soient beaucoup plus fortes et nombreuses chez les Algériens que chez les Marocains, et quasi inexistantes chez les Tunisiens.
Toutefois, l’écart n’est pas seulement numérique, il est aussi social, historique et politique. Les Algériens sont français, fut-ce à titre indigène, hors du droit commun de la citoyenneté. Ils sont entrés plus tôt dans la migration vers la France, ont participé plus nombreux à la grande guerre, à la reprise des luttes ouvrières, y compris à la mobilisation contre la guerre du Rif (26). Ils comptent en leur sein plus de petits commerçants et gens de services, on l’a dit, mais aussi davantage d’instruits, écrivant et parlant français. Bref, ils disposent d’un statut juridique et d’un capital social et culturel qui les prédispose bien davantage à se saisir des possibilités offertes par la loi de 1901 et à profiter d’un contexte métropolitain autrement plus favorable à la lutte politique.
D’une certaine façon, tout s’inverse lorsqu’on passe des ouvriers aux étudiants. Cette fois, ce sont les Marocains, et plus encore les Tunisiens, qui sont à l’initiative. Les étudiants algériens à Paris sont à la fois moins nombreux, plus modestes et plus timorés (27). Moins nombreux parce qu’il existe une université à Alger, même si les "indigènes" n’y sont admis qu’au compte-goutte. Plus modestes, si on les compare avec les fils de famille marocaine, qui descendent au jardin des Plantes, à l’hôtel des Quatrephages. Plus timorés, parce que la solidarité naturelle entre Maghrébins n’empêche pas une bonne partie de l’élite sortie des écoles d’être très marquée, à l’instar d’un Ferhat Abbas à Alger, ou d’un Amar Naroun à Paris, par l’idéal d’intégration à la République. Deux étudiants algériens seulement militent à l’Étoile Nord-Africaine puis au PPA, entre 1936 et 1938, alors que les enfants de la bourgeoisie fassie, et plus encore ceux de la petite bourgeoisie du Sahel, tiennent à la fois les rênes de l’association estudiantine, et lancent les sections parisiennes des partis nationalistes de leurs pays respectifs.

Conflits idéologiques et politiques entre Algériens

De 1926 à 1936, la dynamique associative et partisane algérienne se distribue, on l’a vu, entre partisans de l’"assimilation" complète, tenants de l’égalité dans le statut, nationalistes modérés, indépendantistes radicaux, et communistes.
La contradiction majeure, et de loin, est celle qui oppose communistes et nationalistes. Elle est au principe de la rupture de 1933, et plus encore de celle de 1937, car cette dernière va marquer en profondeur, et pour longtemps, l’histoire politique algérienne, avec des réitérations d’intensité variable, en 1945, 1954, et 1962. Elle est d’autant plus acerbe qu’elle oppose des "frères ennemis", qui partagent jusqu’au printemps 1936 une même revendication indépendantiste, et pour longtemps encore une même base prolétarienne (28).
Rien ne pourra combler l’écart croissant entre le populisme inter-classiste de l’ENA, qui mobilise ostensiblement les références identitaires arabes et musulmanes, et l’ouvriérisme marxiste du PCF, qui privilégie à présent, avec le pacte Laval-Staline et la stratégie des Fronts populaires, l’anti-fascisme sur l’anti-impérialisme, puis s’enferme pour plus de dix ans dans la thèse thorézienne de la "nation en formation".
Une seconde contradiction s’amorce en 1936, entre les ulémas des "cercles de l’éducation" et les nationalistes de l’ENA. Elle se greffe en partie sur la précédente, mais repose sur des raisons propres, qui tiennent aux différences d’objectifs et de méthodes, ainsi qu’aux écarts de condition et de formation. Les dirigeants étoilistes n’ont pas manqué le rendez-vous islamo-européen de Genève, en 1935, et c’est chez Chekib Arslan que Messali se réfugie en janvier 1936, quand il est poursuivi pour reconstitution de ligue dissoute. En matière de religion et de culture arabe, toutefois, ni Messali ni Imache ne peuvent se comparer avec le cheikh Fodil. Pour contrer les premiers succès des ulémas, le PPA doit faire appel à des lettrés venus d’Algérie. Un compromis est esquissé en 1938. Il échoue. Il n’y en aura pas d’autre après 1945, malgré l’essor au pays d’un nouveau mouvement de masse, celui des Amis du Manifeste et de la Liberté, faute pour les Ulémas de pouvoir reprendre pied sérieusement à Paris et en province.
Reste à évoquer une dernière ligne de tension, celle qui opposerait au sein même du nationalisme radical, non seulement "arabes" et "kabyles" – un topos du discours colonial et de l’historiographie algérienne, mais le "berbérisme" à l’"arabisme", quant à la définition de l’identité algérienne, après la formule prêtée en 1931 à Ben Badis, "l’Algérie est mon pays, l’arabe est ma langue, et l’islam ma religion". Une formule intégrée de fait par l’ENA depuis 1933, mais dont la formulation doctrinale se cherche encore, huit ans plus tard, entre égalitarisme de choc et nationalisme radical. Les services de police, et les historiens, ont formulé un peu vite sur cette base le conflit par ailleurs bien réel qui, du côté du nationalisme radical, oppose fin 1936 Amar Imache à Messali pour la direction de l’ENA. En réalité, c’est du côté de deux ou trois intellectuels à la marge, qui ne se rattachent directement à aucune des sociétés et organisations évoquées jusqu’ici, qu’il faut alors en lire les prémisses, avec la création du journal Ifrikiya, en 1939. En tout état de cause, rien ne se dessine en ce domaine au plan associatif. La guerre, il est vrai, est déjà là, depuis l’Espagne, et plus encore après Munich, et se prête mal à une véritable relance en ce domaine.

III- Le moment des années 1930 et le mouvement historique d’ensemble

Plutôt que de conclure sur un point d’équilibre provisoire et incertain, entre les registres de l’activité associative, avec ses tendances contraires à l’extension ou à la rétention, au moment où l’imminence d’une Deuxième Guerre mondiale occupe tous les esprits, essayons plutôt de rendre mieux intelligible ce temps court de l’entre-deux-guerres. Qu’en est-il de l’année 1926, ou de l’année 1936, du "tournant" des années 1930, du capital associatif accumulé durant cette période, au regard du mouvement historique d’ensemble ? Qu’en est-il de la place et du rôle de l’association dans le cours d’une histoire de l’émigration de plus longue haleine, qui nous fait passer des Algériens en France aux Algériens de France, puis de ces derniers aux Français d’origine algérienne ?

Temps du parti et "tempo" de la migration : "l’heure de Messali".

Dans les années 1930, une question s’impose qui domine toutes les autres, jusqu’au dénouement final de la Guerre d’indépendance, le statut politique de l’Algérie. Un homme domine la scène pour près de vingt ans encore, après avoir contribué comme personne à la faire advenir à Paris, puis au pays, Messali. Un homme dont le magistère va durer jusqu’aux tous premiers jours de cette guerre.

Messali et le temps politique

En Algérie, jusqu’en 1936, la question principale est celle de l’égalité dans le statut, de l’élimination définitive du "code de l’indigénat". Il en va différemment en France, au moins pour l’aile marchante du "mouvement national", organisée à Paris dès 1926, dans une société où le réflexe xénophobe gagne fréquemment une forte minorité de l’opinion, mais sans relever de l’esprit "sudiste" et "colon" qui domine la grande majorité des européens d’Algérie. Au sein du monde ouvrier parisien, qui n’est nullement immunisé "par nature" (ou solidarité de classe) contre le réflexe raciste et le paternalisme induit par "l’évidence" de la supériorité européenne (29), et bien au-delà, dans les profondeurs de la république radicale, celle qui a résisté à Maurras et Barrès, l’idée qu’il faut abroger ce code d’un autre âge va de soi. En revanche, l’idée d’Empire est devenue populaire. C’est celle de l’indépendance qui fait problème, et pour longtemps encore, au sein de la gauche républicaine et du mouvement ouvrier.
L’ENA incarne justement la force de l’idée nationale portée à Paris, par le détour de l’émigration, à force ouverte, en tant que "pensée d’action", au bout d’un processus de socialisation amorcé depuis cinquante ans en Algérie, à son maximum d’efficacité historique. Messali, un jeune tribun formé dans ses rangs, s’en empare. En 1933, à 35 ans, il devient le chef incontesté de cette association, et de l’idée qu’elle représente. Le natif de Tlemcen, ultra minoritaire au sein de la masse kabyle, mais émigré comme eux, sait mieux que quiconque parler au cœur de ces hommes, frappés ici même par la crise, sujets ici même aux petites vexations et humiliations. Surtout, il est le chef, bientôt le guide, d’un véritable parti, capable de répondre à leurs attentes et de dominer l’avenir. Le leader enfin trouvé, dix ans après la disparition de l’émir Khaled, assez fort pour lever définitivement au pays le verrou colonial, pour peu que le "peuple algérien" digne héritier de ses ancêtres, fier de sa civilisation et de sa religion, sache relever le défi de l’indépendance, seule solution, radicale et définitive, aux maux dont il souffre.
Messali est sans conteste, en 1936, la principale personnalité, non seulement politique mais culturelle de l’émigration. Non parce que l’Étoile affectionne les "soirées orientales", mais parce que le débat politique descend jusqu’au conciliabule quotidien du café, ou remonte du café à la section locale, après commentaire du journal, discussion de la nouvelle du jour, et mise à l’épreuve de sa traduction en langage politique. La culture politique du café se développe sur les deux rives, mais à Paris, au moment où la politique moderne s’impose au pays, en Algérie, elle embraye avec bien plus de force sur l’engagement continu dans l’action partisane, matérialisée dans la mobilisation des sections, la démonstration du défilé et du meeting, le grand jeu de l’Assemblée générale. La politique s’impose en ce sens aux émigrés, fut-ce à leur corps défendant, même aux plus réfractaires à son discours, ou à son appel, comme enjeu principal du destin collectif. On peut ignorer ou mépriser la politique, brocarder les nationalistes et les communistes, voire les derniers venus ulémas, qui risquent de détourner de leurs responsabilités les fils et les pères de famille. Elle finit par vous rattraper, en 1924 avec le Rif, en 1929 avec le chômage, en 1933 avec la religion, en 1936 avec l’Espagne, en 1939 avec Hitler. De 1924 à 1939, notamment à Paris et dans la région lyonnaise, la politique a absorbé ou dominé l’essentiel de l’énergie associative mobilisée par les petits entrepreneurs sociaux issus de l’émigration.

Les émigrés et le temps social

De la fin de la Grande Guerre à la veille du second conflit mondial, l’immense majorité des Algériens est pressée de rentrer au village, si possible avec un pécule, gagnée par la nostalgie, rappelée par la famille et le groupe gentilice, qui disposent de nouveaux candidats au départ, toujours plus nombreux. Est-ce à dire que rien n’a changé ? Loin s’en faut. Les bases géographiques de la migration se sont élargies, aussi bien dans les régions de départ que dans les régions d’accueil, même si les Kabylies et la région parisienne restent de loin les deux grands pôles principaux du va-et-vient. Le pourcentage des petits commerçants et artisans et des employés de service a augmenté, à la fois cause et conséquence d’un processus de "sédentarisation" d’une petite minorité grossissante, dont l’installation durable est confortée par la qualification professionnelle, l’amélioration du logement, et stabilisée par l’union mixte. Une société immigrée prend ses marques, acquiert de l’expérience. Une culture de l’émigration se développe, dispense un savoir-faire, sécrète et entretient une mémoire. Cette société d’hommes, encore très peu ouverte aux femmes, bien qu’une très légère tendance se dessine en ce sens au milieu des années 1930, apprend à vivre autrement, entre soi, et du sien.
Certes, la perspective du retour s’impose toujours au plus grand nombre. Et d’ailleurs, la quasi-totalité finit par revenir au pays, à l’âge de la retraite, ou pour mourir parmi les siens, sauf une poignée de solitaires ou d’hommes mariés en France ayant déjà fait souche. Mais ceux qui vont et viennent sont plus nombreux à le faire souvent et surtout à rester en France plus longtemps. À l’intérieur d’un volant résidentiel en incessante recomposition, le continuum entre ceux qui passent et ceux qui restent ne cesse de se modifier, et le bloc mobile des "permanents sociaux" de se stratifier.
Les Algériens en France, qui sont déjà des Algériens de France, vivent donc pour l’essentiel, une vie de quartier, souvent associée à un bloc de rues, ou même une moitié de rue, et à un bloc d’immeubles. Déjà regroupés sur le chantier et à l’usine par affinités d’origine, ils le sont encore davantage par le quartier et le café, sans que les frontières géographiques et villageoises soient vraiment étanches. Chacun lutte à la fois "pour sa peau" et pour les siens. L’aide en nature, en services et en argent, commence et finit sans qu’il soit besoin de donner à cette solidarité du proche une dimension institutionnelle, génératrice de discipline et de contrainte. Quant à la communication sensible et affective avec le pays natal par la chanson et la musique, elle dispose depuis les années 1920 d’un relais et d’un objet magique, le disque, dont l’écoute est gratuite, et qui prend sa place matérielle dans la vie de café avec le meuble qui le porte, en attendant la venue d’un nouvel objet, la radio.
L’association reste donc en France, parmi les Algériens, au faible étiage qu’on a constaté plus haut. Elle fonctionne presque à sens unique, par et pour la politique. Les choses ne changeront pas en profondeur avant longtemps.

La dynamique associative et le lien historique entre les deux rives : du Congrès de Bruxelles à la "marche des beurs"

Toutefois, une sorte de division du travail caractérise la mise en œuvre, et à l’épreuve, des formes de l’action collective favorisées et modelées par la loi de 1901. Tout se passe comme si se nouait entre Alger et Paris un lien paradoxal mais logique, compte tenu du contexte colonial, entre société civile et société politique, jouant suivant les cas de la concordance ou de la discordance des espaces et des temps (30).
La concordance des espaces et des temps, la complémentarité des formes et domaines autonomes d’association, entre "sociétés civiles" et "partis politiques", est en quelque sorte réalisée en 1936, à la faveur du Front populaire, quand Messali traverse la mer en août 1936, s’impose au Congrès musulman et lance son Etoile nord-africaine à Alger, ainsi que dans la plupart des grandes villes. Dorénavant, et jusqu’à l’insurrection de 1954, la sphère associative et le système des partis vont progresser de conserve, sinon de manière toujours consensuelle et congruente. Mais l’inverse n’est pas vrai, malgré la percée éphémère des "cercles du progrès" à Paris, qu’on ne retrouvera pas aussi pugnaces et influents après 1945. Du moins est-ce là un champ de recherche à investir. L’étude systématique des archives départementales et de la presse régionale viendra sans doute corriger, et peut-être invalider, cette impression que la contrainte politique sur le devenir de la relation Franco-algérienne pèse en France sur les Algériens au point d’inhiber sinon d’interdire la vie "civile" associative. L’indépendance elle même ne lèverait pas d’un seul coup le principe d’incertitude puisque si la masse des retours en Algérie augmente considérablement en 1962, la tendance historique au départ n’est nullement enrayée et prend au contraire une ampleur sans précédent (31).
Deux données contradictoires, l’une sociale, l’autre, politique, réunies dans une même hypothèse, peuvent soutenir cette proposition provisoire, en attendant sa mise à l’épreuve empirique. D’un côté, les Algériens en France s’inscrivent toujours plus dans la réalité française, même si le discours du retour reste omniprésent. De l’autre, la perspective de l’indépendance ne cesse de gagner en crédibilité, même si rien n’est joué. C’est cette contradiction toujours plus aiguë qui rendrait la libération associative difficile, voire impossible, alors même que son potentiel d’expression ne cesse de se renforcer.
En tout cas, après 1945, la migration vers la France, un moment retenue par la guerre, reprend sur une échelle bien plus grande et accélère sa mutation. La géographie s’élargit encore, au départ comme à l’arrivée, la résidence s’allonge toujours plus. Surtout, le pourcentage des femmes rejoignant leurs hommes en France ou partant avec eux s’élève rapidement, même si les plus anciennes régions migrantes évoluent moins vite en ce sens. Le plus souvent illettrées, ces femmes emportent avec elles leur langue, leur culture, et leurs enfants, sans compter ceux à naître hors de chez elles. Elles vont avoir à les éduquer dans un environnement presque exclusivement européen, séculier et francophone, une fois passé le coin de la rue, malgré la progression spectaculaire de la nouvelle configuration ethnique liée à la progression impressionnante de la migration maghrébine et africaine dans les années 1950, et plus encore dans les années 1960.
L’émigration temporaire d’hommes seuls, pressés de revenir au pays, mais aussi de repartir, comme le chante Slimane Azzem, fait place tendanciellement à des familles de plus en plus nombreuses que le différentiel des conditions de vie incite à rester plus longtemps que prévu, et à différer d’autant plus le retour que la guerre d’indépendance aggrave encore les conditions de survie dans la région d’origine. Les Algériens vont devenir vraiment des émigrés pour la région de départ, et des immigrés pour le pays d’accueil, même si l’un et l’autre, et les intéressés eux-mêmes, ne le savent pas encore (32). Ils font masse, et ils font souche à travers leur descendance. Ils étaient 100 000 hommes en 1939. On compte plus de 300 000 personnes en 1954, et l’on estime respectivement à 6000 et 15 000 enfants le nombre des femmes et des enfants, plus de 600 000 personnes en 1965, dont près de 100 000 femmes et enfants, sans compter les harkis (33). La "deuxième génération" ne date pas des années 1970-1980, elle est déjà là, statistiquement infime encore à la veille du Front populaire, si l’on ne prend pas en compte les enfants de couples mixtes nés en France durant l’entre-deux-guerres, mais socialement annonciatrice d’une mutation en cours, pleinement réalisée dans les années 1950-1960 (34).
Un nouveau monde social est né avec l’émigration familiale et la vie de famille en France. Un groupe social complet constitutif d’un monde plein se développe en France. La reconstitution du lien gentilice dans le quartier ne passe plus seulement par la sociabilité du café, elle se développe et reformule comme "village urbain" à Lyon, Marseille, Paris, sur d’autres bases, fût-ce dans la misère du bidonville, comme à Nanterre, et la persistance de la misère sexuelle, pour les hommes seuls. Dans les espaces les plus denses, assumés sinon organisés désormais par les femmes, tous les services indispensables à la vie quotidienne sont assurés au sein de la communauté, qui développe ainsi une forme d’autosubsistance. Tous sont à portée de la main, au coin de la rue, sinon au bout du terrain vague. Le "village" se transforme en "medina", avec ses petits artisans et commerçants : épicier, boulanger, boucher halal, quincaillier, coiffeur, cordonnier, tailleur, bijoutier, même s’il manque le plus souvent encore le hammam et la mosquée, facteurs de complétude musulmane et citadine (35). Le temps n’est plus très éloigné ou l’on pourra passer le ramadan en famille.
Tout cela pourrait conforter l’initiative associative entre Algériens, puisque l’insertion dans la société française n’empêche pas et renforce au contraire l’affirmation de l’identité. C’est à l’épreuve de l’intégration au nouveau monde social, et plus encore au défi de l’assimilation à l’autre, que s’éprouve et se réalise la construction de l’identité, fût-elle pensée comme persévérance dans l’être, dont l’association peut devenir l’auxiliaire ou l’outil privilégié. Or rien de tel ne semble se dessiner.
C’est que tout cela prend forme et consistance alors que s’exacerbe la lutte politique. En France, le MTLD porte son implantation provinciale à un niveau de densité inconnu auparavant, sauf dans la région lyonnaise. Les manifestations se durcissent, au point que celle du 14 juillet 1953 à Paris se traduit par plusieurs morts. En Algérie, la crise du même parti favorise la remise en selle des anciens de l’OS (36), qui déclenchent le soulèvement du 1er novembre 1954. Bientôt, la guerre se prolonge en Métropole, où elle prend le tour d’une guerre civile, entre Algériens (MNA et FLN), qui va faire des milliers de morts et blessés. Le temps n’est plus aux amicales de village, aux cercles de l’éducation, aux sociétés de musiques, et aux clubs sportifs, même s’il ne manque pas d’Algériens pratiquants, mélomanes, ou footballeurs, ou les trois à la fois. Mais pourquoi un si faible tissu associatif en France dans la décennie 1945-1954 ? À la veille de l’insurrection, l’écart entre les deux rives n’a jamais été aussi grand de ce point de vue, alors que dans le passé, l’année 1936 avait laissé entrevoir des perspectives nouvelles. Là-bas, à Alger, la vie associative est toujours plus foisonnante, alors que se durcit le combat politique. Ici en en revanche, à Paris et en banlieue, la domination du politique étouffe le champ associatif, à l’exclusion de l’organisation estudiantine, dans laquelle les Algériens sont dorénavant en première ligne, et sous réserve de l’autonomie reconnue par la CGT aux cadres du MTLD en matière de lutte syndicale (37).
Tout se passe comme si la vie civile était suspendue à l’hypothèse-hypothèque de l’indépendance, avec ce qu’elle peut signifier de séparation entre États, d’avenir individuel et familial à repenser, de liens éventuels à conserver et reconstruire. Alors que bien des Algériens en France sont devenus des Algériens de France, cette Algérianité plénière reste encore à conquérir et à définir. Tant que l’indépendance n’est pas réalisée (ou éventuellement démontrée "irréaliste"), tant que la solution politique n’est pas reconnue comme réglée et stabilisée, la disponibilité "civile" se trouve inhibée, non seulement dans le rapport à la France, mais dans le rapport à soi même, comme si le développement associatif risquait de fragiliser et non de renforcer l’expression de soi.
Les premières années qui suivent l’indépendance sont encore hésitantes. Il faut attendre la "marche des beurs" pour que l’association retrouve ailleurs que dans le parti la puissance que ce dernier a captée et retenue, jusqu’au début des années 1970, avec l’Amicale des Algériens en France, prolongement du parti unique, pour qu’elle remette en marche le processus d’accompagnement et d’expression de la construction identitaire, dans la mosaïque France qui transforme irrésistiblement une grande partie des Algériens de France en Français d’origine algérienne.

Conclusion

La loi de 1901 a joué son rôle, et un grand rôle, en faveur de l’accession des Algériens à la vie civique et politique moderne, de part et d’autre de la Méditerranée. Non sans connaître de grands décalages et dissymétries d’ampleur, de rythme et d’échange, d’une rive à l’autre, sans méconnaître les passages et les passerelles, entre l’une et l’autre. Son appropriation par les Algériens se joue même, à deux reprises, selon une sorte de renversement historique. Le premier en relation avec le déploiement du "mouvement national", le second en liaison avec le passage du mouvement national à l’Etat national.
Avec l’ENA, à Paris, dès les années1920, l’association a trouvé en politique son lieu d’élection et son mode d’efficience, avant de traverser la mer, et de peser de tout son poids dans l’ancienne cité des Raïs, puis d’être débordée à son tour par le projet insurrectionnel (38). En revanche l’association n’a pas connu en France de véritable extension au reste du champ du social. Malgré les velléités amicalistes des années 1920, et l’embellie momentanée de 1936, elle n’a pas su explorer ni exploiter vraiment l’ensemble du répertoire. Inversement, l’association a été expérimentée puis déployée avec succès en Algérie même, sur toute la gamme des possibles, durant le premier vingtième siècle, en dépit du contrôle colonial, sauf en matière politique, du moins jusqu’au Front populaire. Dès lors, et plus encore après 1945 les diverses modalités organiques de l’action associée : amicales et mutuelles, sociétés philanthropiques et cultuelles, clubs sportifs et cercles culturels ou sociétés de musique, ont cheminé de conserve avec l’action syndicale et partisane.
Inversement, la main du parti unique s’est refermée sur l’association en 1962, et plus encore en 1965, au moment où la société civile tentait de reprendre sa marche en avant. Elle ne l’a pas interdite, elle l’a domestiquée. Le contraire s’est produit en France, une fois que l’ancienne puissance coloniale et le nouvel État national ont construit leur adaptation l’un à l’autre, non sans de nouvelles vicissitudes, quand les Algériens de France, toujours plus nombreux, ont eu à régler par eux-mêmes et pour eux-mêmes, ou du moins à travers leurs enfants, leur propre ajustement à la société française. Les pères, nés en Algérie sous le statut de l’indigénat et venus en France au plus fort de la Guerre d’indépendance dans l’attente d’une citoyenneté algérienne laissent la main aux fils nés en France ou socialisés en France, au moment où ces derniers glissent vers la nationalité rejetée hier, dans l’espérance d’une citoyenneté enfin trouvée qui n’efface pas les origines.
Alors peut enfin se combler, de la porte d’Aix aux forteresses de Vauban, trois quarts de siècles après les débuts de la migration algérienne vers la France, le hiatus semi-séculaire entre la vie de café informelle prolongeant les anciens réquisits du groupe gentilice et les appels politico-religieux d’un parti assignant l’action organisée collective à la pression symbolique de l’idée nationale. Le travail de la citoyenneté et de l’identité est toujours en mouvement. La loi de 1901 est une vieille dame à laquelle on souhaite une nouvelle jeunesse.

 

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(1)- Il y aura au moins quatre tentatives de dissolution (dont trois suivies d’effets, définitifs pour la dernière en date, survenue le 26 janvier 1937). Et deux ruptures intérieures au moins (l’une, en 1933, entre nationalistes et communistes, après quatre ans de dissensions sans solution, à un niveau très faible d’activité ; et l’autre fin 1936, entre nationalistes, en période de haute activité). retour

(2)- Souvent issus des groupes précédents, certains deviennent propriétaires, et investissent d’autres petits commerces. retour

(3)- Combinant forces anciennes et forces modernes, un fils de lettré devenu chef de guerre, Abdelkrim el Khattabi, défait l’armée espagnole et vient menacer Fès, sous Lyautey, en résistant un moment à deux armées européennes réunies, avant d’être pris en tenaille par une force supérieure, et vaincu. retour

(4)- Le chiffre des départs d’Algérie atteint 70 000 en 1924, et le volant résidentiel des Algériens monte alors à 100 000, un chiffre qui ne sera pas dépassé de beaucoup durant toute l’entre deux guerres. retour

(5)- Et la commune mixte de Fort-National, aujourd’hui Larbaa Naït-Iraten, dont Benni-Yenni est en quelque sorte la capitale intellectuelle, est au premier rang chronologique et statistique de ce mouvement. retour

(6)- C’est ce qui favorise la création dans la ville, rue des Chapeliers, en septembre 1927, quinze ans plus tard, d’une autre association maghrébine, en fait algérienne, l’Amicale protectrice des Nord-Africains, à l’initiative d’un petit groupe d’Algériens résidant depuis plusieurs années à Marseille. Pas plus que l’organisation précédente, toutefois, cette amicale ne parvient à durer. À la différence de l’ENA parisienne, mais aussi de l’ATA lyonnaise, qui a peut-être pris contact avec elle, l’APNA manque de masse critique, et plus encore de cet encadrement "internationaliste et anticolonialiste" formé au contact des organisations ouvrières. retour

(7)- Il s’agit du statut personnel musulman, dont pourrait continuer à se prévaloir la petite minorité d’"évolués" auxquels une partie de la classe politique française est prête à accorder la citoyenneté. retour

(8)- Parmi les Kabyles sortis du rang, on citera un arabisant comme Si Djilani et deux francisants comme Saadoun et Saïdoun. Parmi les citadins et néo-citadins, tous produits de "l’école indigène", on retiendra notamment le nom de Hadj Ali, premier président de l’ENA, parti avant-guerre de l’Hillil, via Relizane, ceux de Menouer, Ben Lekhal et Bourahla, authentiques algérois, tous trois "kominterniens", et membres de la commission coloniale du PCF (Menouer étant plus particulièrement responsable de la main d’œuvre nord africaine à la CGTU). On évoquera aussi les frères Sebti, arrivés d’Ouled Djellal, par Biskra, et bien sûr le futur Messali Hadj, venu de Tlemcen, dernier arrivé en France, parmi les principaux membres de la première équipe dirigeante. retour

(9)- Nous en retrouverons un troisième un peu plus loin : l’association étudiante, dont la classe d’âge et le statut social, mais aussi le mode de recrutement et d’intervention, la distinguent très fortement des organisations relevant des catégories précédentes. retour

(10)- Car dans les faits, identité et activité peuvent se recouper, se superposer, se combiner, avec les doubles appartenances et les passerelles entre organisations. retour

(11)- On continue d’adhérer à la CGTU, presque jamais à la CGT socialiste, a fortiori à la CFTC catholique. Sauf, pour celle-là, à attendre la réunification de 1936, et pour celle-ci, dans quelques sections et régions, à attendre les années 1950 et la guerre d’Algérie. retour

(12)- Le PPA-MTLD ne parviendra à un compromis avec la CGT qu’en 1948-1949. retour

(13)- Quant aux travailleurs tunisiens, on les compte à cette époque sur les doigts de la main. retour

(14)- Signée le 26 janvier 1937 par Max Dormoy, ministre de l’Intérieur (SFIO), à l’issue d’une démarche pressante de Raoul Aubaud, sous secrétaire d’État aux affaires algériennes (Radical). retour

(15)- Parfois appelée ligue Mansouri, du nom de son premier président, un restaurateur originaire de Fort-National, ayant flirté naguère avec le PCF et l’ENA. retour

(16)- En son sein cohabitent des partisans de la citoyenneté française intégrale, comme Aït-Ali, des proches de Abbas favorables à l’intégration dans le statut, comme Amar Naroun, des nationalistes modérés comme Mansouri, Belghoul, et même Abdelkader Hadj Ali, le premier président de l’ENA, exclu du PCF et sorti du nationalisme révolutionnaire, et prenant parti en public pour la ligue en 1938. retour

(17)- Le Congrès musulman, né à Alger au printemps 1936, doit l’essentiel de sa réussite an compromis à première vue paradoxal passé entre le cheikh Ben Badis et le parti communiste. Il connaît un succès extraordinaire dans tout le pays avec la victoire du Front populaire, et se transforme en un véritable mouvement de masse, poussant ses antennes, jusqu’à Marseille. À Paris, en revanche, les forces qui soutiennent le Congrès ne lancent aucune section relevant de lui. retour

(18)- On en retrouvera certains en 1942, dans une organisation syndicale servant de couverture à quelques anciens dirigeants du PPA, à la faveur de liens établis entre syndicalistes et politiques situés dans la mouvance de Déat, via la connexion vichyste entre PSF et CGT. retour

(19)- Fondateur du Comité musulman nord-africain en 1941, il dispute à Abderrahmane Yassine la direction de la propagande pro-nazie parmi les maghrébins de France, entre 1942 et 1944. retour

(20)- La conjonction critique entre le centenaire de l’Algérie et la crise de 1929, d’une part, puis l’affrontement direct entre les fascismes et les fronts populaires, d’autre part, comptent évidemment pour beaucoup dans la relance politique et associative des années 1930, comme dans la différenciation de ses modes d’affirmation. retour

(21)- Fondé en bonne partie sur la solidité du compromis à première vue paradoxal entre Ulémas et communistes. Compromis validé par Ben Badis lui-même. retour

(22)- Avec dix ans d’avance sur la " guerre des médersas libres "qui se déroulera au pays, à partir de 1948-1949. retour

(23)- Voir notamment les contributions de Janine Ponty et Marie-Claude Blanc-Chaléard. Je pense aussi aux communautés juives d’Europe centrale et orientale, de culture yiddish, et donc aux travaux de Nancy Green.retour

(24)- Mais personne n’en a esquissé l’étude à ce jour. retour

(25)- Ainsi que le donne à voir le rapport Laroque et Olive en 1938. retour

(26)- La " pacification " du Maroc, après l’instauration du protectorat (1912), ne s’achève qu’en 1934. Les émigrés du Sousse et de l’oriental appartiennent donc à des groupes sociaux qui d’un côté font le coup de feu ou soutiennent les insurgés et de l’autre envoient leurs hommes travailler en Algérie et en France pour des raisons de survie. retour

(27)- Ils sont de condition plus modeste que les Marocains, et peuvent craindre davantage pour leurs bourses. On ne les voit ni à l’ENA, ni au PCA, pas même à la très modérée Ligue Mansouri, à une ou deux exceptions près. Il faudra attendre les années 1940 pour que les étudiants algériens jouent un rôle directeur à la tête de l’AEMNA et s’engagent pleinement dans la lutte politique. retour

(28)- Encore que l’ENA repose bien davantage sur le soutien actif des petits commerçants et chauffeurs de taxis, tandis que le PPA se démarque de son héritage étoiliste en abandonnant les références antérieures à la " réforme agraire " et en accentuant encore son discours interclassiste. retour

(29)- Elle est en quelque sorte démontrée par le succès populaire de l’Exposition Coloniale de 1931. retour

(30)- Étant entendu que la société civile est déjà une forme et une dimension de la société politique. retour

(31)- On a parfois estimé à 80% le pourcentage des émigrés revenus en Algérie en 1962, indice si l’en est de l’attachement au pays et des espérances placées dans son développement économique. Mais en 1970, on estimait aussi que 40% des résidents Algériens en France étaient déjà là en 1960. Le retour au pays, pensé comme définitif ou comme une période probatoire, n’a joué que pour une partie d’entre eux. Ceux-ci ont même atteint un nouveau pic en 1963 et 1964, avec historique, avec 531 618 entrées en France (262 075 pour l’année 1963, contre 180 167 pour l’année 1962) contre 437 273 sorties de France, soit un solde positif de 94 345 personnes, dont 18 645 femmes et enfants. L’indépendance n’a pas arrêté les départs vers la France. Elle a au contraire relancé la migration, accentué sa forme familiale, renforcé le processus d’installation de longue haleine, et contribué à cristalliser l’émergence d’une France algérienne, d’une communauté française d’origine algérienne. retour

(32)- À l’instar des Italiens ou des Espagnols qui les ont devancés dans cette voie, ou des Portugais qui sont dans une temporalité similaire, même si les uns et les autres diffèrent complètement eu égard au statut colonial spécifique des Algériens, qui ne deviennent citoyens français à part entière que quand l’indépendance, si l’on peut dire, est déjà là. retour

(33)- Près de 19 000 femmes et enfants peuvent être comptés dans le solde positif des entrées en France par rapport aux départs, pour les seules années 1963 et 1964. retour

(34)- Les enfants nés en France de mère algérienne étaient à peine quelques centaines en 1946, à la reprise du mouvement migratoire. Ils sont probablement plus de 20 000 nés en France ou venus tous jeunes avec leurs parents, à l’heure de l’indépendance. Aujourd’hui, nous en sommes à la " troisième génération ", et l’on voit de plus en plus de grand-mères d’origine algérienne aux marchés de Saint-Denis ou de Montreuil.   retour

(35)- En fait, le hammam est un lieu fondamentalement citadin, qui n’appartient pas à l’ethos des familles d’origine rurale, de loin les plus nombreuses. retour

(36)- Organisation spéciale, créée en 1946 par les messalistes. retour

(37)- Il n’est pas question de créer une organisation syndicale indépendante parmi les travailleurs algériens de France, bien que certains dirigeants nationalistes en rêvent depuis plusieurs années. C’est le conflit entre MNA et FLN, au cours de l’insurrection, qui précipite le cours des choses. On cherche en vain une autonomisation comparable dans le reste du champ associatif. retour

(38)- Y compris dans le douar natal des hommes qui ont connu les promesses de l’une, et soutenu les prémisses de l’autre. retour

 

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