Table-ronde 1
1901-1939 : Exils, mouvements indépendantistes et immigration
Immigration et vie associative française
Claude Pennetier
Directeur du Maitron - Chercheur au CNRS
Je risque d'évoquer le prolongement au-delà de 1939. C'est
la difficulté de l'exercice. En effet, on est souvent tenté
par la longue durée pour interpréter les effets.
Nous sommes ici dans une sorte de première phase : celle du constat.
Vous avez toute la journée pour mesurer la portée du militantisme
associatif.
Je vais faire rapidement quelques remarques sur les buts et les effets
de cette vie associative, les formes quelle prend et les lieux
où elle naît, bien que l'on nait pas tellement abordé
ces aspects. Cela permettra justement de solliciter des précisions
sur les formes, les lieux et la réception dans la société
française, en faisant le lien avec la vie associative française.
Les flux et les effets.
On souligne souvent le problème de liens dialectiques entre l'identité
et l'intégration. Je crois qu'il faut tout de suite rappeler
un autre exemple, celui de la vie associative de l'immigration intérieure
à la France, qui est très importante durant l'entre-deux-guerres.
C'est la grande période des " originaires " : originaires
d'Auvergne, originaires du Limousin, associations bretonnes diverses,
certaines catholiques, d'autres de tendance communisante et bretons
émancipés.
Sous leurs formes diverses, toutes ces associations, qui ont pourtant
réaffirmé l'identité, le lien à la langue,
le lien à la musique, l'envie d'être ensemble entre originaires
d'une même région, ont grandement facilité l'intégration
des provinciaux sous des formes diverses. C'est très clair pour
la société ouvrière dans la région parisienne
ou dans les grandes villes, dans le cas des Bretons. L'intégration
dans ce milieu ouvrier, la prise en compte d'une grande partie de ses
valeurs, se fait dans la volonté d'avoir une référence
par rapport à la région d'origine, de se retrouver. Tout
cela dans une continuité qui va bien au-delà de 1939.
Nous avons donc en tête lexemple de l'immigration intérieure.
La situation est bien sûr complètement différente,
comme nous l'avons vu dans les derniers exposés, puisque certains
des étrangers arrivent avec le souhait de revenir, dans lattente
du retour. D'autres viennent avec l'idée d'aller vers une émancipation
vis-à-vis de la région d'origine. D'autres encore, au
contraire, ont en tête l'affirmation culturelle et en même
temps l'intégration avec un souhait universaliste. De ce fait,
les Arméniens nous manquent un peu car cela aurait été
un bon exemple, leur retour ne me paraît pas possible, mais la
formation d'identité se fait très bien dans les sociétés
locales. On connaît très bien le cas d'Alfortville où
la communauté est très présente, s'organise sur
le plan associatif et participe assez vite à la vie locale dans
sa globalité et à la vie politique.
Pour autant, même dans le cas où le retour est le but,
on voir bien à quel point la vie associative a joué un
rôle de maintien, de lien social, de sas, de contact. On aura
l'occasion d'y revenir à la fin quand on verra le problème
du contact avec la société.
La forme et le lieu
La question de la forme associative et du lieu dassociation, na
été que peu abordée pour linstant.
Omar Carlier a évoqué le café dans le cadre de
l'association, mais il faut aussi citer le terrain de sport, les lieux
religieux, la bourse du travail, les lieux syndicaux. Une étude
menée sur la base des lieux est importante car elle permet de
déceler le rôle et limportance du patronage.
On sait que dans la vie associative française chrétienne,
le patronage est la pratique dominante, le lieu d'organisation : la
Jeunesse Ouvrière Chrétienne (JOC) finalement recrute
plus qu'au départ grâce au patronage que sur le lieu de
travail. Donc, l'organisation de l'enfance est là aussi un aspect
important qui pourrait être précisé.
Les formes associatives sont le sport, la culture, le théâtre...
Dans le fond, il n'y a pas tant de différences avec les formes
associatives populaires françaises. On sait à quel point
pour le théâtre, la Fédération du Théâtre
Ouvrier Française (FTOF) joue un rôle considérable
dans la formation de la jeunesse populaire des grandes villes. Le théâtre
est une nécessité pour la communauté polonaise,
la musique, le sport pour toutes les formes d'immigration.
La réception, la confrontation avec la vie associative française
Michel Dreyfus a souligné l'intérêt des syndicats
et d'un certain nombre d'associations comme la Ligue des droits de l'Homme
; je pense aux liens entre la Ligue des droits de l'Homme et la ligue
des droits de l'homme italienne. Mais ces liens ne se sont pas établis
facilement, tout simplement car il y a eu dans le monde populaire et
dans le monde du travail de véritables contradictions entre la
concurrence d'une immigration. Les réticences dans le cas de
la CGTU sont venues de la base, des fédérations, des sections
et ont au contraire été surdéterminées par
une vision collective internationale qui a permis de les dépasser.
Réception par les églises. On peut le dire en deux mots
: les églises françaises, notamment l'église catholique,
n'ont pas perçu l'ampleur du phénomène de l'immigration
pendant l'entre-deux-guerres, et les gros mouvements d'organisation
du monde ouvrier populaire, JOC ou JOCF, ne s'intéressent que
très en surface à cette question.
Le monde du syndicalisme réformiste s'en préoccupe beaucoup
plus, car il est confronté à limmigration sur le
terrain et de façon différentiée selon les professions
et selon les milieux. Le cas des Polonais pourrait être très
parlant à ce sujet.
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Dans le cadre du courant révolutionnaire et spécifiquement
communiste, il y a des lieux, des moments différents. Il y a
par exemple des rencontres autour de la guerre du Rif qui sont très
importantes. Puis, il y a la capacité du milieu communiste à
attirer différentes immigrations peu nombreuses, mais très
importantes sur le plan de leur capacité d'organisation et de
leur volonté universaliste : l'immigration juive de Pologne,
de Lituanie, de Russie, finalement pas tellement renforcée par
l'immigration juive allemande.
L'immigration juive allemande ne s'est pas sentie tellement appuyée
en France et a surtout utilisé la France comme un transit vers
les Etats-Unis ou vers d'autres pays. Il y a différents travaux,
réalisés récemment sur l'immigration allemande,
qui montrent une difficulté des relais incontestable sauf dans
des municipalités socialistes comme Suresnes dont le maire, Henri
Sellier, se montre accueillant en région parisienne.
Il a été mis à la disposition des capacités
d'accueil, de logement mais il n'y a pas eu de véritable volonté
de retenir, d'organiser cette migration.
Janine Ponty avait raison de conclure aux bienfaits de cette loi libérale
de 1901, mais en même temps, il faudrait s'interroger sur un autre
aspect : le tournant de 1939.
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Affiche de la FASTI, LDH,
Nuit de cristal, 9 novembre 1938 -
9 novembre 1992,
Coll. Génériques
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Le tournant de 1939
Je crois qu'il faut trouver une juste mesure dans la réflexion.
Janine Ponty brandissait tout à l'heure avec horreur un livre
sur la République xénophobe, (rien que le titre est déjà
inquiétant) pour justement le dénoncer et nous mettre
en garde.
La réflexion sur la répression. Il y a incontestablement
et depuis le début du siècle un fichage des étrangers
dans le cadre de la lutte contre l'espionnage, le danger de l'Allemagne,
mais assez vite finalement le fichage s'oriente vers les pacifistes
et les anti-militaristes.
Le Carnet B, comprendra, en 1914, 2 500 personnes, 500 étrangers
seulement sur les 2 500. Les 2000 autres susceptibles d'être arrêtées
en cas de guerre sont des militants politiques et syndicaux. Il reste
une propension de l'administration à faire un travail du renseignement,
de repérage, de fichage, d'expulsion préventive dans le
cadre des activités syndicales.
Pour l'essentiel, ce fichage n'a pas conduit à une répression
généralisée. Il faut savoir raison garder. On est
dans une société de plus en plus sous contrôle entre
les années 1880 et 1939. Il y a affirmation d'une fonction de
fichage, de repérage, par la presse, par déclarations
légales des associations. Les archives de sûreté,
qui ont été saisies par les Allemands et ensuite conservées
par les Soviétiques, revenues en France il y a peu, et que l'on
peut consulter au CAC à Fontainebleau (Centre des Archives Contemporaines
de Fontainebleau) montrent bien qu'en effet l'administration fait flèche
de tout bois pour se renseigner. Toute trace, dont les traces associatives,
sont bienvenues. Pour autant, elle ne conduit pas à une répression
systématique.
Éventuellement, ny a-t-il pas pu avoir aussi instrumentalisation
de certaines associations par des pouvoirs étatiques étrangers
? Dans le cas des italiens, la question a été posée.
Le pouvoir fasciste a utilisé la vie associative française.
Il faut donc se replacer dans le contexte.
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