Table-ronde 2
1940-1981 : Entre croissance économique et décolonisation
: à la recherche d'une légitimité
Les défis du mouvement associatif
issu de l'immigration
Mustapha Belbah
Docteur en sciences politiques
Trois facteurs concourent à la difficulté de définir
la réalité du mouvement associatif issu de limmigration
aujourdhui. Tout dabord, une difficulté dordre
étymologique qui résulte de la non-correspondance de la
définition juridique de létranger et ses conséquences
sur les associations dites "détrangers" avec
la réalité sociologique de limmigré et des
associations dites dimmigrés. En effet, tous les étrangers
en France ne sont pas forcément des immigrés de même
que tous les immigrés ne sont pas nécessairement des étrangers.
Par ailleurs, la définition de ce mouvement doit rendre compte
de sa diversité et intégrer les représentations
dominantes qui lentourent ainsi que les catégories mentales
et conceptuelles qui tentent den rendre compte. Les discours sur
les réalités de limmigration renvoient également
aujourdhui aux notions de communauté, dethnicité,
de minorité ou encore de discrimination, tout autant quils
font référence aux problèmes des jeunes ou à
ceux des femmes. Pour être complète cette définition
doit enfin restituer le contexte historique particulier de ce mouvement
qui sera en partie séparé du reste du mouvement associatif
national par le décret-loi de 1936, à son tour abrogé
par la gauche à son arrivée au pouvoir en 1981.
Le défi juridique
Car lEtat en France, a toujours entretenu à légard
des associations une attitude, pour le moins, ambiguë. Tout en
reconnaissant leur utilité, la puissance publique hésite
sur létendue de liberté à accorder aux associations
et le type de contrôle à leur appliquer. La volonté
de contrôle est particulièrement nette dans le cas dassociations
détrangers. Elle a probablement atteint son paroxysme en
1939 avec le décret-loi du 12 avril qui stipule au titre IV,
article 22, qu"aucune association étrangère
ne peut se former, ni exercer son activité en France, sans autorisation
préalable du ministre de l'Intérieur". Cette disposition
a dailleurs failli être étendue à lensemble
des associations en 1971, lorsque le ministre de lIntérieur
de lépoque a fait voter une loi en ce sens, loi qui sera
rejetée par le Conseil constitutionnel.
Quelles que soient les conditions particulières qui les ont édictées,
les restrictions du décret-loi de 1939 nont pu se réaliser
que dans la mesure où elles combinaient à la fois la défiance
de la puissance publique à légard de lassociation
et en même temps sa suspicion vis-à-vis de létranger.
Il faut cependant se garder dune lecture strictement juridique
du mouvement associatif en France en général et a fortiori
de celui des personnes étrangères et/ou issues de limmigration.
Une telle lecture surdéterminerait laction du législateur
et subordonnerait lexistence du mouvement associatif aux seules
règles juridiques qui tentent de lencadrer. En outre, une
telle lecture risquerait de faire oublier lune des dimensions
essentielles de ce mouvement qui consiste à porter des revendications
mais aussi à résister, y compris face à cette même
puissance publique et au gré des vicissitudes politico-juridiques
qua connu la France depuis 1939 : la guerre, loccupation,
la libération, la reconstruction, la crise des années
soixante-dix ou celle des années quatre-vingt, etc...
Par ailleurs, le décret-loi de 1939 nimpliquait pas linterdiction
de toute association détranger, mais répondant à
une volonté de contrôle de la part de lEtat, il devait
rendre plus facile le recours à de telles interdictions. En effet,
cest en vertu du titre IV que seront interdites toutes les associations
juives sous Vichy, des associations d'étudiants maghrébins
entre 1954 et 1962 ou encore des associations anti-franquistes.
Lexamen de la réalité du mouvement associatif en
fonction de la succession des dates ou des législations (1901,
1939, 1981), -tout en gardant sa pertinence-, ne doit cependant pas
faire oublier que lexistence de ce mouvement ne se fait pas nécessairement
et uniquement en fonction de la volonté de lEtat. Les associations,
quelle que soit la forme quelles prennent, existent dabord
pour répondre aux besoins dindividus et de groupes sociaux
déterminés et pour porter et faire aboutir leurs revendications.
La nécessité de s'associer
Le fait de sassocier, qui répond chez tout homme à
une logique de lintérêt, relève dans le contexte
particulier de limmigration de la nécessité. On
ne peut émigrer, puis survivre comme immigré, sans un
minimum dorganisation et sans sassocier à dautres
hommes pour partager ce projet et ses aléas. L'association jouerait
de ce fait le rôle d'espace de rencontre ou de convivialité
communautaire ou encore doutil de mobilisation. Ceci est dautant
plus nécessaire quil sagit souvent de populations
sans représentants et tenues à lécart du
jeu politique.
Les étrangers ont dû composer avec les contraintes politiques
et administratives pour créer ou maintenir des formes d'associations,
plus ou moins formelles. De ce fait, malgré les variations des
contextes politico-juridiques, il y a bien eu une vie associative des
populations étrangères et/ou issues de limmigration
en France, aussi bien avant 1939 que durant la période allant
de la Libération à l'arrivée de la gauche au pouvoir
en 1981 et labrogation du décret-loi du 12 avril 1939.
Ainsi les associations islamiques existent en France depuis le début
du XXe siècle ; cest le cas notamment de la Fédération
Musulmane qui a été fondée à Paris en 1907.
Composée pour lessentiel dintellectuels orientaux,
cette association a participé activement dans les années
trente à la préparation du Congrès des Musulmans
en Europe qui sest tenu à Genève en 1935. LUnion
Générale des Etudiants Musulmans Algériens a pris
la relève dans les années cinquante, et dans les années
soixante, ce fut le tour de lAssociation des Etudiants Islamiques,
devenue par la suite lAssociation des Etudiants Islamiques en
France (lAEIF).
Mais au-delà du cas islamique, la question relative au mouvement
associatif des étrangers ou populations issues des différentes
immigrations en France reste étroitement liée à
lhistoire particulière de chaque immigration. Elle se nourrit
des trajectoires d'individus, lexpérience de groupes sociaux,
ethniques ou nationaux et de leurs rapports complexes avec leur société
dorigine et celle daccueil. Cette histoire se réfère
ensuite à des situations politique, économique, sociale
ou démographique dans chacun de ces pays. Elle renvoie enfin
aux rapports entre le pays dorigine et celui daccueil.
Par ailleurs, il existe des formes de continuité, qui restent
dailleurs à décrypter, entre les mouvements associatifs
dhier et ceux daujourdhui. Il en est ainsi, par exemple,
dans le cas de limmigration algérienne, - décrite
plus haut par Omar Carlier- et du lien de filiation entre les ancêtres
de l'Etoile nord-africaine de l'entre-deux-guerres, la Fédération
de France du FLN entre 1954 et 1962 et les mouvements revendicatifs
des années soixante-dix.
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Affiche du Mouvement des travailleurs arabes,
Grève générale, 3 septembre 1973,
Coll. Génériques
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Les années soixante-dix, avant même la libéralisation
survenue en 1981, ont dailleurs marqué un tournant dans
lhistoire du mouvement associatif de populations dorigine
étrangère. Durant cette période, les actions des
jeunes issus de limmigration prendront forme sur fond dexclusion,
dexpulsions et de lutte contre la discrimination. En effet, en
réaction à une vague dassassinats qui a pris pour
cible des ressortissants maghrébins en août 1973, le Mouvement
des Travailleurs Arabes va appeler à une grève générale
dans le Midi de la France, puis à Paris. Durant cette période,
les luttes sorganiseront par fronts, à linstar des
comités de résidents des foyers qui avaient conduit des
grèves de loyer pour lamélioration de leurs conditions
de logement.
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La levée des restrictions sur la liberté
pour les étrangers de sassocier survenue en 1981 a certainement
contribué au renouvellement et au rajeunissement du mouvement
associatif issu de limmigration. Ce développement a coïncidé,
pour les ressortissants originaires des trois pays du Maghreb, avec
le déclin du rôle des Amicales. Emanation de leur Etat
dorigine, les amicales ont joué un rôle ambigu, tant
à légard de ces populations que vis-à-vis
des institutions dans le pays daccueil ou des autorités
dans les pays dorigine. Malgré leurs tentatives pour se
renouveler ou pour coordonner leurs actions, elles ne réussiront
pas à survivre.
Les défis du mouvement associatif issu de limmigration
tiennent tout autant à sa diversité sociologique et à
la complexité des besoins auxquels il tente encore aujourdhui
de répondre quà cette longue parenthèse juridique
qui va du décret-loi de 1939 à son abrogation en 1981.
Bien que longtemps séparé du reste du mouvement associatif
en France, ce mouvement le rejoint cependant dans la difficulté
de ses rapports à la puissance publique. Larticulation
à la société politique ne va en effet pas de soi.
Concernant la définition de leur rôle, les associations
éprouveraient aujourdhui les mêmes difficultés
par rapport à lEtat, que celles qua eu jusquici
lEtat à leur égard.
Les modalités d'organisation
Les défis propres au mouvement associatif issu de limmigration
relèvent en outre des modalités propres à son organisation
et de sa capacité à gérer son extrême diversité
et cette "représentation fragmentée" qui le
neutralise tout autant quelle épuise ses supporters et
ses militants. Il est difficile, en effet, dintégrer dans
un même mouvement des associations à vocation religieuse
et d'autres laïques, des associations de type communautaire et
d'autres catégorielles, des associations politiques et dautres
culturelles, etc.. Lépuisement de certaines associations
issues de limmigration est probablement la conséquence
dune surdétermination de laction associative. Celle-ci
ne peut ni sérieusement se substituer à une action politique
ni véritablement la concurrencer.
Pour avoir observé certaines associations issues de limmigration,
pour avoir interrogé des cadres et des militants de ce mouvement,
mais aussi pour y être partie prenante, jen arrive souvent
à la conclusion ou plus précisément à une
même impression : à savoir que les efforts des cadres,
tout aussi bien que ceux des militants de ce mouvement, sapparentent
à ceux de Sisyphe et de son rocher. Autrement dit, ces acteurs
semblent condamnés à déployer les mêmes efforts
à chaque fois répétés pour arriver toujours
au même point. Tout se passe comme sil ny avait aucune
possibilité de capitaliser les efforts, comme sil ny
avait pas moyen de construire à partir de ce qui a déjà
été construit et de pouvoir ainsi avancer.
Il nest en effet pas exagéré de soutenir, au regard
de lhistoire particulière de ce mouvement, que lun
des défis majeurs auquel il doit aussi faire face, concerne son
rapport à sa mémoire et sa capacité à produire
sa propre histoire, afin que ne se perdent pas les traces des actions
passées. Sans quoi, les générations suivantes auront
ce sentiment injuste, qui accroît dailleurs leur sentiment
dinjustice, qui suggère que leurs prédécesseurs
nont rien fait pour améliorer leur sort et que leur mobilisation
et leur lutte se doivent dexprimer une double révolte :
la leur et celle quils endossent pour leurs parents. Une révolte
parfois extrême, qui au regard de la réalité complexe
du mouvement que nous venons de décrire, na souvent pas
lieu d'être.
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