Table-ronde 1
1901-1939 : Exils, mouvements indépendantistes et immigration
Créativité associative et contrainte politique : la
dynamique de l’immigration algérienne en France dans l’entre-deux-guerres.
Omar Carlier
Maître de Conférences à l'Université de Paris
1, Panthéon-Sorbonne
Minime comme composante de la "mosaïque" France jusqu’au
début des années 1950, modeste jusqu’à cette
date quant à sa place dans l’appareil industriel de la
Métropole, l’immigration nord-africaine – tout particulièrement
le prolétariat algérien – joue un rôle essentiel
dès l’entre-deux-guerres dans l’économie générale
des relations franco-maghrébines, et singulièrement dans
l’histoire du couple franco-algérien.
Son activité sociale et politique intense est en effet fondatrice
pour la société algérienne, et annonciatrice de
temps nouveaux pour la partie éclairée d’une classe
politique française sans cesse en retard sur le mouvement historique
d’ensemble, au moins en matière de décolonisation.
Décisive pour le couple franco-algérien, cette émigration-immigration
est à la fois générique et spécifique. Générique,
parce qu’elle obéit globalement à la logique des
migrations contemporaines, dégagée magnifiquement voici
plus de quatre-vingts ans par Thomas et Znianecki à propos des
Polonais aux Etats-Unis. Spécifique, parce qu’elle participe
d’une histoire commune singulière, celle d’un lien
paradoxal combinant proximité maxima et distance maxima, manifestée
hier encore dans la figure emblématique de Zidane, et certain
match de football au stade de France.
Les années 1920 et 1930 voient s’affirmer
à Paris, de manière organisée, et à force
ouverte, hors du "code de l’indigénat" qui pèse
encore sur la colonie un siècle après la prise d’Alger,
la revendication de l’indépendance. La création
d’une "commune mixte" dans la capitale, en 1924, sous
l’espèce d’une brigade spéciale nord-africaine
rattachée à la préfecture de police n’y changera
rien. Deux ans plus tard, en effet, une organisation politique relevant
du régime juridique de l’association type loi de 1901,
l’Etoile Nord-Africaine, dont les statuts sont votés
et portés à la connaissance du public lors d’une
assemblée tenue le 20 juin 1926, amorce une campagne de mobilisation
pour l’indépendance qu’aucune dissolution administrative,
ni aucune rupture intérieure, ne parviendra à enrayer
durablement (1). L’ENA, sorte de petit Kuomintang
maghrébin, voit donc le jour, cela n’est pas un hasard,
au moment même où est inauguré, sous les auspices
du Maréchal Lyautey, l’Institut Musulman de Paris, c’est-à-dire
la grande mosquée qui jouxte le Jardin des plantes.
Cette initiative militante, cette création innovante, qui contourne
la société bloquée qu’est l’Algérie
coloniale, condense dans la forme partisane, et pendant longtemps la
fixe et l’inhibe, l’efficace propre de la sociabilité
associative en émigration. Mais la portée de cette dernière
n’est pleinement intelligible que si on la rapporte à l’échelle
du siècle. Portant jusqu’en France le moyen organique de
l’idée nationale algérienne moderne, dans les années
1920, elle sert finalement de levier à celle d’algérianité
française, dans les années 1980, d’un quart de siècle
à l’autre, au bout d’un processus de socialisation
plus général liant visiblement ou souterrainement les
deux rives, dont personne ne peut deviner le cours.
I- Dynamique associative et catalyse politique : la condensation
des années 1920
La dynamique associative algérienne en France, en quelque
sorte exemplifiée par l’ENA dans les années 1920,
est à la fois un produit de la guerre, ce formidable accélérateur
et multiplicateur dont parlait Chaunu, reprenant Braudel, et le résultat
d’un travail social de longue haleine aux multiples dimensions.
Pour en rendre compte, il nous faut tenir ensemble ici le temps court
et le temps long, sans perdre de vue de multiples interactions décalées
entre les divers registres de l’exercice social.
Guerre mondiale et catalyse sociale
Avec la guerre de 1914-1918, présentée à tous
les combattants comme la "guerre du droit", et plus particulièrement
aux "indigènes" comme l’amorce d’un nouveau
contrat de citoyenneté, une articulation forte, dans un premier
temps invisible, s’opère entre changement social sur la
rive nord et changement politique sur la rive sud, qui va d’une
certaine façon se renverser à la décennie suivante.
La grande guerre et la nouvelle échelle migratoire
La guerre est cet événement puissant, violent, éruptif,
en bonne partie irréductible à ses causes, dont l’importance
se mesure, non seulement au processus immédiat d’accélération-multiplication
dont il relève, mais aussi à l’impact qu’il
laisse dans la mémoire des hommes. La guerre, certes, mais quelle
guerre ? La première guerre mondiale, bien sûr, mais aussi
la guerre du Rif, qui la suit à peu de distance.
Ce qui fait sens pour notre objet, en tout cas pour les hommes dont
nous tentons de restituer les mots et les gestes, les conduites réfléchies
et les émotions à vif, c’est précisément
l’articulation de l’une et de l’autre, le prolongement
de l’une par l’autre. Pour autant, l’autonomie relative
de chacune doit rester constamment présente à l’esprit.
Tout d’abord, la première guerre mondiale transforme profondément
le volume et la nature du processus migratoire tout juste naissant.
Elle ne concerne pas ce seul processus. Sur la masse des 175 000 Algériens
passés en France de 1914 à 1918, le nombre des soldats
l’emporte sur celui des manœuvres. Elle fait découvrir
aux premiers l’horreur du front et la puissance des armes, aux
seconds la véritable échelle de la société
industrielle, dont ils n’ont fait le plus souvent qu’entrevoir
les arcanes et les ressorts au pays. Aux uns et aux autres, fascinés
et provisoirement déconnectés d’eux-mêmes,
elle montre la dimension mondiale d’un conflit auquel nul ne peut
échapper. Toute l’Algérie musulmane est donc concernée
et ébranlée, fût-ce à des degrés et
sous des formes très divers. La Mitidja, nouvel hinterland d’Alger,
réagit autrement que l’Ouarsenis et les Aurès, où
la révolte se concentre à l’intérieur, et
combine des ressorts anciens et des traits nouveaux. Mais c’est
la partie du corps social algérien la plus engagée dans
la noria migratoire qui va capitaliser en métropole même
une partie des effets sociaux de la guerre, immédiats et différés.
Amorcée en 1905-1906, du moins comme pourvoyeuse de main-d’œuvre,
mais restée inaperçue avec ses quelques centaines d’hommes,
renforcée et devenue "visible" à partir de 1911-1912,
au point de susciter de premières enquêtes – bien
que le volant résidentiel algérien reste sans doute inférieur
à 10 000 hommes en août 1914 – la migration algérienne
vers la France est brutalement accélérée et transformée
à partir de 1916. La grande guerre entraîne un changement
de taille et un glissement de timing, mais également un élargissement
des bases géographiques, une transformation des pratiques et
relations sociales affectant aussi bien la vie des individus en mouvement
que la relation entre les collectifs des deux rives, celle qui lie désormais
les villages du Djurdjura rivés à leurs coutumes séculaires
aux "villages de Paris" en cours d’installation. Elle
change la masse critique et le jeu tant pratique que symbolique de l’interaction
et de l’interdépendance entre un monde et un autre.
Résidence et sociabilité : permanents sociaux
et cafés de quartiers
La noria continue et se renouvelle avec ceux qui en sortent, durablement,
ou définitivement. En allongeant sa durée de résidence,
en incorporant progressivement à son ethos la condition
et la culture ouvrière, la minorité qui résiste
au retour constitue le point d’ancrage d’une société
immigrée qui invente une culture immigrée. Elle transforme
progressivement les Nord-Africains en France en Nord-Africains de France.
À terme, ce processus complexe de socialisation et d’acculturation
donnera naissance aux nouvelles générations de Français
d’origine maghrébine, au sein de la mosaïque France.
Les principaux agents de ce processus induit par l’installation
prolongée dans la résidence, ce sont les permanents sociaux
de l’émigration. Ceux qui, en stabilisant leur propre relation
au travail et au logement, souvent favorisée par la qualification
professionnelle et l’union mixte, allongent leur séjour
et espacent leurs allers et retours, consolident leur ancrage dans la
société d’accueil et rendent possible la formation,
et la formulation, d’un "entre soi" moins atrophié.
Ouvriers qualifiés, colporteurs "sédentarisés",
chauffeurs de taxis, et surtout gérants de cafés, hôtels
et restaurants (2) fournissent la base matérielle
ainsi que le savoir social nécessaires à l’autonomisation
d’une vie de communauté au sein de la société
française. Ceux qui restent se mettent au service de ceux qui
passent. Ils les servent, mais tout aussi bien ils s’en servent,
et se servent, pour accumuler du capital économique et social,
et conforter leur reclassement social.
Au sein de cette population immigrée, au principe de son autonomisation
communautaire, un lieu de sociabilité joue un rôle fondamental,
le café. Bureau de placement, hôtel, ou dortoir, djemaa
de village, guichet bancaire, ou usuraire, agence de voyage, gazette
du village et du monde, il accueille les nouveaux, accompagne et favorise
le séjour, prépare le retour, celui des vivants, et celui
des morts. Il densifie la sociabilité du proche, fortifie l’inter-connaissance
au sein de l’immeuble, de la rue, du bloc de rue et finalement
du quartier. Il pérennise la relation gentilice ou vicinale entre
ceux qui passent et ceux qui restent, tout en favorisant la transitivité
entre la petite dimension du groupe segmentaire et la grande dimension
de l’ensemble des compatriotes. Mais précisément,
ce couplage de la vie de café et de la vie de quartier se met
en place à Paris et dans sa proche banlieue entre 1916 et 1918,
avant de connaître de nouveaux développements au milieu
des années 1920.
Tout cela aurait vu le jour sans la guerre, suivant un schéma
d’évolution déjà réalisé par
des immigrations plus anciennes, par exemple les Italiens, mais aussi,
on l’oublie trop souvent par des "immigrations de l’intérieur"
encore plus anciennes, à l’instar de ces maçons
de la Creuse étudiés naguère par Annie Moulin.
Mais la guerre a bien accéléré, multiplié
et transformé le processus en cours, des deux côtés
de la mer.
Guerre du droit et guerre du Rif
La guerre du droit et l’ouverture des droits.
Sur la rive sud, en effet, la guerre favorise la popularisation des
formes modernes de la lutte politique. Sans doute ne transforme t-elle
pas les Algériens en citoyens à part entière. Le
"code de l’indigénat", présenté
un moment comme périmé, a encore de beaux jours devant
lui. Le deuxième collège aussi. Malgré Verdun,
le Turco n’efface pas le "bicot". Il est cependant impossible,
le 11 novembre 1918, d’oublier les promesses d’août
1914. 25 000 Algériens ont laissé leur vie dans les tranchées.
Si minime soit-elle dans son dispositif, la loi de 1919, finalement
imposée par Clemenceau à un establishment colonial plus
que réticent, change les conditions et les formes d’exercice
de la pratique politique pour une partie non négligeable de la
population musulmane, en élargissant substantiellement le corps
électoral "indigène", et en rendant moins dérisoire
l’accès des autochtones aux différents échelons
de la représentation populaire (conseil municipal, conseil général,
etc ).
Certes, en ville, depuis deux générations, une mince frange
de la population musulmane a déjà pris goût aux
luttes électorales, qui opposent souvent entre elles deux familles
ou deux clans, suivant un mode d’action assez proche du stéréotype
de la théorie des çoffs (clans). Surtout, les
notables se sont familiarisés dès les années 1880
avec la technique de la pétition, et à la génération
suivante, avec celle de la délégation. Les Jeunes
Algériens, qui ont fini par adopter eux-mêmes le terme
retenu par certains publicistes pour les qualifier, sur un modèle
turc et égyptien faisant écho au risorgimento
et à la Jeune Italie de Mazzini, se sont illustrés
en ce domaine, en 1912-1913, en s’appuyant en France sur le courant
"indigénophile".
Là encore, toutefois, on change d’époque, de masse
critique, et de mode d’action. Si la pétition et la délégation
restent des techniques fort en usage, elles cèdent le pas à
la campagne de presse, à la mobilisation électorale, et
à la manifestation populaire. Le 1er mai 1919 annonce plus particulièrement
les temps nouveaux, l’ère des masses, qui pose en Algérie
deux "questions", pour reprendre un vocabulaire d’époque,
la question nationale et la question sociale, et plus encore une troisième,
celle de leur articulation. Pour la première fois, ce 1er mai,
notamment à Oran et à Alger, Européens et Algériens
se retrouvent épaule contre épaule dans un même
défilé, derrière un même drapeau, le drapeau
rouge des travailleurs, du moins celui de l’Internationale. Il
n’y aura pas de suite avant le grand mouvement du Front populaire,
mais un jalon est posé.
L’homme phare de cette période séminale est l’émir
Khaled, le petit-fils de l’Emir Abdelkader. En secret, il a remis
à l’entourage de Wilson une demande de représentation
de l’Algérie à la future SDN. Il est beaucoup plus
prudent à Alger, où il défend néanmoins
avec superbe, y compris en présence d’Alexandre Millerand,
le thème de l’égalité. Sa tentative pour
créer une formation politique, la fraternité algérienne,
en faisant fond notamment sur la jeunesse musulmane d’Alger, n’aboutit
pas. En revanche, son journal, l’Ikdam, rencontre un
réel succès auprès des nouvelles élites
algériennes. Surtout, le petit-fils du héros légendaire
impose sa force charismatique dans l’espace public et politique
où se déploie dorénavant la lutte électorale.
Khaled est ce nouveau leader, ce premier leader, qui conjugue dans un
même mouvement le lectorat et l’électorat. Il a l’appui
d’une partie importante des élites, il est plus encore
l’homme des foules. Il incarne pour la première fois en
Algérie, sinon au Maghreb, cette figure de la guidance inventée
en Égypte par Saad Zaghloul, le Za’ïm.
C’en est trop pour les seigneurs de la colonisation, qui le poussent
à l’exil. Mais à peine le cartel des gauches l’a-t-il
emporté, voilà Khaled à Paris, pour deux conférences,
l’été 1924, devant des centaines, et même
des milliers de travailleurs algériens, accourus à l’appel
de son nom. Elles laisseront des traces profondes dans la mémoire
de l’émigration. Même à Paris, toutefois,
l’émir reste un homme en trop. C’est qu’il
a pris langue avec les communistes. Pis, il s’affiche avec les
Bolcheviques. Le voilà de nouveau contraint à l’exil.
Mais l’idée qu’il représente a déjà
pris corps, et trouvé des soutiens, mais aussi de nouveaux développements,
auprès d’une force sociale nouvelle, en voie d’organisation
et d’autonomisation, le prolétariat algérien en
France. Et ce à l’instigation d’une nouvelle "avant-garde
révolutionnaire", coloniale cette fois, réunie depuis
1921 dans l’Union inter-coloniale. Nguyen Aï Quoc,
le futur Ho Chi Min, en est le fondateur, et dirige aussi son journal,
Le Paria. L’Union inter-coloniale est une association
tiers-mondiste avant la lettre. Sans doute la première de son
espèce en Europe. Toutefois, la force montante de l’idée
nationale, et la vigueur de la référence ethnique, géographique
et culturelle, favorisent l’émergence d’associations
"nationales" regroupant sur une base propre les coloniaux
bientôt réunis par sections sous cette égide, sans
que cesse pour autant, du moins pour quelques années encore,
le contrôle qu’exerce sur elles la commission coloniale
du PCF. Les militants des sections trouveront dans la Ligue contre
l’Impérialisme, un peu plus tard, l’instance
susceptible de conjuguer nationalisme et internationalisme, mouvement
ouvrier des pays capitalistes et mouvement national des pays colonisés.
Adelkader Hadj-Ali, successeur provisoire de Ho Chi Min, et d’autres
militants algériens vont bientôt sortir les Maghrébins
de l’Union inter-coloniale, en transformant sa "section nord-africaine"
en Etoile Nord-Africaine, complètement séparée
de l’ancienne organisation mère. Tous sont issus de la
mouvance communiste, et passés par le Komintern, non
sans chercher à s’affranchir eux-mêmes de la tutelle
directe du PCF. Ils portent l’ENA sur la scène internationale
au congrès de Bruxelles, en févier 1927, et lancent à
cette occasion le jeune militant qu’ils viennent de choisir comme
secrétaire général, Messali.
De la guerre du droit à la guerre
du Rif.
Mais entre temps, un nouvel événement décisif,
secouant tout le Maghreb, et touchant tout autant la société
française, a contribué de manière décisive
à la convergence de la classe et de la nation au sein de l’immigration
algérienne, la guerre du Rif (3).
La conjonction entre la reprise des luttes ouvrières en France
au sein d’un mouvement clivé désormais par la scission
de Tours, et la poussée exceptionnelle de la migration algérienne
vers la France (4), donne à cette rencontre
une force considérable, qui ne sera pas complètement oubliée
quarante ans plus tard, à l’heure de l’indépendance,
malgré une longue histoire conflictuelle entre nationalistes
et communistes.
La guerre du Rif provoque une catalyse politique plus continue et plus
concrète que celle induite par le passage de l’émir.
Le PC et la CGTU sont au premier rang de l’opposition à
cette guerre. Bien des travailleurs algériens de passage suivent
le premier avec sympathie, et adhèrent provisoirement à
la seconde. Mais ce sont les permanents sociaux qui vont faire les permanents
politiques, et donner ses premiers cadres intermédiaires, ainsi
que ses militants de section, au mouvement politique algérien
organisé en France, lors du passage de l’Union inter-coloniale
à l’Etoile Nord-Africaine. Loin de s’opposer, la
force organique et idéologique du PC, et la force symbolique
de l’émir, se sont conjuguées. Ou plutôt celle
des deux émirs, car Khaled et Abdelkrim se rejoignent, non dans
les méthodes de lutte, mais dans la référence à
l’islam et au grand passé arabo-musulman. À Moscou,
l’heure est encore à l’idée et à la
ligne du "nationalisme révolutionnaire", préconisée
et pensée depuis Octobre pour le monde musulman par un intellectuel
Tatar, Sultan Galiev. L’ENA en est l’expression adéquate.
Sa création et son essor, entre 1926 et 1927, peuvent se lire
à la fois comme l’aboutissement d’un processus de
socialisation politique, et comme la réponse des Algériens
de France, organisés et conduits sous ce label, à l’échec
des deux émirs, qui disparaissent presque en même temps
de la scène politique, mais non du cœur des hommes. Khaled
et Khattabi étaient des acteurs politiques. Ils deviennent des
mythes.
En quelques mois, sortie de l’Union inter-coloniale, l’ENA
développe des dizaines de sections et recrute des centaines d’hommes.
Ils sont deux mille en 1927, après le succès du congrès
anti-impérialiste de Bruxelles, et davantage encore en janvier
1929, malgré les dissensions en son sein, à la veille
des premières poursuites en dissolution. Plusieurs milliers de
manœuvres maghrébins, en quasi totalité Algériens,
dont la grande majorité ne s’attarde pas, suivent ainsi
en France une organisation qui réclame haut et fort l’indépendance
de l’Algérie, et celle de toute l’Afrique du Nord.
Rares sont ceux qui de retour au pays continueront dans la voie militante,
mais l’investissement associatif et politique par la voie extérieure,
en exil, n’aura pas été fait en vain.
Un long processus d’acculturation
L’association immigrée bientôt transmuée
en parti politique n’est pas sortie tout armée de la double
séquence guerrière reliant les tranchées de Verdun
et les montagnes du Rif, elle doit son arrivée à maturité
à un processus d’acculturation à la fois plus long
et plus complexe.
Le redéploiement migratoire : hijra et ghorba
La migration de travail vers la France, amorcée en 1905-1906,
n’est à bien des égards que le prolongement extérieur,
matérialisé dans une traversée au long cours, d’une
migration intérieure très ancienne de plus courte haleine,
multi-séculaire pour les Kabylies, de part et d’autre de
la Soumam, mais profondément transformée par la domination
coloniale et ses conséquences multiformes. La "descente"
des Kabyles sur Alger, ou la "montée" des Mzabis et
des Biskris vers la "ville imprenable", à l’époque
de la milice et des deys, le séjour provisoire des berranis
(étrangers à la cité), venus pour un temps
y proposer leurs services, mais pérennisant leur fonction par
remplacement des hommes au sein du même groupe géographique
ou ethnique, est un topos de l’historiographie "ottomane".
Les hommes du Djurdjura et des Babors allaient également à
Constantine, et jusqu’à Tunis, où certains faisaient
souche.
L’économie coloniale renouvelle en profondeur la mobilité
sociale liée à la contrainte qui pèse sur une société
réduite dans ses terroirs et ses ressources et qui, pour survivre,
doit louer ses bras à l’administration ou aux colons, qu’il
s’agisse des grands travaux et du blé tendre avant 1880,
ou de la vigne après 1880, moment ou la reprise démographique
incite encore plus à trouver au loin ce que la parcelle, le parcours
ou le village ne peuvent plus donner. Une puissante migration intérieure
de type nouveau s’amorce dans le dernier tiers du 19e siècle.
L’Algérie entière change de formes de mobilité.
Elle est de plus en plus sédentaire, mais sa migration intérieure
de travail, liée au salariat, est de plus en plus intense, et
prend même une dimension maghrébine qui se prolonge jusqu’en
France. En 1910, tel villageois de Aït-Aïssi (Grande Kabylie)
quitte sa fraction (taddert) pour aller travailler non plus
à Alger mais dans le sud tunisien, aux mines de Gafsa. Deux ans
plus tard, il est en partance pour celles du Pas-de-Calais. La mobilité
"interne" se poursuit dans la mobilité "externe",
les distances s’allongent, la migration au long cours se banalise,
du moins pour un bref séjour, à l’issue d’un
changement qui n’est pas seulement social mais mental.
Toutefois, les hommes qui viennent travailler comme manœuvres à
Marseille, à Paris, dans les mines du Pas-de-Calais, au début
du siècle, ne sont pas les premiers Algériens à
venir en France. D’autres, relevant d’un tout autre profil
social, les ont précédés. Il ne s’agit pas
seulement des commerçants et artisans sollicités par le
Gouvernement Général d’Alger pour animer les expositions
universelles, et illustrer "l’œuvre coloniale de la
France", ou de quelques rares notables curieux et enrichis venus
"voir la France", et même visiter l’Europe, Pas
davantage des hommes de grande tente partis en villégiature,
qui commencent à priser les stations thermales sous un climat
plus doux. Ce sont des hommes que leur statut ou leur métier,
dans un contexte nouveau, conduit à découvrir la Métropole.
Pensons aux soldats "indigènes", tirailleurs ou spahis
qui, spécialisés par tradition dans le métier des
armes, ou contraints par la nécessité, se retrouvent dès
le second Empire dans les casernes de France, avant d’être
expédiés au Mexique ou en Crimée, sans oublier
les muletiers engagés par Gallieni à Madagascar. Pensons
aussi aux colporteurs kabyles, plus nombreux que leurs homologues juifs
et tlemcéniens, qui commencent à parcourir la France dès
les années 1880, et pas seulement à l’occasion des
expositions universelles. On les remarque dans les villes d’eau,
et la presse les intègre aux figures populaires et exotiques
de la Belle Epoque.
Si différents soient-ils, ces hommes contribuent à construire
auprès de leurs compatriotes une image mythique de la France
qui amorce le stéréotype, puissamment activé après
1914, de la différence entre "vrais français"
et "colons". Cette image d’une France moins hostile
et plus accueillante contribue du même coup à lever l’emprise
qu’exerce sur la société musulmane l’un des
principes organisant depuis des siècles sa représentation
du monde, celui qui oppose dar el islam (litt. maison de l’islam),
et dar el harb (maison de la guerre, et par extension pays
non musulmans). En 1911 encore, la conscription obligatoire étendue
aux musulmans pousse à l’exode des familles entières
qui, aussi bien à Tlemcen qu’à Sétif, refusent
de donner leur fils à l’armée des rouamas
(pluriel de roumi), pour une guerre à venir qui n’est
pas la leur. En l’occurrence, leur refus de la conscription n’est
pas seulement politique, ou lié à la hantise des mères
de ne plus revoir leurs fils, il exprime une ultime manifestation de
la hijra, l’exil pour la foi. On quitte une terre où
ne règne plus la loi musulmane. En fait, pour l’immense
majorité des Algériens, la terre natale reste terre d’islam.
Et l’élite se bat justement pour y conserver à tout
prix le "statut personnel". Dès lors que ce dernier
reste acquis, le départ, même vers la France, devient possible.
Un mot s’impose pour désigner ce type très différent
d’exil, d’ailleurs provisoire, pour le travail et le pain,
el ghorba. Indice précieux d’un changement d’époque,
à la veille de la première guerre mondiale, el ghorba
l’emporte sur el Hijra.
Culture scripturaire et socialisation scolaire
L’association immigrée n’est pas pour autant le
produit brut de ce changement social et mental qui permet de rendre
la migration de travail en France possible et pensable pour le croyant
ordinaire. Elle résulte aussi de l’effervescence socio-culturelle
à l’œuvre dès le tournant du siècle
dans l’Algérie musulmane, aiguillonnée par la reprise
démographique, la nouvelle vitalité urbaine, les premières
conséquences de la socialisation scolaire, l’accès
à l’espace public et à l’écrit imprimé.
Contradictoire, la colonisation offre des perspectives nouvelles aux
autochtones, si chichement concédées soient-elles, et
s’efforce de limiter et contraindre les forces qu’elle contribue
à faire advenir, parfois sans l’avoir voulu.
Dans les années 1890, une nouvelle culture scripturaire, celle
du journal, encore plus que celle du livre, prépare l’avènement
d’une nouvelle force sociale, la ville elle même, la ville
liseuse et frondeuse, elle même agie par un nouveau levier : l’association.
La première "société" de ce type remonte
à 1894. Elle est lancée significativement à Alger.
C’est une société de gymnastique "franco-musulmane",
l’Avant-garde, on le voit bien nommée. Plus importante
est la Rachidiya, crée également dans la capitale,
en 1903 par des anciens élèves de l’école
indigène Sarrouy, qui n’est pas sans rappeler la Khaldounia
tunisienne fondée en 1898 par les anciens élèves
du collège Saddiki. L’année suivante, le cercle
des Jeunes Algériens est fondé à Tlemcen,
à l’initiative d’un noyau d’instituteurs. Le
mouvement est lancé, même s’il faut attendre les
années 1920, là encore, pour le voir se densifier et s’intensifier.
Dès avant 1914, toutefois, l’association gagne les villes
de l’intérieur. Ainsi, le premier club de football musulman,
le Galia, est-il crée en 1912 à Mascara. Bien
mieux, l’association passe des villes aux campagnes, ou du moins
dans certains villages de Kabylie touchés par la scolarisation.
Benni yenni, le village lumière, qui envoie déjà
nombre des siens jusqu’au certificat d’études, montre
la voie. Or, on est justement dans cette région de l’Algérie
qui pendant quarante ans va donner à la migration algérienne
vers la France la majorité de ses effectifs (5).
Le lien renforcé entre la Kabylie et Alger,
l’articulation entre le lexique scolaire et la "technologie"
sociétaire, ne sont pas pour rien dans la naissance des premières
associations au sein de l’immigration algérienne, à
l’issue du développement au long cours réalisé
dans le passage d’el Hijra à el Ghorba.
Avant l’Etoile, les premières associations algériennes
en France
On peut comprendre pourquoi, dès lors, la formule associative
a pris naissance en France bien avant l’Etoile, mais aussi pourquoi
cette technique de l’action civique n’a connu son plein
développement politique que dans les années 1920, et plus
encore dans les années 1930, au risque d’être absorbée
par cette dimension nouvelle.
En France, l’association entre Algériens, type loi de 1901,
s’actualise dès 1912, en moins de six ans, aux termes d’un
décentrement fondateur, en capitalisant le travail social et
culturel accompli au pays depuis une génération, à
l’issue d’un profond remaniement des rapports sociaux au
sein de la société musulmane tant citadine que rurale,
amorcé depuis plus longtemps encore, et touchant notamment aux
rapports entre ville et campagne.
La solidarité algérienne, première association
algérienne créée en France, est née à
Marseille, le 3 octobre 1912. On n’en sera pas étonné.
La grande cité phocéenne est depuis 1830, et de loin,
la principale base maritime, sur la rive nord, des relations entre métropole
et colonie. La quasi totalité des Algériens ayant pour
la première fois abordé l’autre rive a débarqué
sur le vieux port. Beaucoup n’ont fait que passer, remontant rapidement
sur Lyon, Paris, et Arras. Mais d’autres sont restés sur
place, le plus souvent pour quelques mois, parfois davantage, dans le
quartier du Prado, ou vers la porte d’Aix (6).
Parmi eux, certains prennent l’initiative de regrouper des compatriotes
et coréligionnaires pour y faire valoir une solidarité
amicaliste, capable de porter secours aux plus faibles, et peut-être,
mais l’archive ne le dit pas, de s’occuper du retour des
morts.
On n’a donc pas attendu Paris pour constituer une association.
Au reste, la ville de Lyon, elle aussi, a précédé
la capitale, en faisant place en 1924 à l’Association
des travailleurs algériens (ATA), qui acceptera douze ans
plus tard de rejoindre l’Etoile Nord-Africaine, présidée
depuis trois ans par Messali. Cette fois, aux dires de deux de ses fondateurs,
la solidarité entre Algériens, plus marquée et
plus durable, qui tient à la fois de l’Amicale et du syndicat,
doit beaucoup à l’expérimentation de la lutte ouvrière,
au contact de la CGTU.
Dans les deux cas, l’association n’est devenue possible
qu’en s’appuyant sur des Algériens installés
suffisamment dans la résidence pour former ces permanents sociaux
dont j’ai parlé plus haut, et asseoir la solidarité
associative sur la sociabilité du quartier et du café.
Dans les deux cas aussi, la scolarisation en français, même
sans aller jusqu’au CEP, a permis la valorisation d’un petit
capital social et culturel plaçant plus aisément ses bénéficiaires
aux trois postes clés de cette "petite entreprise"
: président, secrétaire, et trésorier.
L’association comme parti : l’ENA et la surdétermination
du politique
C’est à Paris, en revanche, entre 1926
et 1927, qu’une association maghrébine, en fait essentiellement
algérienne, parvient à réunir des milliers d’homme
et à focaliser durablement et efficacement son action sur le
point névralgique du rapport colonial : le rapport politique
de dominant à dominé, bien au-delà de la simple
revendication d’"égalité dans le statut"
(7). Il s’agit, on l’a vu, de l’Etoile
nord-africaine. L’avènement de cette association illustre
parfaitement le double processus dégagé précédemment,
mais il exprime aussi, mieux que l’existence passagère
des organisations précédentes, la force interactive des
conditions qui rendent possible ce passage explicite, radical et durable
au politique.
En elle s’actualise en effet la rencontre entre des milliers de
Kabyles le plus souvent descendus directement de leurs montagnes, mais
prédisposés à passer au politique par l’effet
du salariat limitrophe et de la scolarisation a minima, capables
de susciter l’émergence de cadres sortis de leurs rangs,
réellement et durablement marqués par le compagnonnage
avec les organisations ouvrières françaises, et une élite
d’origine citadine ou marquée par la ville, venue quant
à elle de toute l’Algérie, très étroite
mais mieux formée et déjà politisée, soucieuse
de trouver en France un espace de lutte moins fermé, et rejoignant
souvent pour plusieurs années la mouvance communiste (8).
À Paris, de 1924 à 1929, l’aile khalédienne
la plus avancée du courant Jeune Algérien coexiste
dans un continuum fluctuant avec le noyau dur des Kominterniens.
En imposant victorieusement son nationalisme populiste à l’ENA
devenue définitivement sienne, en mai 1933, dans une nouvelle
conjoncture historique, tant algérienne et française qu’européenne
et mondiale, et en relation avec une nouvelle phase du processus migratoire,
Messali va briser définitivement la formule initiale de l’alliance
qui avait survécu en elle. Non sans être confronté
à son tour à des forces idéologiques et des formes
associatives nouvelles, dans un espace à la fois plus disputé
et plus contrasté. Mais le succès de son entreprise conforte
et consacre l’emprise du politique sur la formule associative
initiée autrefois par les Algériens débarqués
à Marseille.
II- Différenciation associative et tensions partisanes : terrains
et enjeux des années 1930
Après 1930, la dynamique de l’association connaît
de nouveaux développements au sein de l’immigration algérienne
et maghrébine, en dépit de l’inhibition provoquée
momentanément par la crise économique mondiale. Mais,
plus que jamais surdéterminée par le politique, la formule
associative concrètement mise en œuvre par les Maghrébins
de France ne va pas jusqu’au bout de ses possibilités.
Diversification et intensification de la pratique partisane
La poussée associative des années 1920 était
marquée par le rapport au politique, de par ses objectifs nationaux
et sociaux, et en raison de sa forte liaison avec les deux ailes du
mouvement ouvrier français issu de Tours, le PCF, et la CGTU,
toutes deux en phase de "bolchevisation". Une association
à base parisienne et "prolétarienne" dominait
le paysage, l’ENA. Or cette association renaît de ses cendres,
à la génération suivante, mais sous une autre bannière.
Poursuivie par la justice, laissée à elle même par
le PCF, en février-mars 1929, dissoute en novembre de la même
année par l’administration, elle revient définitivement
sur le devant de la scène, à partir de mai 1933, après
deux tentatives de retour infructueuses, au prix d’une séparation
pleinement assumée, cette fois, avec le PCF. Passant du communisme
au nationalisme, sous la houlette de Messali, son nouveau président,
elle acquiert une indépendance politique complète, tout
en nouant des liens avec d’autres forces de gauche : (SFIO, trotskystes,
Ligue des droits de l’homme), sans rompre totalement avec le PCF
et ses dépendances (Secours rouge, Ligue anti-impérialiste,
Amsterdam-Pleyel, CGTU), du moins jusqu’à janvier 1937.
Elle est d’ailleurs partie prenante du Rassemblement populaire,
puis du Front populaire.
Ce rapport au politique demeure à la fois prégnant et
dominant dans la poussée associative des années 1930.
Il gagne même en puissance d’attraction, en extension géographique,
en capacité de résistance à la répression,
alors même que l’organisation nationaliste a conquis son
indépendance, changé son orientation, modifié ses
alliances. Sous la houlette de Messali, et d’une nouvelle équipe
dirigeante, l’Etoile nord-Africaine s’impose durablement
comme la principale force politique algérienne en France. Entre
1934 et 1938, en dépit de fortes baisses de tension après
chaque procès en dissolution, elle parvient à hausser
puis conserver ou renouveler ses effectifs à hauteur de deux
à trois milliers d’hommes, surpassant constamment et très
nettement ceux du parti communiste en milieu maghrébin. Deux
autres indices vont dans le même sens. En région parisienne,
où se concentre plus de la moitié du volant résidentiel
algérien – près de 60 000 hommes en 1929, environ
50 000 en 1936 – aucune autre formation politique n’arrive
à réunir autant de monde dans les grandes salles parisiennes,
Wagram et Mutualité, obligées de laisser à l’extérieur
des centaines de participants. Lors du 14 juillet 1936, les organisations
ouvrières françaises n’arrivent pas à dissuader
l’Étoile de faire défiler ses hommes sous sa propre
bannière. Celle-ci draine ainsi derrière elle la masse
la plus nombreuse, ou du moins la plus compacte.
Deux des principaux moteurs de la dynamique antérieure
conservent toute leur vigueur dans les années 1930, renforçant
leur autonomie, et gagnant encore en puissance : le syndicat ouvrier,
le parti politique (9). Chacun repose sur une source
d’énergie spécifique et une technologie propre,
sans exclure des interactions fortes. À l’idée princeps,
induisant une identité collective dominante – la classe
sociale, la communauté nationale –, correspond une forme
d’organisation et un mode d’action distincts – sections
d’usine et section de quartier, grève et meeting, lutte
sociale et combat politique –, qui n’excluent ni les actions
communes, ni les partages ou échanges de militantisme (10).
Dans les deux cas, la continuité ne va pas sans de notables changements.
Pour ce qui concerne le syndicat ouvrier, on observe un nouveau mode
de découplage avec le parti. C’est la première nouveauté.
D’un côté, un bon nombre de manœuvres algériens
continue d’adhérer à la CGTU communiste ou de suivre
ses actions de grèves, alors que la grande majorité d’entre
eux suit désormais un parti nationaliste dont ils savent bien
qu’il est devenu le principal concurrent et adversaire du PCF
(11). En 1926-1928, l’adhésion simultanée
à l’ENA, au PCF et à la CGTU était possible,
et souvent perçue comme complémentaire. En 1933-1936,
elle butte sur la critique de l’ENA par le PCF, suite au rejet
déjà ancien du "nationalisme révolutionnaire"
et du Sultan-galievisme par le Komintern, et sur le refus du groupe
Messali de rester dans la mouvance communiste, donc sur la rupture entre
nationalistes et communistes. D’un autre côté, et
inversement, si l’ENA reste plus que jamais un parti politique,
qui aime à se dire à présent le seul vrai parti
de l’indépendance, tout en conservant de son héritage
un aspect amicaliste et festif, avec ses soirées "orientales",
elle ne parvient pas, sauf rares exceptions, à s’imposer
dans la lutte syndicale, a fortiori à créer une branche
syndicale (12).
Pour ce qui concerne le parti à présent,
et s’agissant de l’ENA comme tel, on remarque sa transformation
quasi officielle en formation exclusivement algérienne. Sa base
l’était déjà, pas sa direction. C’est
la deuxième nouveauté. En 1927, Chadly Kheïrallah,
un publiciste tunisien, avait pu devenir président en titre de
l’ENA. Cette possibilité n’est plus envisageable
après mai 1933, même si un autre tunisien, le Dr Ben Slimane,
accepte d’assurer l’intérim avec d’autres pendant
quelques mois, fin 1935, début 1936, alors que l’organisation
est de nouveau poursuivie en dissolution. Non que disparaisse l’idéal
maghrébin, proclamé au contraire par tous les originaires
d’Afrique du Nord. Simplement, la réalité politique
de l’organisation s’aligne sur sa réalité
sociologique. Les manœuvres marocains en France, dont le volant
résidentiel est dix fois moins important que celui de leurs homologues
algériens, n’ont jamais rejoint l’ENA, pas plus d’ailleurs
que le PCF, ou même la CGTU (13). Finalement,
l’algérianité structurelle du mouvement étoiliste
est entérinée officiellement par un changement de nom,
le 11 mars 1937, avec la création du Parti du peuple algérien
(PPA), à l’issue d’une énième dissolution
(14). La démarcation est à la fois
juridique, politique, et symbolique. L’association nord-africaine
laisse place à un parti politique algérien. Entre temps,
il est vrai, le Néo-Destour tunisien, et le Comité
d’Action Marocaine, première matrice du futur Istiqlal,
se sont imposés sur la scène politique dans leurs pays
respectifs, sans devoir à ce point leur création, sinon
la formation de leurs dirigeants, au détour par la France.
Une troisième nouveauté, enfin, renvoie à la différenciation
politique et à l’ampleur de la division associative et
partisane entre Algériens, au delà du couple conflictuel
entre PPA et PCA. Sur le papier, le phénomène n’est
pas complètement nouveau. On trouve trace, dans la presse et
les archives, de quelques comités à résonance politique,
comme le comité pour la défense des indigènes
algériens, créé en 1923 par la Fédération
anarchiste de Paris, ou le comité d’organisation des
Nord-Africains de Paris, fondé en 1925 par quelques amis
du professeur Bahloul. Il serait abusif d’y voir la matrice ou
l’embryon d’un parti. Le discours violemment anti-religieux
du premier, joint à son peu de goût pour l’organisation,
a peu de chances de rencontrer un écho. La prudence du second
et l’étroitesse de son réseau clientéliste
font pâle figure au regard de la superbe incarnée par Khaled.
En fait ce sont des associations de très faible étiage,
l’une réduite quasiment au militantisme épisodique
d’un algérien anarchiste, l’autre, mort-née,
de par l’inaction du groupe initial, dont le projet fait florès.
Dans les années 1920, l’ENA occupe donc seule la scène
politique réelle, du moins à Paris, sous réserve
du duo qu’elle forme avec le PCF. Dans les années 1930,
en revanche, cette différenciation prend davantage de consistance.
Certes, on trouve encore de ces micro-structures, d’un seul jour,
ou d’un seul homme, ou peu s’en faut. Ainsi en va-t-il du
comité d’action pour le retour de l’émir
Khaled, fondé en 1931 par Ahmed Belghoul, propriétaire
du restaurant Le Hoggar, ou encore du comité d’organisation
des Nord-Africains de Paris, puis du comité permanent
judéo-arabe, initiés respectivement en 1931 et 1934
par le même professeur Bahloul.
Toutefois, d’autres organisations, à Paris, et plus rarement
en province, réussissent à obtenir l’adhésion,
plus ou moins durable suivant les cas, d’une partie non négligeable
de ceux des Algériens qui s’intéressent à
la politique, ou que des acteurs politiques "intéressent"
à elle. Les unes sont algériennes, complètement
indépendantes des partis politiques français, les autres,
au contraire, sont directement ou indirectement rattachées à
ces derniers.
Deux associations algériennes tout à
fait autonomes réussissent à gêner peu ou prou l’ancien
duopole étoilo-communiste. La première se manifeste à
Paris dès 1932, sans trouver de prolongement organique en province,
sauf peut-être à Marseille. C’est la Ligue de
défense des travailleurs nord-africains (15).
Plus sérieuse que le comité Belghoul, plus crédible
que le comité Bahloul, la ligue est un mixte de syndicat corporatif,
d’amicale algérienne, et de parti politique, qui regroupe
surtout des petits commerçants nostalgiques de l’émir
Khaled ou réfractaires au radicalisme nationaliste et communiste
(16). Elle finance et anime, entre 1933 et 1935,
un journal bien fait et bien écrit, le peuple algérien,
qui ne parvient pas toutefois à l’emporter sur celui de
l’Etoile, El Ouma. On peut trouver à Marseille,
où l’ENA et le PPA contrairement à Paris et Lyon,
n’arrivent pas à s’imposer vraiment, une association
similaire, peut-être partenaire, le Comité de défense
des droits et des intérêts des Algériens. Crée
en 1935, ce comité se transforme, avec une nouvelle équipe,
l’année suivante, en "section de Marseille" du
Congrès musulman (17). Une telle
section ne verra pas le jour à Paris. Néanmoins, dans
la capitale, une autre structure associative, directement liée
cette fois aux Ulémas, parvient au contraire à inquiéter
sérieusement l’organisation étoiliste, sans afficher
explicitement ses objectifs politiques. Nous la retrouverons plus loin.
Reste à évoquer un dernier indice de différenciation,
dont la ligne de fuite nous conduit cette fois aux deux extrêmes
de la scène politique française. A l’extrême
gauche, les Algériens sont en nombre au PCF (et à la CGTU),
on l’a vu. La préfecture estime à 2000 ses effectifs
au début 1937, quand la rupture avec l’Etoile devient définitive.
Il en reste quelques centaines seulement un an et demi plus tard, dont
une petite partie, plus d’une centaine, sans doute, connaît
alors l’aventure éprouvante mais exaltante des brigades
internationales. Pour le reste, une poignée d’Algériens
adhère à l’un ou l’autre des courants trotskystes.
Une autre poignée rejoint le PSOP de Marceau Pivert. Mentionnons
pour finir un Groupe anarchiste nord-africain réduit
en fait à deux ou trois personnes.
À l’extrême droite, les résultats de l’activisme
en milieu algérien restent mitigés, sans être négligeables,
les partis fascistes se partageant une petite frange d’ouvriers
et commerçants influencés par la montée du nazisme
et le culte de la force en uniforme, mais au moins autant attirés
par l’emploi garanti ou les prébendes. Les Jeunesses Patriotes
et la Solidarité française réussissent à
en recruter deux ou trois cents à elles deux en 1934. Le PSF,
le PPF, et même le francisme, prendront le relais deux ans plus
tard, sans parvenir à élargir substantiellement cette
base, malgré la profonde déception éprouvée
par les Algériens à l’endroit du Front populaire
(18). El Maadi, quant à
lui, crée en avril 1937 une association nommée Algérie
française, section nord-africaine de la Cagoule (le CSAR
d’Eugène Deloncle), finalement découverte et démantelée
en novembre 1937, peu après ses premiers attentats (19).
Aucun de ces partis, toutefois, ne saura s’imposer parmi les travailleurs
algériens, à travers une sorte d’ENA inversée,
proposant une combinaison crédible de patriotisme algérien
et de nationalisme français, opposée et substituée
à la formule qu’avait sur faire valoir en sont temps le
parti communiste, en combinant nationalisme révolutionnaire et
internationalisme prolétarien.
Entre l’hiver 1938 et le printemps 1939, en tout cas, alors que
se profile l’ombre de la gauche, nullement éloignée
par Munich, l’extrême droite n’a pas remplacé
son ennemi d’extrême gauche, à dix ans de distance,
comme parrain ou tuteur des Algériens tentés en France
par l’action politique organisée. Plus des deux tiers des
trois à quatre mille Algériens, cotisant ou non, encore
liés à des formations idéologiquement marquées,
appartiennent toujours à la mouvance étoiliste.
Une différenciation associative plus marquée, mais dans
un répertoire encore limité.
On ne saurait en rester au parti, ou à la relation problématique
entre parti et syndicat. Le lien associatif trouve quand même
chez les Algériens d’autres supports pour s’affirmer,
d’autres domaines où s’investir, déjà
présents pour les uns, inédits pour d’autres. Qu’elles
soient segmentaires, corporatives, caritatives, religieuses ou culturelles,
un certain nombre d’activités distinctives répondant
à une demande propre donnent un nouveau visage aux liens organiques
que nouent entre eux les Algériens (et Maghrébins) en
France, dans les dernières années de la troisième
République (20). A travers elles, la vie
associative élargit son registre, diversifie sa typologie.
Anciennes et nouvelles associations, à plus ou moins
grande distance du politique
L’Etoile nord-africaine, on l’a vu, s’est refermée
sur sa base algérienne. Ce n’est pas le cas des étudiants
musulmans venus du Maghreb. Ces derniers conserveront très longtemps,
bien au-delà de notre période, une affiliation commune
au sein de la même association : l’AEMNA, dans laquelle
ils s’étaient regroupés dès 1927, un an après
la naissance de l’ENA, mais qui prend dans les années 1930
encore plus d’importance.
Sans préjudice de leur adhésion individuelle éventuelle
à tel ou tel des partis nationaux créés ou transférés
entre temps sur l’autre rive, ces étudiants continuent
donc quant à eux de militer dans une structure "supra-nationale",
mais, sauf rares exceptions, à grande distance du parti communiste,
qui propose alors un internationalisme de classe et non une société
des nations, encore moins un "nationalisme" de vaste communauté,
linguistique, culturel ou religieux, sur le modèle pangermaniste
ou panslaviste (panarabisme, panislamisme).
Leur association n’est pas un parti, encore moins une branche
étudiante de l’ENA, bien que la situation politique au
Maghreb lui importe au premier chef. Elle n’est pas non plus un
syndicat ou une "corpo", bien qu’elle défende
les intérêts de ses adhérents, leur propose des
informations (bourse, travail, logement) et des services (restauration).
Elle se regarde elle-même comme une instance de solidarité
naturelle fondée sur l’appartenance à une culture
commune adossée à une grande civilisation, ainsi qu’à
une même région, placée sous la férule du
même colonisateur, fût-ce sous des modalités différentes.
Ses membres, qui ont conscience de regrouper à Paris une élite
du savoir appelée à devenir une élite du pouvoir,
dans leurs pays respectifs, cultivent volontiers, de plus en plus, une
posture de résistance-dialogue avec la puissance tutélaire.
Tous ces aspects : corpo de grande école, syndicat étudiant,
cénacle d’intellectuels engagés, qui fusionnent
en un même lieu de sociabilité et un foyer militant, elle
les concentre dans un nouveau local qui fait aussi restaurant, installé
au 115 Bd St Michel. Le "115", pour parler comme ses membres,
deviendra un véritable lieu de mémoire à la génération
suivante.
L’AEMNA n’augmente pas seulement ses effectifs après
1930, suivant en cela la progression du nombre des étudiants
nord-africains en France, quoique en proportion très inégale
suivant les pays et les périodes. Elle trouve, avec ses congrès,
le moyen de s’affirmer dès 1933 sur la rive sud, ce qui
n’était pas le cas dans la période antérieure.
Elle gêne de plus en plus le pouvoir colonial, par exemple lors
du congrès de Tlemcen, en 1935. L’un de ses congrès
au moins est ajourné et déplacé, après avoir
été durement négocié. C’est en Tunisie,
on le sait, que les retombées sont les plus fortes. La plupart
des dirigeants du Néo-Destour sont en effet passés par
Paris, à commencer par Bourguiba.
Faut-il parler pour autant d’association d’immigrés
? Le terme à l’évidence ne convient pas, dans la
mesure ou les étudiants nord-africains de Paris et de province
n’ont pas quitté leur patrie poussés par la nécessité
économique, comme leurs compatriotes travaillant sur les chantiers
ou en usine, mais pour acquérir la formation et le diplôme
qui feront d’eux au retour les élites de leurs pays respectifs.
Néanmoins, le sentiment d’exil pèse sur eux, à
un moment ou un autre, quels que soient les aspects parfois euphoriques
de leur vie parisienne, même si cet exil est d’un troisième
type. En ce sens, on peut dire qu’à l’émigration
de la foi, à celle de la faim, s’ajoute celle de la science.
Longue absence ? Assurément, malgré les vacances d’été.
Installation durable ? Très rarement à cette époque.
Emigration temporaire ? Voyage plutôt, au long cours, sans doute,
dans un monde sécularisé et industriel d’Etats-nations,
hors de l’aire musulmane, mais dans le droit fil d’un hadith
qui recommande d’aller chercher la science jusqu’en Chine,
s’il le faut.
De cette association ancienne, qui prend un nouveau relief, comme des
groupements syndicaux et partisans évoqués plus haut,
il faut évidemment distinguer d’autres associations parfois
aussi anciennes, en raison même de la nature du lien qui les a
fait naître. Aux antipodes de l’AEMNA, fondée sur
le statut intellectuel et l’échelle maghrébine,
et à l’encontre de formations construites sur un projet
politique, une appartenance de classe, et une référence
nationale, existe un type d’organisation fort modeste et à
peine visible, qui relève cette fois de la solidarité
gentilice, ou de la communauté ethnico-religieuse. A grande distance
de l’activité politique et de l’action publique,
dès avant 1930, des originaires de la même région
et de la même tribu, qu’ils viennent du sud, comme les Ouled
djellal, ou de Kabylie, comme les originaires de Djemaa Saharidj, ou
de Benni Yenni, ont constitué des micro-associations réussissant
à conserver une place et joué un rôle au sein de
l’immigration algérienne. On ne sait presque rien sur elles
faute d’archives publiques ou privées. Mais on peut faire
l’hypothèse, par exemple, que la dernière nommée
a pu faire écran à un engagement plus marqué dans
la sphère associative et partisane de l’immigration algérienne,
où le capital culturel très élevé de ses
membres aurait pu leur conférer davantage d’influence et
de responsabilité. À ses associations, déclarées
ou non, on peut rattacher également la maison-mère et
le réseau des originaires du Mzab, de confession ibadite, dont
les structures de solidarité séculaires constituées
au nord du Maghreb auraient trouvé un prolongement en France
dès cette époque.
Reste, finalement, la principale innovation associative de l’année
1936, celle qui voit le nadi, ou cercle culturel, traverser
la Méditerranée et gagner Paris. La fraction la plus installée
de l’émigration n’a jamais cessé d’être
à l’écoute des mouvements profonds du pays. Au plan
psychologique au moins autant qu’au plan politique et culturel,
elle vit de ses nouvelles. Avec cette sensibilité exacerbée
par l’exil, elle a particulièrement réagi à
l’interdiction des prêches réformistes dans les mosquées,
en 1933, et aux émeutes de Constantine, en 1934. Ces deux événements
ont d’ailleurs compté pour beaucoup dans la renaissance
de l’ENA, puis dans les succès de ses meetings. Depuis
1935, résidents installés et travailleurs de court séjour
sont pris en France dans l’ambiance effervescente du Rassemblement
populaire. Depuis le printemps 1936, ils le sont encore davantage par
l’écho du succès grandissant rencontré dans
toute l’Algérie par le Congrès musulman,
un mouvement de masse sans précédent (21),
et par le projet Viollette, qui propose de conférer l’égalité
complète dans le statut à plus de 30 000 algériens
musulmans. La victoire du Front populaire fait le reste. En juin, Ben
Badis lui-même est à Paris, où la délégation
du Congrès est reçue par le gouvernement.
La nouvelle donne est d’importance. Lancé deux mois plus
tard par le cheikh Fodil et Ourtilani, avec pour mission de "poursuivre
l’éducation intellectuelle, morale et sociale des Musulmans
résidant dans la région parisienne, notamment par l’instruction
générale et religieuse", le Nadi et tahdib,
premier cercle de l’éducation à Paris,
parvient à susciter pendant deux ans un véritable courant
d’adhésion. D’autres cercles sont ouverts en région
parisienne, et un autre à Marseille. Manipulée avec succès
depuis 1933 par Messali, la référence religieuse est mobilisée
à présent par des hommes mieux armés que lui pour
l’enseigner et s’en servir. Le PPA doit réagir (22).
Il y réussit à Paris, mais non à Marseille, où
l’antenne locale du Congrès musulman connaît un certain
succès, sans que la section PPA ne parvienne à prendre
le dessus, au moment où commence à refluer le Front populaire.
Rien de tel à Lyon, où un pseudo muphti, originaire de
Lichana (Biskra), bien tenu en main par la préfecture, parvient
à occuper durablement le terrain religieux. L’action des
cercles de l’éducation a une portée politique évidente,
et obéit à une vision politique à peine cachée,
bien que leurs responsables s’en défendent, mais elle n’en
est pas moins axée d’abord, conformément à
leurs statuts et à leur titre, sur les cours d’initiation
à la langue et à la religion.
Un potentiel non exploité ?
On le voit, l’activité associative chez les immigrés
algériens se renouvelle, se renforce, et se diversifie. Pourtant,
cette énergie sociale nouvelle n’exploite pas encore toutes
les facettes de la sociabilité associative, tout le potentiel
de la " technologie " associative, si on compare ses résultats
avec ceux d’autres populations immigrées, italiennes ou
polonaises par exemple, qui il est vrai se trouvent à une autre
phase de leur histoire, mais sans que cette différence de temporalité
suffise à en rendre compte (23).
Ainsi on ne verra jamais se constituer à l’entre-deux-guerres,
et pendant très longtemps encore, de ces associations sportives,
musicales, théâtrale, ou encore de ces sociétés
caritatives, coopérativistes et mutuellistes, que l’on
retrouve dans d’autres communautés immigrées.
Certes, les Algériens témoignent eux aussi d’une
grande solidarité dans l’adversité et l’épreuve.
Ils se concertent sans difficulté, à l’échelon
du groupe de villages, pour prendre en charge le retour des morts. Mais
il n’est nul besoin de fonder une association pour cela. La cotisation
au café suffit. Inversement, l’activité sportive
n’arrive pas à se constituer sur une base communautaire,
alors que bien des Algériens pratiquent individuellement le sport.
On les retrouve donc ici et là (24), dans
les structures sportives liées aux municipalités ou aux
organisations syndicales.
Certes, les Algériens éprouvent le besoin de se retrouver
entre eux pour faire vivre ou revivre avec plus de force la langue,
les chants, la musique, et la cuisine du pays, et tout ce qui participe
de l’identité ancrée dans la "force du local".
Mais derechef, ils ont pour cela leurs cafés et restaurants,
et même tel ou tel cabaret du Quartier Latin. Un chanteur peut
trouver sa vocation en exil, comme aède de l’immigration,
et s’imposer de retour au pays à la fois comme chantre
d’el ghorba, et comme pionnier de la chanson kabyle,
à l’instar d’un Slimane Azzem ou un cheikh Norredine.
Tel autre peut constituer un petit orchestre amateur, chanter pour les
amis, et arrondir ses fins de mois. Personne, toutefois, ne prend l’initiative
de fonder une association, ou de lancer une école. Durant toute
la période, l’animation culturelle profane et festive est
assurée, pour l’essentiel, par les tournées de Mahieddine
Bachterzi, à la fois homme orchestre et homme protée de
la musique et du théâtre algériens de ce temps,
qui a multiplié les prestations et les enregistrements à
Paris, sans jamais poser ses valises dans la ville lumière.
En dehors de l’élément politique, et sans exclure
d’autres facteurs d’inhibition, deux données au moins
semblent avoir compté dans cette restriction, ou rétention,
de l’énergie associative. En dépit d’une sortie
précoce du modèle de la noria pour une petite minorité
de résidents algériens, sortie dont j’ai tenté
naguère de restituer la complexité, la créativité
associative manque de "spécialistes", fussent-ils autodidactes,
en tout cas de vocations, mais aussi de moyens matériels et financiers
(une salle, un stade) pour investir cette nouvelle dimension de façon
autonome. Elle manque aussi de relais dans la jeunesse, par rapport
aux modèles polonais et italiens, pour assurer initiation et
transmission entre proches, qu’il s’agisse de conserver
un patrimoine (par exemple la musique "traditionnelle"), ou
de s’ouvrir et confronter à des pratiques nouvelles (par
exemple le football). L’immense majorité des résidents
est composée d’hommes seuls, célibataires ou laissant
leur femme au pays. Les enfants issus d’unions mixtes, sans doute
plusieurs centaines sont-ils nés à la fin des années
1920, sont encore trop jeunes, trop peu nombreux et trop dispersés
pour appeler les adultes à une telle pédagogie de l’entre
soi, a fortiori pour en devenir les cadres, à supposer que aînés
et cadets l’aient voulu.
Lignes de partage, lignes de conflit
Avant d’évoquer pour finir une perspective plus large,
on peut reprendre les bases du développement associatif algérien
(et maghrébin) dans l’entre-deux-guerres en faisant ressortir
plus clairement certaines des lignes de démarcation. Les unes
renvoient au statut social et national des acteurs maghrébins
qui font vivre le mouvement associatif en France, les autres aux conflits
idéologiques et politiques qui les mettent aux prises.
Asymétrie inter-maghrébine, et clivages entre
travailleurs et étudiants.
Cette asymétrie tient aux écarts sociaux et numériques
entre Marocains, Algériens et Tunisiens. Les
Algériens sont de loin les plus nombreux, environ 90% du volant
résidentiel nord-africain durant toute la période. Les
Marocains environ 10%. Les uns et les autres sont manœuvres sur
les chantiers, dans l’industrie, et dans les mines, où
s’élève substantiellement la proportion des Marocains,
mais la dimension "ouvrière" est encore plus marquée
chez ces derniers, car les cafetiers, restaurateurs, chauffeurs, artisans
et agents de service sont presque toujours algériens (25).
Quant aux Tunisiens, on voit que leur place est infinitésimale
en tant que "force de travail", moins de 1% du total, et se
limite à quelques centaines de travailleurs et micro-revendeurs,
notamment dans le sud-est de la France. Il est donc normal que les associations
(et partis) à base prolétarienne et plébéïenne
soient beaucoup plus fortes et nombreuses chez les Algériens
que chez les Marocains, et quasi inexistantes chez les Tunisiens.
Toutefois, l’écart n’est pas seulement numérique,
il est aussi social, historique et politique. Les Algériens sont
français, fut-ce à titre indigène, hors du droit
commun de la citoyenneté. Ils sont entrés plus tôt
dans la migration vers la France, ont participé plus nombreux
à la grande guerre, à la reprise des luttes ouvrières,
y compris à la mobilisation contre la guerre du Rif (26).
Ils comptent en leur sein plus de petits commerçants et gens
de services, on l’a dit, mais aussi davantage d’instruits,
écrivant et parlant français. Bref, ils disposent d’un
statut juridique et d’un capital social et culturel qui les prédispose
bien davantage à se saisir des possibilités offertes par
la loi de 1901 et à profiter d’un contexte métropolitain
autrement plus favorable à la lutte politique.
D’une certaine façon, tout s’inverse lorsqu’on
passe des ouvriers aux étudiants. Cette fois, ce sont les Marocains,
et plus encore les Tunisiens, qui sont à l’initiative.
Les étudiants algériens à Paris sont à la
fois moins nombreux, plus modestes et plus timorés (27).
Moins nombreux parce qu’il existe une université à
Alger, même si les "indigènes" n’y sont
admis qu’au compte-goutte. Plus modestes, si on les compare avec
les fils de famille marocaine, qui descendent au jardin des Plantes,
à l’hôtel des Quatrephages. Plus timorés,
parce que la solidarité naturelle entre Maghrébins n’empêche
pas une bonne partie de l’élite sortie des écoles
d’être très marquée, à l’instar
d’un Ferhat Abbas à Alger, ou d’un Amar Naroun à
Paris, par l’idéal d’intégration à
la République. Deux étudiants algériens seulement
militent à l’Étoile Nord-Africaine puis au PPA,
entre 1936 et 1938, alors que les enfants de la bourgeoisie fassie,
et plus encore ceux de la petite bourgeoisie du Sahel, tiennent à
la fois les rênes de l’association estudiantine, et lancent
les sections parisiennes des partis nationalistes de leurs pays respectifs.
Conflits idéologiques et politiques entre Algériens
De 1926 à 1936, la dynamique associative et partisane algérienne
se distribue, on l’a vu, entre partisans de l’"assimilation"
complète, tenants de l’égalité dans le statut,
nationalistes modérés, indépendantistes radicaux,
et communistes.
La contradiction majeure, et de loin, est celle qui
oppose communistes et nationalistes. Elle est au principe de la rupture
de 1933, et plus encore de celle de 1937, car cette dernière
va marquer en profondeur, et pour longtemps, l’histoire politique
algérienne, avec des réitérations d’intensité
variable, en 1945, 1954, et 1962. Elle est d’autant plus acerbe
qu’elle oppose des "frères ennemis", qui partagent
jusqu’au printemps 1936 une même revendication indépendantiste,
et pour longtemps encore une même base prolétarienne (28).
Rien ne pourra combler l’écart croissant entre le populisme
inter-classiste de l’ENA, qui mobilise ostensiblement les références
identitaires arabes et musulmanes, et l’ouvriérisme marxiste
du PCF, qui privilégie à présent, avec le pacte
Laval-Staline et la stratégie des Fronts populaires, l’anti-fascisme
sur l’anti-impérialisme, puis s’enferme pour plus
de dix ans dans la thèse thorézienne de la "nation
en formation".
Une seconde contradiction s’amorce en 1936, entre les ulémas
des "cercles de l’éducation" et les nationalistes
de l’ENA. Elle se greffe en partie sur la précédente,
mais repose sur des raisons propres, qui tiennent aux différences
d’objectifs et de méthodes, ainsi qu’aux écarts
de condition et de formation. Les dirigeants étoilistes n’ont
pas manqué le rendez-vous islamo-européen de Genève,
en 1935, et c’est chez Chekib Arslan que Messali se réfugie
en janvier 1936, quand il est poursuivi pour reconstitution de ligue
dissoute. En matière de religion et de culture arabe, toutefois,
ni Messali ni Imache ne peuvent se comparer avec le cheikh Fodil. Pour
contrer les premiers succès des ulémas, le PPA doit faire
appel à des lettrés venus d’Algérie. Un compromis
est esquissé en 1938. Il échoue. Il n’y en aura
pas d’autre après 1945, malgré l’essor au
pays d’un nouveau mouvement de masse, celui des Amis du Manifeste
et de la Liberté, faute pour les Ulémas de pouvoir reprendre
pied sérieusement à Paris et en province.
Reste à évoquer une dernière ligne de tension,
celle qui opposerait au sein même du nationalisme radical, non
seulement "arabes" et "kabyles" – un topos
du discours colonial et de l’historiographie algérienne,
mais le "berbérisme" à l’"arabisme",
quant à la définition de l’identité algérienne,
après la formule prêtée en 1931 à Ben Badis,
"l’Algérie est mon pays, l’arabe est ma langue,
et l’islam ma religion". Une formule intégrée
de fait par l’ENA depuis 1933, mais dont la formulation doctrinale
se cherche encore, huit ans plus tard, entre égalitarisme de
choc et nationalisme radical. Les services de police, et les historiens,
ont formulé un peu vite sur cette base le conflit par ailleurs
bien réel qui, du côté du nationalisme radical,
oppose fin 1936 Amar Imache à Messali pour la direction de l’ENA.
En réalité, c’est du côté de deux ou
trois intellectuels à la marge, qui ne se rattachent directement
à aucune des sociétés et organisations évoquées
jusqu’ici, qu’il faut alors en lire les prémisses,
avec la création du journal Ifrikiya, en 1939. En tout
état de cause, rien ne se dessine en ce domaine au plan associatif.
La guerre, il est vrai, est déjà là, depuis l’Espagne,
et plus encore après Munich, et se prête mal à une
véritable relance en ce domaine.
III- Le moment des années 1930 et le mouvement historique
d’ensemble
Plutôt que de conclure sur un point d’équilibre
provisoire et incertain, entre les registres de l’activité
associative, avec ses tendances contraires à l’extension
ou à la rétention, au moment où l’imminence
d’une Deuxième Guerre mondiale occupe tous les esprits,
essayons plutôt de rendre mieux intelligible ce temps court de
l’entre-deux-guerres. Qu’en est-il de l’année
1926, ou de l’année 1936, du "tournant" des années
1930, du capital associatif accumulé durant cette période,
au regard du mouvement historique d’ensemble ? Qu’en est-il
de la place et du rôle de l’association dans le cours d’une
histoire de l’émigration de plus longue haleine, qui nous
fait passer des Algériens en France aux Algériens de France,
puis de ces derniers aux Français d’origine algérienne
?
Temps du parti et "tempo" de la migration : "l’heure
de Messali".
Dans les années 1930, une question s’impose qui domine
toutes les autres, jusqu’au dénouement final de la Guerre
d’indépendance, le statut politique de l’Algérie.
Un homme domine la scène pour près de vingt ans encore,
après avoir contribué comme personne à la faire
advenir à Paris, puis au pays, Messali. Un homme dont le magistère
va durer jusqu’aux tous premiers jours de cette guerre.
Messali et le temps politique
En Algérie, jusqu’en 1936, la question
principale est celle de l’égalité dans le statut,
de l’élimination définitive du "code de l’indigénat".
Il en va différemment en France, au moins pour l’aile marchante
du "mouvement national", organisée à Paris dès
1926, dans une société où le réflexe xénophobe
gagne fréquemment une forte minorité de l’opinion,
mais sans relever de l’esprit "sudiste" et "colon"
qui domine la grande majorité des européens d’Algérie.
Au sein du monde ouvrier parisien, qui n’est nullement immunisé
"par nature" (ou solidarité de classe) contre le réflexe
raciste et le paternalisme induit par "l’évidence"
de la supériorité européenne (29),
et bien au-delà, dans les profondeurs de la république
radicale, celle qui a résisté à Maurras et Barrès,
l’idée qu’il faut abroger ce code d’un autre
âge va de soi. En revanche, l’idée d’Empire
est devenue populaire. C’est celle de l’indépendance
qui fait problème, et pour longtemps encore, au sein de la gauche
républicaine et du mouvement ouvrier.
L’ENA incarne justement la force de l’idée nationale
portée à Paris, par le détour de l’émigration,
à force ouverte, en tant que "pensée d’action",
au bout d’un processus de socialisation amorcé depuis cinquante
ans en Algérie, à son maximum d’efficacité
historique. Messali, un jeune tribun formé dans ses rangs, s’en
empare. En 1933, à 35 ans, il devient le chef incontesté
de cette association, et de l’idée qu’elle représente.
Le natif de Tlemcen, ultra minoritaire au sein de la masse kabyle, mais
émigré comme eux, sait mieux que quiconque parler au cœur
de ces hommes, frappés ici même par la crise, sujets ici
même aux petites vexations et humiliations. Surtout, il est le
chef, bientôt le guide, d’un véritable parti, capable
de répondre à leurs attentes et de dominer l’avenir.
Le leader enfin trouvé, dix ans après la disparition de
l’émir Khaled, assez fort pour lever définitivement
au pays le verrou colonial, pour peu que le "peuple algérien"
digne héritier de ses ancêtres, fier de sa civilisation
et de sa religion, sache relever le défi de l’indépendance,
seule solution, radicale et définitive, aux maux dont il souffre.
Messali est sans conteste, en 1936, la principale personnalité,
non seulement politique mais culturelle de l’émigration.
Non parce que l’Étoile affectionne les "soirées
orientales", mais parce que le débat politique descend jusqu’au
conciliabule quotidien du café, ou remonte du café à
la section locale, après commentaire du journal, discussion de
la nouvelle du jour, et mise à l’épreuve de sa traduction
en langage politique. La culture politique du café se développe
sur les deux rives, mais à Paris, au moment où la politique
moderne s’impose au pays, en Algérie, elle embraye avec
bien plus de force sur l’engagement continu dans l’action
partisane, matérialisée dans la mobilisation des sections,
la démonstration du défilé et du meeting, le grand
jeu de l’Assemblée générale. La politique
s’impose en ce sens aux émigrés, fut-ce à
leur corps défendant, même aux plus réfractaires
à son discours, ou à son appel, comme enjeu principal
du destin collectif. On peut ignorer ou mépriser la politique,
brocarder les nationalistes et les communistes, voire les derniers venus
ulémas, qui risquent de détourner de leurs responsabilités
les fils et les pères de famille. Elle finit par vous rattraper,
en 1924 avec le Rif, en 1929 avec le chômage, en 1933 avec la
religion, en 1936 avec l’Espagne, en 1939 avec Hitler. De 1924
à 1939, notamment à Paris et dans la région lyonnaise,
la politique a absorbé ou dominé l’essentiel de
l’énergie associative mobilisée par les petits entrepreneurs
sociaux issus de l’émigration.
Les émigrés et le temps social
De la fin de la Grande Guerre à la veille du second conflit
mondial, l’immense majorité des Algériens est pressée
de rentrer au village, si possible avec un pécule, gagnée
par la nostalgie, rappelée par la famille et le groupe gentilice,
qui disposent de nouveaux candidats au départ, toujours plus
nombreux. Est-ce à dire que rien n’a changé ? Loin
s’en faut. Les bases géographiques de la migration se sont
élargies, aussi bien dans les régions de départ
que dans les régions d’accueil, même si les Kabylies
et la région parisienne restent de loin les deux grands pôles
principaux du va-et-vient. Le pourcentage des petits commerçants
et artisans et des employés de service a augmenté, à
la fois cause et conséquence d’un processus de "sédentarisation"
d’une petite minorité grossissante, dont l’installation
durable est confortée par la qualification professionnelle, l’amélioration
du logement, et stabilisée par l’union mixte. Une société
immigrée prend ses marques, acquiert de l’expérience.
Une culture de l’émigration se développe, dispense
un savoir-faire, sécrète et entretient une mémoire.
Cette société d’hommes, encore très peu ouverte
aux femmes, bien qu’une très légère tendance
se dessine en ce sens au milieu des années 1930, apprend à
vivre autrement, entre soi, et du sien.
Certes, la perspective du retour s’impose toujours au plus grand
nombre. Et d’ailleurs, la quasi-totalité finit par revenir
au pays, à l’âge de la retraite, ou pour mourir parmi
les siens, sauf une poignée de solitaires ou d’hommes mariés
en France ayant déjà fait souche. Mais ceux qui vont et
viennent sont plus nombreux à le faire souvent et surtout à
rester en France plus longtemps. À l’intérieur d’un
volant résidentiel en incessante recomposition, le continuum
entre ceux qui passent et ceux qui restent ne cesse de se modifier,
et le bloc mobile des "permanents sociaux" de se stratifier.
Les Algériens en France, qui sont déjà des Algériens
de France, vivent donc pour l’essentiel, une vie de quartier,
souvent associée à un bloc de rues, ou même une
moitié de rue, et à un bloc d’immeubles. Déjà
regroupés sur le chantier et à l’usine par affinités
d’origine, ils le sont encore davantage par le quartier et le
café, sans que les frontières géographiques et
villageoises soient vraiment étanches. Chacun lutte à
la fois "pour sa peau" et pour les siens. L’aide en
nature, en services et en argent, commence et finit sans qu’il
soit besoin de donner à cette solidarité du proche une
dimension institutionnelle, génératrice de discipline
et de contrainte. Quant à la communication sensible et affective
avec le pays natal par la chanson et la musique, elle dispose depuis
les années 1920 d’un relais et d’un objet magique,
le disque, dont l’écoute est gratuite, et qui prend sa
place matérielle dans la vie de café avec le meuble qui
le porte, en attendant la venue d’un nouvel objet, la radio.
L’association reste donc en France, parmi les Algériens,
au faible étiage qu’on a constaté plus haut. Elle
fonctionne presque à sens unique, par et pour la politique. Les
choses ne changeront pas en profondeur avant longtemps.
La dynamique associative et le lien historique entre les deux rives
: du Congrès de Bruxelles à la "marche des beurs"
Toutefois, une sorte de division du travail
caractérise la mise en œuvre, et à l’épreuve,
des formes de l’action collective favorisées et modelées
par la loi de 1901. Tout se passe comme si se nouait entre Alger et
Paris un lien paradoxal mais logique, compte tenu du contexte colonial,
entre société civile et société politique,
jouant suivant les cas de la concordance ou de la discordance des espaces
et des temps (30).
La concordance des espaces et des temps, la complémentarité
des formes et domaines autonomes d’association, entre "sociétés
civiles" et "partis politiques", est en quelque sorte
réalisée en 1936, à la faveur du Front populaire,
quand Messali traverse la mer en août 1936, s’impose au
Congrès musulman et lance son Etoile nord-africaine à
Alger, ainsi que dans la plupart des grandes villes. Dorénavant,
et jusqu’à l’insurrection de 1954, la sphère
associative et le système des partis vont progresser de conserve,
sinon de manière toujours consensuelle et congruente. Mais l’inverse
n’est pas vrai, malgré la percée éphémère
des "cercles du progrès" à Paris, qu’on
ne retrouvera pas aussi pugnaces et influents après 1945. Du
moins est-ce là un champ de recherche à investir. L’étude
systématique des archives départementales et de la presse
régionale viendra sans doute corriger, et peut-être invalider,
cette impression que la contrainte politique sur le devenir de la relation
Franco-algérienne pèse en France sur les Algériens
au point d’inhiber sinon d’interdire la vie "civile"
associative. L’indépendance elle même ne lèverait
pas d’un seul coup le principe d’incertitude puisque si
la masse des retours en Algérie augmente considérablement
en 1962, la tendance historique au départ n’est nullement
enrayée et prend au contraire une ampleur sans précédent
(31).
Deux données contradictoires, l’une sociale, l’autre,
politique, réunies dans une même hypothèse, peuvent
soutenir cette proposition provisoire, en attendant sa mise à
l’épreuve empirique. D’un côté, les
Algériens en France s’inscrivent toujours plus dans la
réalité française, même si le discours du
retour reste omniprésent. De l’autre, la perspective de
l’indépendance ne cesse de gagner en crédibilité,
même si rien n’est joué. C’est cette contradiction
toujours plus aiguë qui rendrait la libération associative
difficile, voire impossible, alors même que son potentiel d’expression
ne cesse de se renforcer.
En tout cas, après 1945, la migration vers la France, un moment
retenue par la guerre, reprend sur une échelle bien plus grande
et accélère sa mutation. La géographie s’élargit
encore, au départ comme à l’arrivée, la résidence
s’allonge toujours plus. Surtout, le pourcentage des femmes rejoignant
leurs hommes en France ou partant avec eux s’élève
rapidement, même si les plus anciennes régions migrantes
évoluent moins vite en ce sens. Le plus souvent illettrées,
ces femmes emportent avec elles leur langue, leur culture, et leurs
enfants, sans compter ceux à naître hors de chez elles.
Elles vont avoir à les éduquer dans un environnement presque
exclusivement européen, séculier et francophone, une fois
passé le coin de la rue, malgré la progression spectaculaire
de la nouvelle configuration ethnique liée à la progression
impressionnante de la migration maghrébine et africaine dans
les années 1950, et plus encore dans les années 1960.
L’émigration temporaire d’hommes
seuls, pressés de revenir au pays, mais aussi de repartir, comme
le chante Slimane Azzem, fait place tendanciellement à des familles
de plus en plus nombreuses que le différentiel des conditions
de vie incite à rester plus longtemps que prévu, et à
différer d’autant plus le retour que la guerre d’indépendance
aggrave encore les conditions de survie dans la région d’origine.
Les Algériens vont devenir vraiment des émigrés
pour la région de départ, et des immigrés pour
le pays d’accueil, même si l’un et l’autre,
et les intéressés eux-mêmes, ne le savent pas encore
(32). Ils font masse, et ils font souche à
travers leur descendance. Ils étaient 100 000 hommes en 1939.
On compte plus de 300 000 personnes en 1954, et l’on estime respectivement
à 6000 et 15 000 enfants le nombre des femmes et des enfants,
plus de 600 000 personnes en 1965, dont près de 100 000 femmes
et enfants, sans compter les harkis (33). La "deuxième
génération" ne date pas des années 1970-1980,
elle est déjà là, statistiquement infime encore
à la veille du Front populaire, si l’on ne prend pas en
compte les enfants de couples mixtes nés en France durant l’entre-deux-guerres,
mais socialement annonciatrice d’une mutation en cours, pleinement
réalisée dans les années 1950-1960 (34).
Un nouveau monde social est né avec l’émigration
familiale et la vie de famille en France. Un groupe social complet constitutif
d’un monde plein se développe en France. La reconstitution
du lien gentilice dans le quartier ne passe plus seulement par la sociabilité
du café, elle se développe et reformule comme "village
urbain" à Lyon, Marseille, Paris, sur d’autres bases,
fût-ce dans la misère du bidonville, comme à Nanterre,
et la persistance de la misère sexuelle, pour les hommes seuls.
Dans les espaces les plus denses, assumés sinon organisés
désormais par les femmes, tous les services indispensables à
la vie quotidienne sont assurés au sein de la communauté,
qui développe ainsi une forme d’autosubsistance. Tous sont
à portée de la main, au coin de la rue, sinon au bout
du terrain vague. Le "village" se transforme en "medina",
avec ses petits artisans et commerçants : épicier, boulanger,
boucher halal, quincaillier, coiffeur, cordonnier, tailleur, bijoutier,
même s’il manque le plus souvent encore le hammam et la
mosquée, facteurs de complétude musulmane et citadine
(35). Le temps n’est plus très éloigné
ou l’on pourra passer le ramadan en famille.
Tout cela pourrait conforter l’initiative associative entre Algériens,
puisque l’insertion dans la société française
n’empêche pas et renforce au contraire l’affirmation
de l’identité. C’est à l’épreuve
de l’intégration au nouveau monde social, et plus encore
au défi de l’assimilation à l’autre, que s’éprouve
et se réalise la construction de l’identité, fût-elle
pensée comme persévérance dans l’être,
dont l’association peut devenir l’auxiliaire ou l’outil
privilégié. Or rien de tel ne semble se dessiner.
C’est que tout cela prend forme et consistance
alors que s’exacerbe la lutte politique. En France, le MTLD porte
son implantation provinciale à un niveau de densité inconnu
auparavant, sauf dans la région lyonnaise. Les manifestations
se durcissent, au point que celle du 14 juillet 1953 à Paris
se traduit par plusieurs morts. En Algérie, la crise du même
parti favorise la remise en selle des anciens de l’OS (36),
qui déclenchent le soulèvement du 1er novembre 1954. Bientôt,
la guerre se prolonge en Métropole, où elle prend le tour
d’une guerre civile, entre Algériens (MNA et FLN), qui
va faire des milliers de morts et blessés. Le temps n’est
plus aux amicales de village, aux cercles de l’éducation,
aux sociétés de musiques, et aux clubs sportifs, même
s’il ne manque pas d’Algériens pratiquants, mélomanes,
ou footballeurs, ou les trois à la fois. Mais pourquoi un si
faible tissu associatif en France dans la décennie 1945-1954
? À la veille de l’insurrection, l’écart entre
les deux rives n’a jamais été aussi grand de ce
point de vue, alors que dans le passé, l’année 1936
avait laissé entrevoir des perspectives nouvelles. Là-bas,
à Alger, la vie associative est toujours plus foisonnante, alors
que se durcit le combat politique. Ici en en revanche, à Paris
et en banlieue, la domination du politique étouffe le champ associatif,
à l’exclusion de l’organisation estudiantine, dans
laquelle les Algériens sont dorénavant en première
ligne, et sous réserve de l’autonomie reconnue par la CGT
aux cadres du MTLD en matière de lutte syndicale (37).
Tout se passe comme si la vie civile était suspendue à
l’hypothèse-hypothèque de l’indépendance,
avec ce qu’elle peut signifier de séparation entre États,
d’avenir individuel et familial à repenser, de liens éventuels
à conserver et reconstruire. Alors que bien des Algériens
en France sont devenus des Algériens de France, cette Algérianité
plénière reste encore à conquérir et à
définir. Tant que l’indépendance n’est pas
réalisée (ou éventuellement démontrée
"irréaliste"), tant que la solution politique n’est
pas reconnue comme réglée et stabilisée, la disponibilité
"civile" se trouve inhibée, non seulement dans le rapport
à la France, mais dans le rapport à soi même, comme
si le développement associatif risquait de fragiliser et non
de renforcer l’expression de soi.
Les premières années qui suivent l’indépendance
sont encore hésitantes. Il faut attendre la "marche des
beurs" pour que l’association retrouve ailleurs que dans
le parti la puissance que ce dernier a captée et retenue, jusqu’au
début des années 1970, avec l’Amicale des Algériens
en France, prolongement du parti unique, pour qu’elle remette
en marche le processus d’accompagnement et d’expression
de la construction identitaire, dans la mosaïque France qui transforme
irrésistiblement une grande partie des Algériens de France
en Français d’origine algérienne.
Conclusion
La loi de 1901 a joué son rôle,
et un grand rôle, en faveur de l’accession des Algériens
à la vie civique et politique moderne, de part et d’autre
de la Méditerranée. Non sans connaître de grands
décalages et dissymétries d’ampleur, de rythme et
d’échange, d’une rive à l’autre, sans
méconnaître les passages et les passerelles, entre l’une
et l’autre. Son appropriation par les Algériens se joue
même, à deux reprises, selon une sorte de renversement
historique. Le premier en relation avec le déploiement du "mouvement
national", le second en liaison avec le passage du mouvement national
à l’Etat national.
Avec l’ENA, à Paris, dès les années1920,
l’association a trouvé en politique son lieu d’élection
et son mode d’efficience, avant de traverser la mer, et de peser
de tout son poids dans l’ancienne cité des Raïs, puis
d’être débordée à son tour par le projet
insurrectionnel (38). En revanche l’association
n’a pas connu en France de véritable extension au reste
du champ du social. Malgré les velléités amicalistes
des années 1920, et l’embellie momentanée de 1936,
elle n’a pas su explorer ni exploiter vraiment l’ensemble
du répertoire. Inversement, l’association a été
expérimentée puis déployée avec succès
en Algérie même, sur toute la gamme des possibles, durant
le premier vingtième siècle, en dépit du contrôle
colonial, sauf en matière politique, du moins jusqu’au
Front populaire. Dès lors, et plus encore après 1945 les
diverses modalités organiques de l’action associée
: amicales et mutuelles, sociétés philanthropiques et
cultuelles, clubs sportifs et cercles culturels ou sociétés
de musique, ont cheminé de conserve avec l’action syndicale
et partisane.
Inversement, la main du parti unique s’est refermée sur
l’association en 1962, et plus encore en 1965, au moment où
la société civile tentait de reprendre sa marche en avant.
Elle ne l’a pas interdite, elle l’a domestiquée.
Le contraire s’est produit en France, une fois que l’ancienne
puissance coloniale et le nouvel État national ont construit
leur adaptation l’un à l’autre, non sans de nouvelles
vicissitudes, quand les Algériens de France, toujours plus nombreux,
ont eu à régler par eux-mêmes et pour eux-mêmes,
ou du moins à travers leurs enfants, leur propre ajustement à
la société française. Les pères, nés
en Algérie sous le statut de l’indigénat et venus
en France au plus fort de la Guerre d’indépendance dans
l’attente d’une citoyenneté algérienne laissent
la main aux fils nés en France ou socialisés en France,
au moment où ces derniers glissent vers la nationalité
rejetée hier, dans l’espérance d’une citoyenneté
enfin trouvée qui n’efface pas les origines.
Alors peut enfin se combler, de la porte d’Aix aux forteresses
de Vauban, trois quarts de siècles après les débuts
de la migration algérienne vers la France, le hiatus semi-séculaire
entre la vie de café informelle prolongeant les anciens réquisits
du groupe gentilice et les appels politico-religieux d’un parti
assignant l’action organisée collective à la pression
symbolique de l’idée nationale. Le travail de la citoyenneté
et de l’identité est toujours en mouvement. La loi de 1901
est une vieille dame à laquelle on souhaite une nouvelle jeunesse.
________________________________________________
(1)- Il y aura au moins quatre tentatives de dissolution
(dont trois suivies d’effets, définitifs pour la dernière
en date, survenue le 26 janvier 1937). Et deux ruptures intérieures
au moins (l’une, en 1933, entre nationalistes et communistes,
après quatre ans de dissensions sans solution, à un niveau
très faible d’activité ; et l’autre fin 1936,
entre nationalistes, en période de haute activité). retour
(2)- Souvent issus des groupes précédents, certains deviennent
propriétaires, et investissent d’autres petits commerces.
retour
(3)- Combinant forces anciennes et forces modernes, un fils de lettré
devenu chef de guerre, Abdelkrim el Khattabi, défait l’armée
espagnole et vient menacer Fès, sous Lyautey, en résistant
un moment à deux armées européennes réunies,
avant d’être pris en tenaille par une force supérieure,
et vaincu. retour
(4)- Le chiffre des départs d’Algérie atteint 70
000 en 1924, et le volant résidentiel des Algériens monte
alors à 100 000, un chiffre qui ne sera pas dépassé
de beaucoup durant toute l’entre deux guerres. retour
(5)- Et la commune mixte de Fort-National, aujourd’hui Larbaa
Naït-Iraten, dont Benni-Yenni est en quelque sorte la capitale
intellectuelle, est au premier rang chronologique et statistique de
ce mouvement. retour
(6)- C’est ce qui favorise la création dans la ville, rue
des Chapeliers, en septembre 1927, quinze ans plus tard, d’une
autre association maghrébine, en fait algérienne, l’Amicale
protectrice des Nord-Africains, à l’initiative d’un
petit groupe d’Algériens résidant depuis plusieurs
années à Marseille. Pas plus que l’organisation
précédente, toutefois, cette amicale ne parvient à
durer. À la différence de l’ENA parisienne, mais
aussi de l’ATA lyonnaise, qui a peut-être pris contact avec
elle, l’APNA manque de masse critique, et plus encore de cet encadrement
"internationaliste et anticolonialiste" formé au contact
des organisations ouvrières. retour
(7)- Il s’agit du statut personnel musulman, dont pourrait continuer
à se prévaloir la petite minorité d’"évolués"
auxquels une partie de la classe politique française est prête
à accorder la citoyenneté. retour
(8)- Parmi les Kabyles sortis du rang, on citera
un arabisant comme Si Djilani et deux francisants comme Saadoun et Saïdoun.
Parmi les citadins et néo-citadins, tous produits de "l’école
indigène", on retiendra notamment le nom de Hadj Ali, premier
président de l’ENA, parti avant-guerre de l’Hillil,
via Relizane, ceux de Menouer, Ben Lekhal et Bourahla, authentiques
algérois, tous trois "kominterniens", et membres de
la commission coloniale du PCF (Menouer étant plus particulièrement
responsable de la main d’œuvre nord africaine à la
CGTU). On évoquera aussi les frères Sebti, arrivés
d’Ouled Djellal, par Biskra, et bien sûr le futur Messali
Hadj, venu de Tlemcen, dernier arrivé en France, parmi les principaux
membres de la première équipe dirigeante. retour
(9)- Nous en retrouverons un troisième un peu plus loin : l’association
étudiante, dont la classe d’âge et le statut social,
mais aussi le mode de recrutement et d’intervention, la distinguent
très fortement des organisations relevant des catégories
précédentes. retour
(10)- Car dans les faits, identité et activité peuvent
se recouper, se superposer, se combiner, avec les doubles appartenances
et les passerelles entre organisations. retour
(11)- On continue d’adhérer à la CGTU, presque jamais
à la CGT socialiste, a fortiori à la CFTC catholique.
Sauf, pour celle-là, à attendre la réunification
de 1936, et pour celle-ci, dans quelques sections et régions,
à attendre les années 1950 et la guerre d’Algérie.
retour
(12)- Le PPA-MTLD ne parviendra à un compromis avec la CGT qu’en
1948-1949. retour
(13)- Quant aux travailleurs tunisiens, on les compte à cette
époque sur les doigts de la main. retour
(14)- Signée le 26 janvier 1937 par Max Dormoy, ministre de l’Intérieur
(SFIO), à l’issue d’une démarche pressante
de Raoul Aubaud, sous secrétaire d’État aux affaires
algériennes (Radical). retour
(15)- Parfois appelée ligue Mansouri, du nom de son premier président,
un restaurateur originaire de Fort-National, ayant flirté naguère
avec le PCF et l’ENA. retour
(16)- En son sein cohabitent des partisans de la
citoyenneté française intégrale, comme Aït-Ali,
des proches de Abbas favorables à l’intégration
dans le statut, comme Amar Naroun, des nationalistes modérés
comme Mansouri, Belghoul, et même Abdelkader Hadj Ali, le premier
président de l’ENA, exclu du PCF et sorti du nationalisme
révolutionnaire, et prenant parti en public pour la ligue en
1938. retour
(17)- Le Congrès musulman, né à Alger au printemps
1936, doit l’essentiel de sa réussite an compromis à
première vue paradoxal passé entre le cheikh Ben Badis
et le parti communiste. Il connaît un succès extraordinaire
dans tout le pays avec la victoire du Front populaire, et se transforme
en un véritable mouvement de masse, poussant ses antennes, jusqu’à
Marseille. À Paris, en revanche, les forces qui soutiennent le
Congrès ne lancent aucune section relevant de lui. retour
(18)- On en retrouvera certains en 1942, dans une organisation syndicale
servant de couverture à quelques anciens dirigeants du PPA, à
la faveur de liens établis entre syndicalistes et politiques
situés dans la mouvance de Déat, via la connexion vichyste
entre PSF et CGT. retour
(19)- Fondateur du Comité musulman nord-africain en 1941, il
dispute à Abderrahmane Yassine la direction de la propagande
pro-nazie parmi les maghrébins de France, entre 1942 et 1944.
retour
(20)- La conjonction critique entre le centenaire de l’Algérie
et la crise de 1929, d’une part, puis l’affrontement direct
entre les fascismes et les fronts populaires, d’autre part, comptent
évidemment pour beaucoup dans la relance politique et associative
des années 1930, comme dans la différenciation de ses
modes d’affirmation. retour
(21)- Fondé en bonne partie sur la solidité du compromis
à première vue paradoxal entre Ulémas et communistes.
Compromis validé par Ben Badis lui-même.
retour
(22)- Avec dix ans d’avance sur la " guerre des médersas
libres "qui se déroulera au pays, à partir de 1948-1949.
retour
(23)- Voir notamment les contributions de Janine Ponty et Marie-Claude
Blanc-Chaléard. Je pense aussi aux communautés juives
d’Europe centrale et orientale, de culture yiddish, et donc aux
travaux de Nancy Green.retour
(24)- Mais personne n’en a esquissé
l’étude à ce jour. retour
(25)- Ainsi que le donne à voir le rapport Laroque et Olive en
1938. retour
(26)- La " pacification " du Maroc, après l’instauration
du protectorat (1912), ne s’achève qu’en 1934. Les
émigrés du Sousse et de l’oriental appartiennent
donc à des groupes sociaux qui d’un côté font
le coup de feu ou soutiennent les insurgés et de l’autre
envoient leurs hommes travailler en Algérie et en France pour
des raisons de survie. retour
(27)- Ils sont de condition plus modeste que les Marocains, et peuvent
craindre davantage pour leurs bourses. On ne les voit ni à l’ENA,
ni au PCA, pas même à la très modérée
Ligue Mansouri, à une ou deux exceptions près. Il faudra
attendre les années 1940 pour que les étudiants algériens
jouent un rôle directeur à la tête de l’AEMNA
et s’engagent pleinement dans la lutte politique. retour
(28)- Encore que l’ENA repose bien davantage sur le soutien actif
des petits commerçants et chauffeurs de taxis, tandis que le
PPA se démarque de son héritage étoiliste en abandonnant
les références antérieures à la " réforme
agraire " et en accentuant encore son discours interclassiste.
retour
(29)- Elle est en quelque sorte démontrée par le succès
populaire de l’Exposition Coloniale de 1931. retour
(30)- Étant entendu que la société civile est déjà
une forme et une dimension de la société politique. retour
(31)- On a parfois estimé à 80% le pourcentage des émigrés
revenus en Algérie en 1962, indice si l’en est de l’attachement
au pays et des espérances placées dans son développement
économique. Mais en 1970, on estimait aussi que 40% des résidents
Algériens en France étaient déjà là
en 1960. Le retour au pays, pensé comme définitif ou comme
une période probatoire, n’a joué que pour une partie
d’entre eux. Ceux-ci ont même atteint un nouveau pic en
1963 et 1964, avec historique, avec 531 618 entrées en France
(262 075 pour l’année 1963, contre 180 167 pour l’année
1962) contre 437 273 sorties de France, soit un solde positif de 94
345 personnes, dont 18 645 femmes et enfants. L’indépendance
n’a pas arrêté les départs vers la France.
Elle a au contraire relancé la migration, accentué sa
forme familiale, renforcé le processus d’installation de
longue haleine, et contribué à cristalliser l’émergence
d’une France algérienne, d’une communauté
française d’origine algérienne. retour
(32)- À l’instar des Italiens ou des
Espagnols qui les ont devancés dans cette voie, ou des Portugais
qui sont dans une temporalité similaire, même si les uns
et les autres diffèrent complètement eu égard au
statut colonial spécifique des Algériens, qui ne deviennent
citoyens français à part entière que quand l’indépendance,
si l’on peut dire, est déjà là. retour
(33)- Près de 19 000 femmes et enfants peuvent être comptés
dans le solde positif des entrées en France par rapport aux départs,
pour les seules années 1963 et 1964. retour
(34)- Les enfants nés en France de mère algérienne
étaient à peine quelques centaines en 1946, à la
reprise du mouvement migratoire. Ils sont probablement plus de 20 000
nés en France ou venus tous jeunes avec leurs parents, à
l’heure de l’indépendance. Aujourd’hui, nous
en sommes à la " troisième génération
", et l’on voit de plus en plus de grand-mères d’origine
algérienne aux marchés de Saint-Denis ou de Montreuil.
retour
(35)- En fait, le hammam est un lieu fondamentalement citadin, qui n’appartient
pas à l’ethos des familles d’origine rurale, de loin
les plus nombreuses. retour
(36)- Organisation spéciale, créée en 1946 par
les messalistes. retour
(37)- Il n’est pas question de créer une organisation syndicale
indépendante parmi les travailleurs algériens de France,
bien que certains dirigeants nationalistes en rêvent depuis plusieurs
années. C’est le conflit entre MNA et FLN, au cours de
l’insurrection, qui précipite le cours des choses. On cherche
en vain une autonomisation comparable dans le reste du champ associatif.
retour
(38)- Y compris dans le douar natal des hommes qui ont connu les promesses
de l’une, et soutenu les prémisses de l’autre. retour
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