Table-ronde 1
1901-1939 : Exils, mouvements indépendantistes
et immigration
Les Polonais : entre activité
associative et activité syndicale
Janine Ponty
Professeur émerite des Universités
L'expérience polonaise
dans la France du XXe siècle est souvent occultée. Les
Polonais restent des "méconnus" (1).
Pourtant, au classement des étrangers par nationalité,
s'ils ne figurèrent jamais en tête, ils furent bons seconds
pendant près de trente ans, des années vingt à
1950. Le recensement de 1931 en dénombra plus d'un demi million
(507 000) derrière les Italiens (800 000) et devant les Espagnols
déjà au nombre de 350 000 avant l'arrivée des exilés
de la guerre civile.
Une immigration collective, légale
Ces Polonais sont venus très majoritairement dans le cadre d'une
immigration collective, parfaitement légale. Leur sort, guère
enviable, n'est pas le pire que l'on puisse imaginer, puisqu'ils étaient
protégés grâce à une convention d'émigration/immigration
signée en 1919 entre Paris et Varsovie, capitale d'un Etat-nation
nouvellement reconstitué. Ce traité inaugura un recrutement
massif de main-d'uvre en Pologne même, assuré par
des agents français qui agissaient au nom du patronat avec l'aval
des autorités administratives.
Les paysans sans terre, les chômeurs des villes et des mineurs
polonais de la Ruhr lassés du régime allemand se bousculèrent
pour partir vers un pays décrit comme un Eldorado, où
la besogne ne manquait pas, où ils mangeraient à leur
faim et qu'ils pourraient quitter, contrat initial d'un an honoré,
s'ils le désiraient. Ces gens n'imaginaient pas vieillir en France,
mais y séjourner juste le temps nécessaire afin d'économiser
de quoi acquérir chez eux le lopin cultivable ou le petit commerce
qui les mettrait définitivement à l'abri de la misère.
Un éloignement temporaire. Une parenthèse dans leur vie.
Après une sélection médicale hâtive et la
signature du contrat dans un des grands centres ouverts à cet
effet (Poznan, Myslowice, Wejherowo), ils s'embarquaient par trains
entiers, en convois d'environ 600 personnes. Le voyage durait deux à
trois jours à travers l'Allemagne jusqu'au dépôt
de Toul, en Lorraine, grand lieu d'accueil des immigrants d'Europe centrale,
sorte d'Ellis Island français. C'est à Toul qu'ils apprenaient
le lieu exact de leur destination, fixé en fonction des besoins
de main-d'uvre de l'instant. Tel irait dans les mines du Nord,
tel autre dans celles de Carmaux ou de Decazeville. Sauf ceux qui croyaient
rejoindre un membre de leur famille arrivé avant eux, cela les
laissait indifférents. Ils ne connaissaient rien de la France,
ni de sa géographie ni de sa langue. Ils savaient seulement que
c'était un pays ami, qu'à la différence de l'Allemagne
où ils émigraient souvent saisonnièrement avant
1914 et où la germanisation était à l'uvre,
les autorités françaises ne chercheraient pas à
les "dénationaliser" comme on dit en Pologne, c'est-à-dire
à leur imposer une francisation contre leur gré. Ils pourraient
donc vivre entre eux, cultiver leur polonité jusqu'au jour attendu
du retour chez soi.
La répartition spatiale de cette immigration correspond aux bassins
d'emploi manquant le plus cruellement de main-d'uvre. Avec une
dominante charbonnière, parce que le Comité central des
Houillères de France (CCHF) joua un grand rôle dans la
conclusion de la convention franco-polonaise de 1919, comme il en jouera
un, quelques années plus tard, dans la création de la
Société Générale d'Immigration (SGI). Le
charbon est alors le poumon de l'économie industrielle. Partout
où l'on extrait du charbon travaillent des ouvriers polonais
et ils y pèsent d'un poids considérable, nationalité
étrangère largement dominante, parfois même dépassant
en nombre les mineurs français. Toul en envoyait aussi dans l'agriculture,
éternellement sujette à l'exode rural, dans la métallurgie
lourde, dans les mines de fer ou celles de potasse. C'est expliquer
pourquoi il s'en trouvait relativement peu à Paris et en région
parisienne. L'immigration polonaise est un phénomène provincial.
Le Nord-Pas-de-Calais, qui assurait les trois-quarts de la production
française de charbon, en comptait à lui seul près
de la moitié.
Ce préalable établi, ces notions générales
rappelées, posons la question centrale qui justifie notre intervention
: dans quelle mesure les Polonais firent-ils usage de la liberté
associative ?
Une forte propension à se regrouper en associations
Les rapports de police
de l'entre-deux-guerres signalent leur forte propension à se
regrouper en associations, tendance d'autant plus saisissante comparée
à l'attitude des autres étrangers (2).
Les listes d'associations régies par la loi de 1901, dont les
statuts sont déposés en préfectures, le confirment.
Dans le Pas-de-Calais et le Nord, bien sûr. Mais aussi en Lorraine
du fer où les colonies italiennes sont pourtant plus denses et
plus anciennes. Certaines de ces sociétés polonaises existaient
déjà, sous un régime juridique différent,
en Rhénanie-Westphalie (Ruhr). Ils les apportent avec eux, lors
de leur arrivée en France, ou plutôt les reconstituent
aussitôt.
Ces associations pratiquent un éventail très large d'activités
que, par souci de clarification, nous regrouperons en trois catégories.
Vient d'abord le domaine festif et culturel : chant choral, théâtre,
danses folkloriques, musique instrumentale, avec des sociétés
d'une vingtaine de membres chacune qui se donnent des noms de compositeurs
polonais (Moniuszko, Chopin), de poètes polonais (Mickiewicz),
ou évoquent le sentiment national (Polonia), ou encore la région
d'origine (Krakowia). Deuxième domaine, dont la part va croissante
avec les années : les sociétés sportives. Dès
1930, le Nord-Pas-de-Calais compte trente clubs de football polonais.
Pour y entrer, il faut être polonais, comme le stipule l'article
1er des statuts. Une équipe française qui aurait agi de
même serait qualifiée de xénophobe ; mieux vaut
parler ici d'un repli identitaire. C'est dans un club de football polonais
que Raymond Kopaszewski fit ses débuts. Né en 1931 à
Noeux-les-Mines d'un père mineur polonais et d'une mère
polonaise fille de mineur, il commença à travailler comme
galibot à 14 ans, perdit la moitié d'un doigt bloqué
contre une berline et, à 16 ans et demi, échappa à
l'enfer du fond grâce à ses dons exceptionnels pour la
balle au pied. Raymond Kopa, puis Michel Platini, enfin Zinedine Zidane
sont trois symboles de la réussite par le football d'enfants
de milieux ouvriers immigrés. En troisième lieu, et parfois
recoupant les deux autres, figurent les associations catholiques ; celles
fréquentées par les hommes prennent le nom de Sainte Barbe,
la patronne des mineurs, celles où se retrouvent les femmes,
le nom du Rosaire et celles ouvertes aux adolescents se fédèrent
en 1931 en une "Association catholique de la jeunesse polonaise"
(KSMP). Tandis qu'un syndicat recruterait uniquement des salariés,
la voie associative permet de mobiliser la famille toute entière.
Dès le milieu des années vingt, ces diverses associations
se regroupent en fédérations locales, à l'intérieur
desquelles on trouve souvent les mêmes adhérents. Tel,
président de l'une, est secrétaire d'une deuxième
et membre d'une troisième. Ce n'est pas un comportement proprement
polonais, les Français font de même : ceux qui possèdent
la fibre associative en fréquentent plusieurs. Additionner les
effectifs n'aboutit qu'à les gonfler artificiellement et ne signifie
pas grand'chose.
Elles se regroupent aussi verticalement, par branche. La "Fédération
nationale du théâtre polonais en France" date de 1924
avec son siège social à Somain (Nord). Elles se regroupent
enfin en un "Conseil général des sociétés
polonaises de France" créé en 1925 à Lens
(Pas-de-Calais).
Comment expliquer un tel engouement ? En dehors de l'héritage
westphalien, il faut y voir un effet de la libéralité
de la loi de 1901, laquelle permet à des étrangers d'ouvrir
des associations sans autorisation préalable, avec un président
et un bureau issus de leurs rangs, alors que la loi Waldeck-Rousseau
qui régit la vie syndicale depuis 1884 impose que les sections
aient à leur tête un Français. La différence
entre les deux statuts était si flagrante qu'en 1924, des Polonais
crurent pouvoir tourner la loi en déclarant comme association
1901 une "Société des Ouvriers polonais en France"
(ZRPF), en fait un syndicat professionnel déguisé. Devant
le refus des directeurs des mines de les recevoir en tant que tels,
les responsables durent en rabattre et négocier, trois ans plus
tard, une alliance avec la CGT.
Un faible engagement syndical
Par contre, et l'opposition est saisissante, les Polonais manifestent
une nette frilosité quant à l'engagement dans les syndicats
professionnels. Dès 1922, CGT et CGTU ont créé
des sections de langues où les débats se déroulent
dans la langue maternelle des adhérents, ici en polonais, ailleurs
en russe, yiddish ou italien. Il n'empêche que le secrétaire
est le seul à rendre compte de leurs avis auprès de l'instance
dirigeante. Ils sont entre eux, mais ne peuvent rien décider
seuls. Une deuxième cause, également commune à
tous les immigrés, réside dans la crainte justifiée
du renvoi de l'entreprise, suivie d'une expulsion. En 1922-1923, les
premières grèves auxquelles se sont associés des
"Westphaliens" ont donné lieu à des expulsions
de militants syndicalistes, taxés de communisme, ce qui n'était
pas nécessairement exact : amalgame facile et que les autres
n'ont pas oublié. Une troisième raison, plus proprement
nationale est à chercher du côté de la pratique
religieuse, très répandue chez les Polonais. Or qu'entendent-ils
à la messe dominicale ? Des menaces à peine voilées,
proférées par l'aumônier polonais, promettant l'enfer
à ceux qui offensent Dieu en adhérant à la "Tsé
Gué Té" (CGT). De 1920 à 1935, le taux de
participation syndicale reste bien faible. Les seules années
exceptionnelles à cet égard sont les deux suivantes, celles
du Front populaire où les ouvriers polonais, qui ont participé
aux grèves sur le tas, prennent leur carte dans la proportion
inouïe de 80 %. Le Bureau polonais de la CGT réunifiée,
qui fonctionne à côté du Bureau italien, est débordé.
Mais le reflux sera rapide en 1938.
L'après 1939
Que deviennent les associations
polonaises à partir de 1939 ? Le fameux décret-loi du
12 avril 1939 soumet les sociétés étrangères
à une déclaration préalable. S'il permet d'entraver
le fonctionnement de groupements à visées politiques,
il ne tue pas les autres : les clubs de football, les sociétés
de chant choral, après vérification, poursuivent leurs
activités habituelles jusqu'à la guerre. Au-delà,
et surtout à partir de l'occupation allemande, même dans
le Nord-Pas-de-Calais situé en zone interdite rattachée
au commandement militaire de Bruxelles, elles se mettent en sommeil,
mais survivent plus ou moins clandestinement. C'est par le biais des
vieilles associations catholiques que le mouvement de résistance
POWN, lié à Londres, va recruter ses volontaires (3).
1945 ouvrira une phase plus tourmentée. Parce
que Varsovie passe dans le camp soviétique, les associations
polonaises en France se politisent violemment, avec une césure
très nette. On voit fleurir des noms nouveaux : "Société
d'Aide à la Patrie", "Union des Femmes polonaises",
"Jeunesse Grundwald", officiellement communistes et qui militent
en faveur du retour en Pologne. Leurs dirigeants vont réussir
à persuader quelque 80 000 volontaires, non pas tous communistes
mais patriotes et qui croient réaliser leur rêve d'antan.
Des convois collectifs mènent en Haute et Basse-Silésie
des familles entières dont les enfants, souvent nés en
France, vivent ce départ comme une déchirure (4).
En 1950, au début de la guerre froide, la France procèdera
à l'expulsion d'une cinquantaine de militants communistes polonais
demeurés sur place. Vie associative et vie politique à
ce moment sont devenus indissociables. Dans le camp opposé, le
"Congrès Polonia" créé en 1949, farouchement
anti-communiste, tente de rassembler les autres associations autour
de l'amour inébranlable de Dieu et de la Patrie (Bog i Ojczyzna),
dans l'attente de la chute du régime honni. Le KSMP a encore
de beaux jours devant lui. Il va survivre jusqu'à la troisième
génération.
__________________________________________________________________
(1)- Janine Ponty, Polonais méconnus. Histoire
des travailleurs immigrés en France dans l'entre-deux-guerres,
Paris, Publications de la Sorbonne, 1988, 474 p. Retour
(2)- A la même époque, seuls les Arméniens manifestent
une activité comparable. Comme ils ne séjournent pas dans
les mêmes lieux, installés principalement à Marseille,
dans la vallée du Rhône et en région parisienne,
le parallèle ne va pas de soi. De même, plus tard, avec
les Portugais (voir infra le texte de Marie-Christine Volovitch-Tavarès).
Retour
(3)- Janine Ponty, "Le POWN, contribution à l'histoire de
la résistance polonaise non communiste", in K. Bartosek,
R. Gallissot, D. Peschanski, De l'exil à la résistance.
Réfugiés et immigrés d'Europe centrale en France,
1933-1945, Paris, Arcantère, 1989, pp. 173-183. Retour
(4)- A la télévision, deux documentaires récents
ont mis l'accent sur cet épisode : "Un petit coin de France
en Pologne" (TF1, 10 mars 2001) et "Des Polaks en Pologne"
(Arte, 24 octobre 2001). Voir Janine Ponty, "Les rapatriements
d'ouvriers polonais, 1945-1948", in L'impact de la seconde guerre
mondiale sur les relations franco-polonaises, Paris, INALCO, 2000,
pp. 125-137.Retour
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