Actes du colloque
1901-2001 Migrations et vie associative : entre mobilisations et participation
Institut du monde arabe, 8 octobre 2001


Table-ronde 2
1940-1981 : Entre croissance économique et décolonisation : à la recherche d'une légitimité

Les Italiens : un mouvement associatif à contre-courant


Marie-Claude Blanc-Chaléard
Maître de conférences à l'Université de Paris 1, Panthéon-Sorbonne


Que dire sur le mouvement associatif issu de l’immigration italienne pour la période 1940 - 1981?
Il ne faut perdre de vue que la période massive de cette immigration fut celle de l’entre-deux-guerres, Michel Dreyfus vient de le rappeler. Après le reflux de la Seconde Guerre mondiale, la période qui s’ouvre après 1945 correspond à ce qu’il convient d’appeler une queue de migration. En conséquence, si l’on veut comprendre comment ont évolué les relations entre communauté italienne et mouvement associatif, et quel sens on peut donner à cette évolution, mieux vaut porter un regard d’ensemble sur les étapes d’une histoire qui a commencé au XIXe siècle. Je diviserai donc mon intervention en deux temps :
1-un rappel historique de la place des associations dans un siècle d’immigration italienne
2-une analyse du sens à donner à cette évolution, notamment quant à ses rapports avec communauté et identité.


1. XIXe siècle- années 1980 : quatre temps de la vie associative


- La première étape commence dès la fin du XIXe siècle, avant la loi de 1901, sous la forme des sociétés de secours mutuel. Il s’agit en général de micro associations, liées à des communautés de vallées (Val d’Aoste : L’Union valdôtaine de Paris 1897, Val Soana) ou de sociétés ouvrières à tendance socialisante ( la Leonardo da Vinci). Nombreuses sont celles qui se réfèrent au garibaldisme, idéal d’amitié franco-italienne autour des valeurs républicaines (les Lyre(s) garibaldienne(s) identifiées aux communes d’accueil).
Eu égard aux faibles effectifs et à l’activité réduite, cet associationnisme italien apparaît pourtant comme un phénomène mineur pour la structuration de la colonie comme pour son identité. Et la loi de 1901 n’a pas changé grand chose au mouvement. Du côté officiel, on se lamente du peu d’intérêt des immigrés pour les manifestations nationales, proposées dans le cadre de sociétés de bienfaisance liées aux Consulats ou à l’Ambassade, et du faible impact des efforts culturels déployés par la Dante Alighieri. Les écoles italiennes, elles aussi conduites par des associations, ne réunissent que quelques enfants de commerçants ou notables. Quant aux micro associations, une de leurs fonctions essentielles est justement de susciter pour leurs responsables une petite notoriété aux yeux des autorités italiennes voire des autorités municipales des communes d’accueil.

- On peut désigner l’entre-deux-guerres comme l’étape politique de l’associationnisme italien. Notons d’abord le rôle du phénomène "ancien combattant" qui, dans un premier temps, donne une vitalité au mouvement. Les associations sont très vite happées par les oppositions politiques de l’époque, avec une division des Garibaldiens dont une partie connaît une dérive fasciste et la montée d’associations communistes comme l’AFIAC. La période est dominée par la lutte entre fascisme et antifascisme pour l’encadrement de la colonie et Michel Dreyfus a dit ce qu’il en était pour les associations antifascistes.
Mais il faut savoir que l’associationnisme a été largement phagocyté par le pouvoir fasciste et mis au service d’un projet déclaré : créer une colonie italienne qui soit un conservatoire de l'italianité. Le fascisme absorbe les anciennes associations ou fait disparaître les récalcitrantes. Partout sont créés des fasci et leurs activités sont soutenues (et financées) par les consulats.
En face, le militantisme antifasciste peine à recruter parmi la masse des immigrés, ou même à susciter un lien par le biais de l’assistance, faute de moyens (Ligue italienne des droits de l’homme). Toutefois, une inflexion s’est fait sentir dans les années trente, dans la dynamique du Front populaire. Après les Fratellanze, associations fraternelles de régionaux antifascistes (notamment celle des gens de Reggio Emilia, la Fratellanza reggiana), le PCI sut assurer le succès de l’UPI (Unione popolare italiana), première et seule association de masse antifasciste (encore qu’aucune certitude n’ait pu être établie quant au chiffre de ses adhérents).
Pour nombre d’antifascistes, le combat était italien, avec une référence internationaliste. Le succès dans les masses a supposé, parallèlement à la prise de conscience prolétaire liée au Front populaire, une meilleure prise en compte du fait identitaire. Mais c’est le fascisme qui a le mieux instrumentalisé cette aspiration identitaire, avec le soutien fréquent de l’Eglise après les accords de Latran (1929), en offrant des avantages inédits (colonies de vacances, activités sportives, fêtes et cadeaux du Duce). Les fasci semblent donner le ton dans plusieurs régions (Lorraine), quand ils ne suscitent pas un irrédentisme dangereux : leur agitation à Nice a pesé lourd dans la décision prise en 1939 d’interdire la libre association des étrangers.

- Après la Seconde Guerre mondiale commence une période où coexistent une immigration très mobile de travailleurs, qui correspond à la dernière vague d’immigration italienne, et une population nombreuse d’origine italienne, installée en France. Du point de vue du mouvement associatif, on distingue nettement deux temps, séparés par la décennie 1970 (et non, comme on aurait pu le croire, par la loi de 1981).
L’immédiat après-guerre est le moment d’un grand ménage dans les associations, à cause du passé fasciste. En revanche, les associations liées à la Résistance ou issues d’elle, les Garibaldiens et Italia Libera (qui deviendra un peu plus tard l’AFI : Amicale franco-italienne), réunissent beaucoup de monde lors de leurs fêtes et manifestations. Survivent quelques vieilles associations de type régional, surtout lorsqu’elles sont engagées à gauche comme la Fratellanza reggiana. Bien que déclinante depuis longtemps, ces associations maintiennent aujourd’hui encore le souvenir de l’antifascisme comme référent identitaire pour une partie des Franco-italiens.
Pour le reste, le mouvement associatif va demeurer très atone. On ne compte pas plus de 35 créations pour les années cinquante dans toute la France. Est-ce l’effet de la loi de 1939 ? Certes pas, les Italiens naturalisés ou les Français d’origine italienne sont suffisamment nombreux pour que la loi ne fasse pas obstacle. S’agit-il d’une dissolution du lien communautaire ? Nous y reviendrons.
De leur côté, les nouveaux migrants, plus méridionaux souvent, trouvent un bien meilleur encadrement qu’autrefois auprès des institutions italiennes, qu’il s’agisse de l’Eglise à travers ses nombreuses Missions, ou des syndicats qui ont développé des associations d’assistance appelées patronati, INCA côté communiste, ACLI côté de la Démocratie Chrétienne.

- Les années 1970-1980 sont celles du revival associatif. De la fin des années 1960 à 1981, on compte 200 créations d’associations. On voit même des originaires de certaines régions d’émigration vers la France depuis le XIXe, comme les Ciociari (Latium), se doter pour la première fois d’une association (les Laziali en France, en 1979). Le mouvement est conduit par des Français d’origine italienne, souvent nés en France, deuxième voire troisième génération, dont l'âge tourne autour de la quarantaine. En général, l’histoire d’immigration à laquelle ils se rattachent est ancienne : à Nogent-sur-Marne, où les originaires d’une vallée pacientine, le Val Nure, sont présents depuis 1872, naît en 1974 l’association Piacentini di Rocca en France. L’immigration plus récente se met vite au goût du jour : l’association Valle del Verde rassemble à partir de 1978 les Toscans venus de cette vallée de Massa Carrare, immigrés en Région parisienne depuis les années cinquante pour la plupart.


Affiche CGT, CGIL,
Difesa dei dirtti e dela dignità degli anziani ! (Défense des droits et
de la dignité des anciens !
),
Fond Saïd Bouziri

Quel est le but de ces associations ? But communautaire pour les nouveaux venus, volonté de renouer avec ses racines pour les autres, mais surtout impulsion donnée d’Italie. Revenons sur le rôle des Missions : les associations qui ont été citées correspondent à d’anciennes régions "blanches", où l’Eglise a perçu tout l’intérêt qu’elle pouvait tirer d’un encouragement au maintien des liens entre résidents et émigrés. Les bulletins qu’elle diffuse depuis la région d’origine sont lus avec régularité en France. Les Missions y encouragent, voire y suscitent la formation des associations, prêtent des locaux pour les repas, encadrent les fêtes. Par ailleurs, l’Etat italien (longtemps à majorité démocrate-chrétienne) développe de plus en plus de fonds pour l’émigration dans une perspective plus ou moins clientéliste (pratiques fort répandues en Italie du Sud, notamment). Enfin et surtout, le mouvement a été conforté par la réforme régionale du début des années 70 en Italie. Dès lors, les régions ont cherché à consolider le lien traditionnel entre migrants et région d’origine, avec, à chaque fois, des avantages pour les responsables. Et je ne parle pas du soutien des organismes de voyage du type Wasteels ou CIT.


En 1981, les dynamiques étaient déjà à l’œuvre, on le voit, avec des acteurs francisés. La loi "libératrice" n’a pas changé grand chose. On recensait en 1987, 367 associations italiennes en France, on ne peut donc parler de "boom" depuis le début de la décennie. Au contraire, on observe peu de temps après, un déclin d’activité au sein de cette vieille migration, avec des difficultés classiques pour trouver des relais, devant la désaffection des jeunes. Dans le grand mouvement identitaire qui s’est développé depuis la décennie quatre-vingt au sein de la France plurielle, les Italiens -ou plutôt les enfants d’origine italienne- ne sont pas restés en arrière, mais il ne semble pas que cela se soit traduit clairement sur le mode associatif.


2. Vie communautaire et intégration : loin de la légitimité associative


Quelles réflexions tirer de cette histoire ?

- Communautés et associations : deux vies séparées
Dans l’histoire de l’immigration italienne, il semble que la vie communautaire se soit le plus souvent passé des associations. La vie communautaire fut souvent intense (voir les Ritals de François Cavanna), mais au sein de réseaux villageois ou familiaux informels, en dehors de tout recours institutionnel. On reconnaîtra là deux caractères de l’immigration italienne en France. D’une part, le retard de l’identification à l’Etat-nation a conduit longtemps à un faible sentiment national, et à une survivance inverse du campanilisme (patriotisme de clocher). Par ailleurs, l’immigration de voisinage, commencée au XIXè siècle, a favorisé un grand individualisme du migrant, qui tente son aventure personnelle ou familiale, qui se méfie plutôt des institutions et de la mise sous influence politique en général. C’est particulièrement vrai pour les originaires du Nord de la péninsule, longtemps les plus nombreux dans l’hexagone. Des variantes suscitent les comportements spécifiques de certaines communautés (Valdôtins) ou de certaines traditions politiques (communisme notamment).
Côté français, le mouvement associatif n’a guère été favorisé, notamment au XIXe siècle, période qui a donné le ton aux pratiques italiennes dans l’hexagone. La méfiance à l’égard des corps intermédiaires, la lutte contre l’Eglise catholique qui a conduit au report jusqu’en 1901 de la loi sur les associations, faisaient qu’il n’y avait pas grand avantage à passer par une association pour régler ses problèmes. Dans un pays comme l’Argentine, les Italiens (plus méridionaux il est vrai) ont créé de multiples associations par lesquelles ils ont agi dans leur milieu d’accueil.

- Le "communautarisme", au sens de revendication communautaire, a peu de place dans cette histoire. Question d’époque d’abord : l’immigration et l’intégration des Italiens sont tout entières inscrites dans le contexte du modèle individualiste d'assimilation. Question d’histoire italo-française aussi, des histoires croisées faites de combats communs (à commencer par l’Unité), où le modèle français de nation est en bonne place, d’où l’importance du garibaldisme. Même si les immigrés italiens ont souffert de l’humiliation infligée par les Français, ils n’avaient pas la même légitimité politique à conquérir contre eux un espace dans la nation France, comme ce fut le cas des immigrés issus de la colonisation. On a d’ailleurs remarqué une exception avec le court moment de revendication communautaire au temps du fascisme. Quant aux acteurs qui ont orchestré le grand mouvement associatif des années 1970, on a vu qu’il s’agissait souvent de franco-italiens, dont l’installation en France ne posait pas problème. Au contraire, la création d’une association pouvait apparaître comme une consécration, une manière de s’offrir le luxe de renouer avec ses racines ou de chercher investissement social supplémentaire.

- La “légitimité” des migrants italiens qui se sont intégrés à la société française ne s’est pas construite autour du fait associatif, mais autour d’autres pôles. Minoritaire quant aux effectifs militants, mais important dans les représentations, le premier pôle est politique et s’inscrit dans les combats communs et les valeurs partagées, qui étaient celles du temps et que l'on considérait de part et d'autre comme universelles (garibaldisme, démocratie / antifascisme contre fascisme, mouvement ouvrier, Résistance).
Le pôle principal est économique et social : succès des itinéraires personnels, implication précoce dans le système économique français (par exemple à travers les entreprises du bâtiment), réussite générale de l’intégration matérielle à partir des années cinquante. Notons d'ailleurs que la grande époque de l'intégration italienne, les Trente glorieuses, correspond justement à la période où la vie associative est la plus atone.
Cela n'empêche pas qu'il convient de s'interroger sur le renouveau des réseaux identitaires dans les années 1970 : mouvement suscité de l’extérieur certes, mais dont le succès montre qu’il a rencontré une attente. Les Ritals de Cavanna paraissent en 1978. Alors sans doute, après l’intégration dans la transparence facilitée par la réussite sociale des Trente glorieuses, peut s’affirmer une identité franco-italienne, qui n’avait pas pu jusque-là digérer la xénophobie des années trente et le rejet anti-italien des années quarante.Pour conclure, on peut dire que le cas italien est un peu un contre-exemple, puisque la vie des communautés se déroule largement sans impulsion associative et que l’histoire des associations d’Italiens ne s’articule pas du tout sur celle des grandes lois sur les associations en France. Pour comprendre cette exception, nous avons suggéré la conjonction de trois spécificités: une spécificité italienne (campanilisme plus que nationalisme, absence de la question coloniale) ; une spécificité du milieu d’accueil, la France étant longtemps peu ouverte aux associations, notamment au temps de l’immigration italienne; ce qui rejoint la troisième spécificité, celle de l’époque : l’immigration et l’intégration des Italiens ont eu lieu alors que les questions d’identité se posaient en des termes différents, à l’ombre des conflits européens et de la lutte des classes, avec pour finir l’abondance des Trente glorieuses, exceptionnel ferment d’assimilation.



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