Actes du colloque
1901-2001 Migrations et vie associative : entre mobilisations et participation
Institut du monde arabe, 8 octobre 2001

Table-ronde 1
1901-1939 : Exils, mouvements indépendantistes et immigration

 

Les Polonais : entre activité associative et activité syndicale

 

Janine Ponty
Professeur émerite des Universités

 

L'expérience polonaise dans la France du XXe siècle est souvent occultée. Les Polonais restent des "méconnus" (1). Pourtant, au classement des étrangers par nationalité, s'ils ne figurèrent jamais en tête, ils furent bons seconds pendant près de trente ans, des années vingt à 1950. Le recensement de 1931 en dénombra plus d'un demi million (507 000) derrière les Italiens (800 000) et devant les Espagnols déjà au nombre de 350 000 avant l'arrivée des exilés de la guerre civile.

 

Une immigration collective, légale


Ces Polonais sont venus très majoritairement dans le cadre d'une immigration collective, parfaitement légale. Leur sort, guère enviable, n'est pas le pire que l'on puisse imaginer, puisqu'ils étaient protégés grâce à une convention d'émigration/immigration signée en 1919 entre Paris et Varsovie, capitale d'un Etat-nation nouvellement reconstitué. Ce traité inaugura un recrutement massif de main-d'œuvre en Pologne même, assuré par des agents français qui agissaient au nom du patronat avec l'aval des autorités administratives.

Les paysans sans terre, les chômeurs des villes et des mineurs polonais de la Ruhr lassés du régime allemand se bousculèrent pour partir vers un pays décrit comme un Eldorado, où la besogne ne manquait pas, où ils mangeraient à leur faim et qu'ils pourraient quitter, contrat initial d'un an honoré, s'ils le désiraient. Ces gens n'imaginaient pas vieillir en France, mais y séjourner juste le temps nécessaire afin d'économiser de quoi acquérir chez eux le lopin cultivable ou le petit commerce qui les mettrait définitivement à l'abri de la misère. Un éloignement temporaire. Une parenthèse dans leur vie.

Après une sélection médicale hâtive et la signature du contrat dans un des grands centres ouverts à cet effet (Poznan, Myslowice, Wejherowo), ils s'embarquaient par trains entiers, en convois d'environ 600 personnes. Le voyage durait deux à trois jours à travers l'Allemagne jusqu'au dépôt de Toul, en Lorraine, grand lieu d'accueil des immigrants d'Europe centrale, sorte d'Ellis Island français. C'est à Toul qu'ils apprenaient le lieu exact de leur destination, fixé en fonction des besoins de main-d'œuvre de l'instant. Tel irait dans les mines du Nord, tel autre dans celles de Carmaux ou de Decazeville. Sauf ceux qui croyaient rejoindre un membre de leur famille arrivé avant eux, cela les laissait indifférents. Ils ne connaissaient rien de la France, ni de sa géographie ni de sa langue. Ils savaient seulement que c'était un pays ami, qu'à la différence de l'Allemagne où ils émigraient souvent saisonnièrement avant 1914 et où la germanisation était à l'œuvre, les autorités françaises ne chercheraient pas à les "dénationaliser" comme on dit en Pologne, c'est-à-dire à leur imposer une francisation contre leur gré. Ils pourraient donc vivre entre eux, cultiver leur polonité jusqu'au jour attendu du retour chez soi.

La répartition spatiale de cette immigration correspond aux bassins d'emploi manquant le plus cruellement de main-d'œuvre. Avec une dominante charbonnière, parce que le Comité central des Houillères de France (CCHF) joua un grand rôle dans la conclusion de la convention franco-polonaise de 1919, comme il en jouera un, quelques années plus tard, dans la création de la Société Générale d'Immigration (SGI). Le charbon est alors le poumon de l'économie industrielle. Partout où l'on extrait du charbon travaillent des ouvriers polonais et ils y pèsent d'un poids considérable, nationalité étrangère largement dominante, parfois même dépassant en nombre les mineurs français. Toul en envoyait aussi dans l'agriculture, éternellement sujette à l'exode rural, dans la métallurgie lourde, dans les mines de fer ou celles de potasse. C'est expliquer pourquoi il s'en trouvait relativement peu à Paris et en région parisienne. L'immigration polonaise est un phénomène provincial. Le Nord-Pas-de-Calais, qui assurait les trois-quarts de la production française de charbon, en comptait à lui seul près de la moitié.

Ce préalable établi, ces notions générales rappelées, posons la question centrale qui justifie notre intervention : dans quelle mesure les Polonais firent-ils usage de la liberté associative ?


Une forte propension à se regrouper en associations


Les rapports de police de l'entre-deux-guerres signalent leur forte propension à se regrouper en associations, tendance d'autant plus saisissante comparée à l'attitude des autres étrangers (2). Les listes d'associations régies par la loi de 1901, dont les statuts sont déposés en préfectures, le confirment. Dans le Pas-de-Calais et le Nord, bien sûr. Mais aussi en Lorraine du fer où les colonies italiennes sont pourtant plus denses et plus anciennes. Certaines de ces sociétés polonaises existaient déjà, sous un régime juridique différent, en Rhénanie-Westphalie (Ruhr). Ils les apportent avec eux, lors de leur arrivée en France, ou plutôt les reconstituent aussitôt.

Ces associations pratiquent un éventail très large d'activités que, par souci de clarification, nous regrouperons en trois catégories. Vient d'abord le domaine festif et culturel : chant choral, théâtre, danses folkloriques, musique instrumentale, avec des sociétés d'une vingtaine de membres chacune qui se donnent des noms de compositeurs polonais (Moniuszko, Chopin), de poètes polonais (Mickiewicz), ou évoquent le sentiment national (Polonia), ou encore la région d'origine (Krakowia). Deuxième domaine, dont la part va croissante avec les années : les sociétés sportives. Dès 1930, le Nord-Pas-de-Calais compte trente clubs de football polonais. Pour y entrer, il faut être polonais, comme le stipule l'article 1er des statuts. Une équipe française qui aurait agi de même serait qualifiée de xénophobe ; mieux vaut parler ici d'un repli identitaire. C'est dans un club de football polonais que Raymond Kopaszewski fit ses débuts. Né en 1931 à Noeux-les-Mines d'un père mineur polonais et d'une mère polonaise fille de mineur, il commença à travailler comme galibot à 14 ans, perdit la moitié d'un doigt bloqué contre une berline et, à 16 ans et demi, échappa à l'enfer du fond grâce à ses dons exceptionnels pour la balle au pied. Raymond Kopa, puis Michel Platini, enfin Zinedine Zidane sont trois symboles de la réussite par le football d'enfants de milieux ouvriers immigrés. En troisième lieu, et parfois recoupant les deux autres, figurent les associations catholiques ; celles fréquentées par les hommes prennent le nom de Sainte Barbe, la patronne des mineurs, celles où se retrouvent les femmes, le nom du Rosaire et celles ouvertes aux adolescents se fédèrent en 1931 en une "Association catholique de la jeunesse polonaise" (KSMP). Tandis qu'un syndicat recruterait uniquement des salariés, la voie associative permet de mobiliser la famille toute entière.

Dès le milieu des années vingt, ces diverses associations se regroupent en fédérations locales, à l'intérieur desquelles on trouve souvent les mêmes adhérents. Tel, président de l'une, est secrétaire d'une deuxième et membre d'une troisième. Ce n'est pas un comportement proprement polonais, les Français font de même : ceux qui possèdent la fibre associative en fréquentent plusieurs. Additionner les effectifs n'aboutit qu'à les gonfler artificiellement et ne signifie pas grand'chose.

Elles se regroupent aussi verticalement, par branche. La "Fédération nationale du théâtre polonais en France" date de 1924 avec son siège social à Somain (Nord). Elles se regroupent enfin en un "Conseil général des sociétés polonaises de France" créé en 1925 à Lens (Pas-de-Calais).

Comment expliquer un tel engouement ? En dehors de l'héritage westphalien, il faut y voir un effet de la libéralité de la loi de 1901, laquelle permet à des étrangers d'ouvrir des associations sans autorisation préalable, avec un président et un bureau issus de leurs rangs, alors que la loi Waldeck-Rousseau qui régit la vie syndicale depuis 1884 impose que les sections aient à leur tête un Français. La différence entre les deux statuts était si flagrante qu'en 1924, des Polonais crurent pouvoir tourner la loi en déclarant comme association 1901 une "Société des Ouvriers polonais en France" (ZRPF), en fait un syndicat professionnel déguisé. Devant le refus des directeurs des mines de les recevoir en tant que tels, les responsables durent en rabattre et négocier, trois ans plus tard, une alliance avec la CGT.


Un faible engagement syndical


Par contre, et l'opposition est saisissante, les Polonais manifestent une nette frilosité quant à l'engagement dans les syndicats professionnels. Dès 1922, CGT et CGTU ont créé des sections de langues où les débats se déroulent dans la langue maternelle des adhérents, ici en polonais, ailleurs en russe, yiddish ou italien. Il n'empêche que le secrétaire est le seul à rendre compte de leurs avis auprès de l'instance dirigeante. Ils sont entre eux, mais ne peuvent rien décider seuls. Une deuxième cause, également commune à tous les immigrés, réside dans la crainte justifiée du renvoi de l'entreprise, suivie d'une expulsion. En 1922-1923, les premières grèves auxquelles se sont associés des "Westphaliens" ont donné lieu à des expulsions de militants syndicalistes, taxés de communisme, ce qui n'était pas nécessairement exact : amalgame facile et que les autres n'ont pas oublié. Une troisième raison, plus proprement nationale est à chercher du côté de la pratique religieuse, très répandue chez les Polonais. Or qu'entendent-ils à la messe dominicale ? Des menaces à peine voilées, proférées par l'aumônier polonais, promettant l'enfer à ceux qui offensent Dieu en adhérant à la "Tsé Gué Té" (CGT). De 1920 à 1935, le taux de participation syndicale reste bien faible. Les seules années exceptionnelles à cet égard sont les deux suivantes, celles du Front populaire où les ouvriers polonais, qui ont participé aux grèves sur le tas, prennent leur carte dans la proportion inouïe de 80 %. Le Bureau polonais de la CGT réunifiée, qui fonctionne à côté du Bureau italien, est débordé. Mais le reflux sera rapide en 1938.


L'après 1939


Que deviennent les associations polonaises à partir de 1939 ? Le fameux décret-loi du 12 avril 1939 soumet les sociétés étrangères à une déclaration préalable. S'il permet d'entraver le fonctionnement de groupements à visées politiques, il ne tue pas les autres : les clubs de football, les sociétés de chant choral, après vérification, poursuivent leurs activités habituelles jusqu'à la guerre. Au-delà, et surtout à partir de l'occupation allemande, même dans le Nord-Pas-de-Calais situé en zone interdite rattachée au commandement militaire de Bruxelles, elles se mettent en sommeil, mais survivent plus ou moins clandestinement. C'est par le biais des vieilles associations catholiques que le mouvement de résistance POWN, lié à Londres, va recruter ses volontaires (3).

1945 ouvrira une phase plus tourmentée. Parce que Varsovie passe dans le camp soviétique, les associations polonaises en France se politisent violemment, avec une césure très nette. On voit fleurir des noms nouveaux : "Société d'Aide à la Patrie", "Union des Femmes polonaises", "Jeunesse Grundwald", officiellement communistes et qui militent en faveur du retour en Pologne. Leurs dirigeants vont réussir à persuader quelque 80 000 volontaires, non pas tous communistes mais patriotes et qui croient réaliser leur rêve d'antan. Des convois collectifs mènent en Haute et Basse-Silésie des familles entières dont les enfants, souvent nés en France, vivent ce départ comme une déchirure (4). En 1950, au début de la guerre froide, la France procèdera à l'expulsion d'une cinquantaine de militants communistes polonais demeurés sur place. Vie associative et vie politique à ce moment sont devenus indissociables. Dans le camp opposé, le "Congrès Polonia" créé en 1949, farouchement anti-communiste, tente de rassembler les autres associations autour de l'amour inébranlable de Dieu et de la Patrie (Bog i Ojczyzna), dans l'attente de la chute du régime honni. Le KSMP a encore de beaux jours devant lui. Il va survivre jusqu'à la troisième génération.

 

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(1)- Janine Ponty, Polonais méconnus. Histoire des travailleurs immigrés en France dans l'entre-deux-guerres, Paris, Publications de la Sorbonne, 1988, 474 p. Retour

(2)- A la même époque, seuls les Arméniens manifestent une activité comparable. Comme ils ne séjournent pas dans les mêmes lieux, installés principalement à Marseille, dans la vallée du Rhône et en région parisienne, le parallèle ne va pas de soi. De même, plus tard, avec les Portugais (voir infra le texte de Marie-Christine Volovitch-Tavarès). Retour

(3)- Janine Ponty, "Le POWN, contribution à l'histoire de la résistance polonaise non communiste", in K. Bartosek, R. Gallissot, D. Peschanski, De l'exil à la résistance. Réfugiés et immigrés d'Europe centrale en France, 1933-1945, Paris, Arcantère, 1989, pp. 173-183. Retour

(4)- A la télévision, deux documentaires récents ont mis l'accent sur cet épisode : "Un petit coin de France en Pologne" (TF1, 10 mars 2001) et "Des Polaks en Pologne" (Arte, 24 octobre 2001). Voir Janine Ponty, "Les rapatriements d'ouvriers polonais, 1945-1948", in L'impact de la seconde guerre mondiale sur les relations franco-polonaises, Paris, INALCO, 2000, pp. 125-137.Retour



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