Actes du colloque
1901-2001 Migrations et vie associative : entre mobilisations et participation
Institut du monde arabe, 8 octobre 2001


Table-ronde 2
1940-1981 : Entre croissance économique et décolonisation : à la recherche d'une légitimité

Les défis du mouvement associatif issu de l'immigration

 

Mustapha Belbah
Docteur en sciences politiques

 


Trois facteurs concourent à la difficulté de définir la réalité du mouvement associatif issu de l’immigration aujourd’hui. Tout d’abord, une difficulté d’ordre étymologique qui résulte de la non-correspondance de la définition juridique de l’étranger et ses conséquences sur les associations dites "d’étrangers" avec la réalité sociologique de l’immigré et des associations dites d’immigrés. En effet, tous les étrangers en France ne sont pas forcément des immigrés de même que tous les immigrés ne sont pas nécessairement des étrangers. Par ailleurs, la définition de ce mouvement doit rendre compte de sa diversité et intégrer les représentations dominantes qui l’entourent ainsi que les catégories mentales et conceptuelles qui tentent d’en rendre compte. Les discours sur les réalités de l’immigration renvoient également aujourd’hui aux notions de communauté, d’ethnicité, de minorité ou encore de discrimination, tout autant qu’ils font référence aux problèmes des jeunes ou à ceux des femmes. Pour être complète cette définition doit enfin restituer le contexte historique particulier de ce mouvement qui sera en partie séparé du reste du mouvement associatif national par le décret-loi de 1936, à son tour abrogé par la gauche à son arrivée au pouvoir en 1981.


Le défi juridique


Car l’Etat en France, a toujours entretenu à l’égard des associations une attitude, pour le moins, ambiguë. Tout en reconnaissant leur utilité, la puissance publique hésite sur l’étendue de liberté à accorder aux associations et le type de contrôle à leur appliquer. La volonté de contrôle est particulièrement nette dans le cas d’associations d’étrangers. Elle a probablement atteint son paroxysme en 1939 avec le décret-loi du 12 avril qui stipule au titre IV, article 22, qu’"aucune association étrangère ne peut se former, ni exercer son activité en France, sans autorisation préalable du ministre de l'Intérieur". Cette disposition a d’ailleurs failli être étendue à l’ensemble des associations en 1971, lorsque le ministre de l’Intérieur de l’époque a fait voter une loi en ce sens, loi qui sera rejetée par le Conseil constitutionnel.

Quelles que soient les conditions particulières qui les ont édictées, les restrictions du décret-loi de 1939 n’ont pu se réaliser que dans la mesure où elles combinaient à la fois la défiance de la puissance publique à l’égard de l’association et en même temps sa suspicion vis-à-vis de l’étranger.

Il faut cependant se garder d’une lecture strictement juridique du mouvement associatif en France en général et a fortiori de celui des personnes étrangères et/ou issues de l’immigration. Une telle lecture surdéterminerait l’action du législateur et subordonnerait l’existence du mouvement associatif aux seules règles juridiques qui tentent de l’encadrer. En outre, une telle lecture risquerait de faire oublier l’une des dimensions essentielles de ce mouvement qui consiste à porter des revendications mais aussi à résister, y compris face à cette même puissance publique et au gré des vicissitudes politico-juridiques qu’a connu la France depuis 1939 : la guerre, l’occupation, la libération, la reconstruction, la crise des années soixante-dix ou celle des années quatre-vingt, etc...

Par ailleurs, le décret-loi de 1939 n’impliquait pas l’interdiction de toute association d’étranger, mais répondant à une volonté de contrôle de la part de l’Etat, il devait rendre plus facile le recours à de telles interdictions. En effet, c’est en vertu du titre IV que seront interdites toutes les associations juives sous Vichy, des associations d'étudiants maghrébins entre 1954 et 1962 ou encore des associations anti-franquistes.

L’examen de la réalité du mouvement associatif en fonction de la succession des dates ou des législations (1901, 1939, 1981), -tout en gardant sa pertinence-, ne doit cependant pas faire oublier que l’existence de ce mouvement ne se fait pas nécessairement et uniquement en fonction de la volonté de l’Etat. Les associations, quelle que soit la forme qu’elles prennent, existent d’abord pour répondre aux besoins d’individus et de groupes sociaux déterminés et pour porter et faire aboutir leurs revendications.


La nécessité de s'associer


Le fait de s’associer, qui répond chez tout homme à une logique de l’intérêt, relève dans le contexte particulier de l’immigration de la nécessité. On ne peut émigrer, puis survivre comme immigré, sans un minimum d’organisation et sans s’associer à d’autres hommes pour partager ce projet et ses aléas. L'association jouerait de ce fait le rôle d'espace de rencontre ou de convivialité communautaire ou encore d’outil de mobilisation. Ceci est d’autant plus nécessaire qu’il s’agit souvent de populations sans représentants et tenues à l’écart du jeu politique.

Les étrangers ont dû composer avec les contraintes politiques et administratives pour créer ou maintenir des formes d'associations, plus ou moins formelles. De ce fait, malgré les variations des contextes politico-juridiques, il y a bien eu une vie associative des populations étrangères et/ou issues de l’immigration en France, aussi bien avant 1939 que durant la période allant de la Libération à l'arrivée de la gauche au pouvoir en 1981 et l’abrogation du décret-loi du 12 avril 1939.

Ainsi les associations islamiques existent en France depuis le début du XXe siècle ; c’est le cas notamment de la Fédération Musulmane qui a été fondée à Paris en 1907. Composée pour l’essentiel d’intellectuels orientaux, cette association a participé activement dans les années trente à la préparation du Congrès des Musulmans en Europe qui s’est tenu à Genève en 1935. L’Union Générale des Etudiants Musulmans Algériens a pris la relève dans les années cinquante, et dans les années soixante, ce fut le tour de l’Association des Etudiants Islamiques, devenue par la suite l’Association des Etudiants Islamiques en France (l’AEIF).

Mais au-delà du cas islamique, la question relative au mouvement associatif des étrangers ou populations issues des différentes immigrations en France reste étroitement liée à l’histoire particulière de chaque immigration. Elle se nourrit des trajectoires d'individus, l’expérience de groupes sociaux, ethniques ou nationaux et de leurs rapports complexes avec leur société d’origine et celle d’accueil. Cette histoire se réfère ensuite à des situations politique, économique, sociale ou démographique dans chacun de ces pays. Elle renvoie enfin aux rapports entre le pays d’origine et celui d’accueil.

Par ailleurs, il existe des formes de continuité, qui restent d’ailleurs à décrypter, entre les mouvements associatifs d’hier et ceux d’aujourd’hui. Il en est ainsi, par exemple, dans le cas de l’immigration algérienne, - décrite plus haut par Omar Carlier- et du lien de filiation entre les ancêtres de l'Etoile nord-africaine de l'entre-deux-guerres, la Fédération de France du FLN entre 1954 et 1962 et les mouvements revendicatifs des années soixante-dix.

 

 

 

 

 

 

 


Affiche du Mouvement des travailleurs arabes,
Grève générale, 3 septembre 1973,
Coll. Génériques


Les années soixante-dix, avant même la libéralisation survenue en 1981, ont d’ailleurs marqué un tournant dans l’histoire du mouvement associatif de populations d’origine étrangère. Durant cette période, les actions des jeunes issus de l’immigration prendront forme sur fond d’exclusion, d’expulsions et de lutte contre la discrimination. En effet, en réaction à une vague d’assassinats qui a pris pour cible des ressortissants maghrébins en août 1973, le Mouvement des Travailleurs Arabes va appeler à une grève générale dans le Midi de la France, puis à Paris. Durant cette période, les luttes s’organiseront par fronts, à l’instar des comités de résidents des foyers qui avaient conduit des grèves de loyer pour l’amélioration de leurs conditions de logement.

La levée des restrictions sur la liberté pour les étrangers de s’associer survenue en 1981 a certainement contribué au renouvellement et au rajeunissement du mouvement associatif issu de l’immigration. Ce développement a coïncidé, pour les ressortissants originaires des trois pays du Maghreb, avec le déclin du rôle des Amicales. Emanation de leur Etat d’origine, les amicales ont joué un rôle ambigu, tant à l’égard de ces populations que vis-à-vis des institutions dans le pays d’accueil ou des autorités dans les pays d’origine. Malgré leurs tentatives pour se renouveler ou pour coordonner leurs actions, elles ne réussiront pas à survivre.

Les défis du mouvement associatif issu de l’immigration tiennent tout autant à sa diversité sociologique et à la complexité des besoins auxquels il tente encore aujourd’hui de répondre qu’à cette longue parenthèse juridique qui va du décret-loi de 1939 à son abrogation en 1981. Bien que longtemps séparé du reste du mouvement associatif en France, ce mouvement le rejoint cependant dans la difficulté de ses rapports à la puissance publique. L’articulation à la société politique ne va en effet pas de soi. Concernant la définition de leur rôle, les associations éprouveraient aujourd’hui les mêmes difficultés par rapport à l’Etat, que celles qu’a eu jusqu’ici l’Etat à leur égard.


Les modalités d'organisation


Les défis propres au mouvement associatif issu de l’immigration relèvent en outre des modalités propres à son organisation et de sa capacité à gérer son extrême diversité et cette "représentation fragmentée" qui le neutralise tout autant qu’elle épuise ses supporters et ses militants. Il est difficile, en effet, d’intégrer dans un même mouvement des associations à vocation religieuse et d'autres laïques, des associations de type communautaire et d'autres catégorielles, des associations politiques et d’autres culturelles, etc.. L’épuisement de certaines associations issues de l’immigration est probablement la conséquence d’une surdétermination de l’action associative. Celle-ci ne peut ni sérieusement se substituer à une action politique ni véritablement la concurrencer.

Pour avoir observé certaines associations issues de l’immigration, pour avoir interrogé des cadres et des militants de ce mouvement, mais aussi pour y être partie prenante, j’en arrive souvent à la conclusion ou plus précisément à une même impression : à savoir que les efforts des cadres, tout aussi bien que ceux des militants de ce mouvement, s’apparentent à ceux de Sisyphe et de son rocher. Autrement dit, ces acteurs semblent condamnés à déployer les mêmes efforts à chaque fois répétés pour arriver toujours au même point. Tout se passe comme s’il n’y avait aucune possibilité de capitaliser les efforts, comme s’il n’y avait pas moyen de construire à partir de ce qui a déjà été construit et de pouvoir ainsi avancer.

Il n’est en effet pas exagéré de soutenir, au regard de l’histoire particulière de ce mouvement, que l’un des défis majeurs auquel il doit aussi faire face, concerne son rapport à sa mémoire et sa capacité à produire sa propre histoire, afin que ne se perdent pas les traces des actions passées. Sans quoi, les générations suivantes auront ce sentiment injuste, qui accroît d’ailleurs leur sentiment d’injustice, qui suggère que leurs prédécesseurs n’ont rien fait pour améliorer leur sort et que leur mobilisation et leur lutte se doivent d’exprimer une double révolte : la leur et celle qu’ils endossent pour leurs parents. Une révolte parfois extrême, qui au regard de la réalité complexe du mouvement que nous venons de décrire, n’a souvent pas lieu d'être.



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