Actes du colloque
1901-2001 Migrations et vie associative : entre mobilisations et participation
Institut du monde arabe, 8 octobre 2001


Table-ronde 1
1901-1939 : Exils, mouvements indépendantistes et immigration

Immigration et vie associative française

 

Claude Pennetier
Directeur du Maitron - Chercheur au CNRS

 


Je risque d'évoquer le prolongement au-delà de 1939. C'est la difficulté de l'exercice. En effet, on est souvent tenté par la longue durée pour interpréter les effets.
Nous sommes ici dans une sorte de première phase : celle du constat. Vous avez toute la journée pour mesurer la portée du militantisme associatif.


Je vais faire rapidement quelques remarques sur les buts et les effets de cette vie associative, les formes qu’elle prend et les lieux où elle naît, bien que l'on n’ait pas tellement abordé ces aspects. Cela permettra justement de solliciter des précisions sur les formes, les lieux et la réception dans la société française, en faisant le lien avec la vie associative française.


Les flux et les effets.


On souligne souvent le problème de liens dialectiques entre l'identité et l'intégration. Je crois qu'il faut tout de suite rappeler un autre exemple, celui de la vie associative de l'immigration intérieure à la France, qui est très importante durant l'entre-deux-guerres. C'est la grande période des " originaires " : originaires d'Auvergne, originaires du Limousin, associations bretonnes diverses, certaines catholiques, d'autres de tendance communisante et bretons émancipés.

Sous leurs formes diverses, toutes ces associations, qui ont pourtant réaffirmé l'identité, le lien à la langue, le lien à la musique, l'envie d'être ensemble entre originaires d'une même région, ont grandement facilité l'intégration des provinciaux sous des formes diverses. C'est très clair pour la société ouvrière dans la région parisienne ou dans les grandes villes, dans le cas des Bretons. L'intégration dans ce milieu ouvrier, la prise en compte d'une grande partie de ses valeurs, se fait dans la volonté d'avoir une référence par rapport à la région d'origine, de se retrouver. Tout cela dans une continuité qui va bien au-delà de 1939.

Nous avons donc en tête l’exemple de l'immigration intérieure. La situation est bien sûr complètement différente, comme nous l'avons vu dans les derniers exposés, puisque certains des étrangers arrivent avec le souhait de revenir, dans l’attente du retour. D'autres viennent avec l'idée d'aller vers une émancipation vis-à-vis de la région d'origine. D'autres encore, au contraire, ont en tête l'affirmation culturelle et en même temps l'intégration avec un souhait universaliste. De ce fait, les Arméniens nous manquent un peu car cela aurait été un bon exemple, leur retour ne me paraît pas possible, mais la formation d'identité se fait très bien dans les sociétés locales. On connaît très bien le cas d'Alfortville où la communauté est très présente, s'organise sur le plan associatif et participe assez vite à la vie locale dans sa globalité et à la vie politique.

Pour autant, même dans le cas où le retour est le but, on voir bien à quel point la vie associative a joué un rôle de maintien, de lien social, de sas, de contact. On aura l'occasion d'y revenir à la fin quand on verra le problème du contact avec la société.


La forme et le lieu


La question de la forme associative et du lieu d’association, n’a été que peu abordée pour l’instant.
Omar Carlier a évoqué le café dans le cadre de l'association, mais il faut aussi citer le terrain de sport, les lieux religieux, la bourse du travail, les lieux syndicaux. Une étude menée sur la base des lieux est importante car elle permet de déceler le rôle et l’importance du patronage.

On sait que dans la vie associative française chrétienne, le patronage est la pratique dominante, le lieu d'organisation : la Jeunesse Ouvrière Chrétienne (JOC) finalement recrute plus qu'au départ grâce au patronage que sur le lieu de travail. Donc, l'organisation de l'enfance est là aussi un aspect important qui pourrait être précisé.


Les formes associatives sont le sport, la culture, le théâtre... Dans le fond, il n'y a pas tant de différences avec les formes associatives populaires françaises. On sait à quel point pour le théâtre, la Fédération du Théâtre Ouvrier Française (FTOF) joue un rôle considérable dans la formation de la jeunesse populaire des grandes villes. Le théâtre est une nécessité pour la communauté polonaise, la musique, le sport pour toutes les formes d'immigration.


La réception, la confrontation avec la vie associative française


Michel Dreyfus a souligné l'intérêt des syndicats et d'un certain nombre d'associations comme la Ligue des droits de l'Homme ; je pense aux liens entre la Ligue des droits de l'Homme et la ligue des droits de l'homme italienne. Mais ces liens ne se sont pas établis facilement, tout simplement car il y a eu dans le monde populaire et dans le monde du travail de véritables contradictions entre la concurrence d'une immigration. Les réticences dans le cas de la CGTU sont venues de la base, des fédérations, des sections et ont au contraire été surdéterminées par une vision collective internationale qui a permis de les dépasser.

Réception par les églises. On peut le dire en deux mots : les églises françaises, notamment l'église catholique, n'ont pas perçu l'ampleur du phénomène de l'immigration pendant l'entre-deux-guerres, et les gros mouvements d'organisation du monde ouvrier populaire, JOC ou JOCF, ne s'intéressent que très en surface à cette question.

Le monde du syndicalisme réformiste s'en préoccupe beaucoup plus, car il est confronté à l’immigration sur le terrain et de façon différentiée selon les professions et selon les milieux. Le cas des Polonais pourrait être très parlant à ce sujet.


Dans le cadre du courant révolutionnaire et spécifiquement communiste, il y a des lieux, des moments différents. Il y a par exemple des rencontres autour de la guerre du Rif qui sont très importantes. Puis, il y a la capacité du milieu communiste à attirer différentes immigrations peu nombreuses, mais très importantes sur le plan de leur capacité d'organisation et de leur volonté universaliste : l'immigration juive de Pologne, de Lituanie, de Russie, finalement pas tellement renforcée par l'immigration juive allemande.


L'immigration juive allemande ne s'est pas sentie tellement appuyée en France et a surtout utilisé la France comme un transit vers les Etats-Unis ou vers d'autres pays. Il y a différents travaux, réalisés récemment sur l'immigration allemande, qui montrent une difficulté des relais incontestable sauf dans des municipalités socialistes comme Suresnes dont le maire, Henri Sellier, se montre accueillant en région parisienne.

Il a été mis à la disposition des capacités d'accueil, de logement mais il n'y a pas eu de véritable volonté de retenir, d'organiser cette migration.

Janine Ponty avait raison de conclure aux bienfaits de cette loi libérale de 1901, mais en même temps, il faudrait s'interroger sur un autre aspect : le tournant de 1939.

 


Affiche de la FASTI, LDH,
Nuit de cristal, 9 novembre 1938 -
9 novembre 1992
,
Coll. Génériques


Le tournant de 1939


Je crois qu'il faut trouver une juste mesure dans la réflexion. Janine Ponty brandissait tout à l'heure avec horreur un livre sur la République xénophobe, (rien que le titre est déjà inquiétant) pour justement le dénoncer et nous mettre en garde.

La réflexion sur la répression. Il y a incontestablement et depuis le début du siècle un fichage des étrangers dans le cadre de la lutte contre l'espionnage, le danger de l'Allemagne, mais assez vite finalement le fichage s'oriente vers les pacifistes et les anti-militaristes.

Le Carnet B, comprendra, en 1914, 2 500 personnes, 500 étrangers seulement sur les 2 500. Les 2000 autres susceptibles d'être arrêtées en cas de guerre sont des militants politiques et syndicaux. Il reste une propension de l'administration à faire un travail du renseignement, de repérage, de fichage, d'expulsion préventive dans le cadre des activités syndicales.

Pour l'essentiel, ce fichage n'a pas conduit à une répression généralisée. Il faut savoir raison garder. On est dans une société de plus en plus sous contrôle entre les années 1880 et 1939. Il y a affirmation d'une fonction de fichage, de repérage, par la presse, par déclarations légales des associations. Les archives de sûreté, qui ont été saisies par les Allemands et ensuite conservées par les Soviétiques, revenues en France il y a peu, et que l'on peut consulter au CAC à Fontainebleau (Centre des Archives Contemporaines de Fontainebleau) montrent bien qu'en effet l'administration fait flèche de tout bois pour se renseigner. Toute trace, dont les traces associatives, sont bienvenues. Pour autant, elle ne conduit pas à une répression systématique.

Éventuellement, n’y a-t-il pas pu avoir aussi instrumentalisation de certaines associations par des pouvoirs étatiques étrangers ? Dans le cas des italiens, la question a été posée. Le pouvoir fasciste a utilisé la vie associative française. Il faut donc se replacer dans le contexte.



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