Table-ronde 2
1940-1981 : Entre croissance économique et décolonisation
:
à la recherche d'une légitimité
Multiplicité des associations
d'exilés républicains espagnols
Geneviève Dreyfus-Armand
Directrice de la BDIC et du Musée d'histoire contemporaine
Conservateur général des bibliothèques
Multiplicité des associations dexilés républicains
espagnolsLexil des républicains espagnols en France a été
une migration dun genre spécifique. Aussi, quelques rappels
ne sont pas inutiles afin de mieux comprendre la nature de la vie associative
que les Espagnols ont développée au long de plus de trois
décennies. Lexil consécutif à la Guerre civile
espagnole a eu la particularité de correspondre, dans son immense
majorité, à une arrivée massive, en un court laps
de temps, de réfugiés civils et militaires, la Retirada.
Jamais la France navait accueilli sur son sol un exode aussi massif
et soudain que celui des républicains espagnols en 1939 : près
dun demi million de réfugiés arrivèrent sur
le sol français en quelques jours, en janvier et février,
lorsque les troupes franquistes conquirent la Catalogne, lune
des dernières zones encore aux mains de la République.
À la suite de nombreux départs retours vers la
Péninsule Ibérique ou émigrations vers dautres
pays et des pertes liées à la guerre mondiale,
il restait encore environ 125 000 réfugiés espagnols à
la fin des années 1940. Les républicains espagnols ont
donc constitué le groupe le plus important de réfugiés
politiques recensés en France au lendemain de la Deuxième
Guerre mondiale et ils le sont restés jusquaux années
1960.
Deuxième caractéristique de lexil républicain
espagnol : les Espagnols étaient profondément marqués
par un événement qui avait eu valeur de mythe dès
son époque. Fortement politisés, notamment les premières
années de lexil à un moment où le renversement
de Franco paraissait encore possible, les exilés étaient
porteurs de tous les clivages hérités de la guerre dEspagne,
accentués encore du fait des aléas de lexil.
Un exil structuré, divisé et politisé
Lexil espagnol a connu un degré important
dorganisation et, en même temps, un morcellement considérable.
Autour de 175 entités de toutes natures ont structuré
cet exil entre 1939 et 1975. Même si ce chiffre ne peut être
quune approximation, compte tenu de lexistence plus ou moins
informelle de groupes locaux, il donne une idée de son mode de
fonctionnement. Evidemment, toutes les entités nont pas
été de même dimension, durée ou influence,
et un certain nombre sentrecroisaient et se recoupaient, partageant
les mêmes affiliés. Il nen reste pas moins que lexil
espagnol a connu une très grande diversité organisationnelle
(1). Le poids des rivalités et des dissensions
apparues pendant la guerre dEspagne a été déterminant
dans cet émiettement, aggravé par les nouveaux conflits
nés dans lexil et de lexil.
Dans cet ensemble, les organisations politiques ou syndicales ont prédominé
: elles ont représenté près des deux tiers des
organismes créés et ont publié quelques 450 titres
de périodiques. Leur poids et leur influence ont été
importants, notamment au lendemain de la Libération, quand les
républicains espagnols pensaient encore possible le renversement
du régime franquiste et se rattachaient majoritairement, voire
militaient activement, dans un mouvement ou un autre. Autour de 1948,
les organisations politiques et syndicales espagnoles influençaient
plus ou moins directement plusieurs dizaines de milliers de personnes
: anarchistes et socialistes étaient les plus nombreux, suivis
des communistes, des nationalistes basques et catalans, des diverses
tendances dextrême gauche et des républicains. Mais
cette période a marqué, pour tous les groupes, lapogée
et, par-là même, le déclin de leur sphère
dinfluence. En regard, le secteur associatif semblait minoritaire,
en dépit de son dynamisme, et très dépendant des
organisations politiques.
Ensuite, le processus de vieillissement des organisations, le désengagement
progressif des militants dû à de multiples facteurs où
les dissensions internes, le découragement devant labsence
de perspective politique à court terme ou les nécessités
de lintégration dans le pays daccueil nont
pas été les moindres, ont entraîné des baisses
continues deffectifs. Au fil du temps, surtout après le
milieu des années 50 quand tout espoir de voir chuter
Franco a semblé perdu et que lONU eut reconnu le régime
franquiste les effectifs des partis et mouvements politiques
se sont effilochés inéluctablement et les réfugiés
espagnols se sont tournés de plus en plus vers le secteur associatif.
Les associations étaient cependant souvent liées à
des courants politiques précis, même si dans un certain
nombre dentre elles diverses tendances pouvaient coexister non
sans luttes intestines. Malgré la diversité de leurs champs
dactivités, le politique nétait jamais absent.
Les pouvoirs publics français ne sy trompaient pas, qui
pratiquèrent vis-à-vis delles la même tolérance
implicite assortie de contrôle permanent que vis-à-vis
des partis et mouvements politiques proprement dits. Ils nhésitèrent
pas selon la conjoncture politique du moment ou sous la pression
de lEspagne franquiste à en interdire. En pleine
guerre froide, lorsque les organisations communistes espagnoles sont
dissoutes par le gouvernement français, des associations étaient
du nombre, comme les Amis de Mundo obrero et lAmicale des
Anciens FFI et Résistants espagnols. On doit signaler aussi lavis
généralement défavorable donné par le ministère
des Affaires étrangères pour les demandes dautorisation
dassociations culturelles comme les Maisons de Catalogne, les
Casals català.
L'engagement dans l'exil
Les associations créées par les républicains espagnols
ont été extrêmement diverses. Elles reflétaient
à la fois les conditions de larrivée des réfugiés,
leur destin intimement lié à la guerre dEspagne,
leur engagement dans lexil, leurs liens nombreux avec des secteurs
de la société française et leur volonté
de sauvegarder leur identité politique ou culturelle, voire régionale.
Les républicains espagnols trouvèrent en France des associations
démigrés déjà créées
par des Espagnols arrivés antérieurement et dans lesquelles
ils sinsérèrent, comme la Fédération
des immigrés espagnols en France devenue, après la Deuxième
Guerre mondiale, Fédération des Espagnols résidant
en France. Parmi les premières associations créées
figuraient les associations de solidarité et daide aux
réfugiés dont lobjet était dapporter
des secours matériels, dorganiser des centres de santé
ou de faciliter la réémigration vers dautres pays.
Même dans ce domaine, les clivages politiques hérités
de la guerre dEspagne aboutirent à la création dassociations
rivales. À la création en mars 1939 du SERE (Service dévacuation
des républicains espagnols), sous les auspices du dernier chef
de gouvernement, Juan Negrín, répondit en juillet de la
même année celle de la JARE (Groupement daide aux
républicains espagnols). Ces deux organismes, issus du Parti
socialiste espagnol, se chargèrent surtout de la réémigration
de réfugiés vers des pays tiers, notamment latino-américains
et tout particulièrement vers le Mexique. Solidarité internationale
antifasciste (SIA) et Solidarité espagnole, de tendance anarchiste,
semployèrent à aider les hommes internés,
les femmes et vieillards accueillis dans des centres dhébergement
et les enfants placés dans des colonies.
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Un Comité daide aux républicains espagnols se créa
en 1945 sous la présidence hautement symbolique de Picasso et
coordonnait les aides apportées après guerre aux réfugiés
espagnols souvent dans le besoin. À Toulouse, des médecins
anciens résistants FFI fondèrent un Hôpital baptisé
du nom de la rue où il fut installé lHôpital
Varsovie pour répondre aux besoins sanitaires des guérilleros
espagnols. Cet hôpital soignait aussi bien les grands traumatismes
dus aux guerres vécues par les républicains que les pathologies
liées à lémigration mais son action cessa
avec linterdiction en 1950 de lAmicale des anciens FFI et
résistants espagnols et des organisations communistes espagnoles.
La Croix-rouge républicaine espagnole, reconstituée en
1945, fonctionna avec laccord officieux du Comité international
et du gouvernement français et exerça une activité
jusquà sa dissolution en 1986. Des dispensaires installés
souvent dans des locaux prêtés par la Croix-Rouge française
reçurent des patients à Paris et à Toulouse jusquà
la fin du franquisme ; ceux de Bayonne ou Montauban nont, semble-t-il,
pas fonctionné au-delà des années 1950.
Les républicains espagnols arrivaient en France avec, pour beaucoup,
un parcours professionnel et un passé de combattants. Quelques
associations professionnelles se constituèrent, comme lAssociation
des marins de la République espagnole ou lAssociation de
solidarité des fonctionnaires des corps de sécurité.
Les associations danciens combattants de la guerre dEspagne
jouèrent un rôle important de solidarité entre leurs
membres, mais aussi de préparation pour une éventuelle
action armée en Espagne. LAssociation militaire de la République
espagnole a été fondée à Toulouse dès
1944 par danciens officiers républicains afin de recenser
les cadres de larmée républicaine en exil ; elle
se voulait neutre et nomma le général de Gaulle président
dhonneur. Lorsquelle décida de sauto-dissoudre
en 1945, les communistes jugèrent opportun de conserver un groupement
susceptible de fournir des cadres militaires en prévision dune
action armée en Espagne et ils créèrent lAssociation
militaire de larmée républicaine espagnole. Destinée
à organiser la solidarité envers les mutilés et
invalides de la guerre dEspagne, qui vivaient leur exil de façon
doublement douloureuse dans des conditions matérielles parfois
précaires, sest constituée la Ligue des mutilés
et invalides de la guerre dEspagne qui regroupait 2250 invalides
en 1947.
Les républicains espagnols avaient participé à
la défense de la France et étaient entrés nombreux
dans la Résistance, aussi ajoutèrent-ils à ces
associations liées à la guerre dEspagne des associations
danciens résistants ou déportés. LAmicale
des anciens FFI et résistants espagnols fut créée
à Toulouse en avril 1945 en présence de Louis Saillant
de la CGT, président du Conseil national de la Résistance
; assez vite contrôlée par le Parti communiste espagnol,
très engagé dans la Résistance, elle fut dissoute
en 1950 en même temps que les autres organisations communistes
espagnoles. Ce ne fut quen 1976 que lAmicale des anciens
guérilleros espagnols en France a pu se reconstituer, sous le
patronage de Jean Cassou, Jacques Chaban-Delmas, Alain Savary, Léo
Hamon et Serge Ravanel. Cette Amicale sest notamment occupée
de lhomologation des unités combattantes de guérilleros
au titre de la Résistance et de lérection dun
monument dans lAriège, à Prayols, lieu de combats
importants pour la libération du département et où
sillustrèrent particulièrement les Espagnols. LAmicale
devint pour partie, en 1984, la Confédération nationale
dAmicales départementales danciens guérilleros
espagnols en France. Une Fédération espagnole des déportés
et internés politiques sest dautre part consacrée
plus particulièrement à perpétuer la mémoire
des déportés morts et disparus et à aider les survivants.
En 1982, se créa au Boulou, dans les Pyrénées-Orientales,
lAssociation danciens combattants et victimes de guerre
de la République espagnole, pour représenter à
la fois les anciens combattants de la République espagnole, les
anciens résistants et les victimes de la répression franquiste
qui ont souvent connu de longues années de détention
en Espagne englobant ainsi lintégralité du
destin de nombre de républicains espagnols.
Les associations culturelles
Cependant, les associations les plus nombreuses et les plus vivaces
ont été les associations culturelles, notamment celles
animées par les Basques et les Catalans, dont la culture était
prohibée dans lEspagne franquiste. Fait notable, les associations
culturelles ont été souvent parmi les premières
créées, comme en témoigne lactivité
culturelle entreprise dans les camps dinternement. Lexil
espagnol sest employé à maintenir vivant lesprit
qui lavait opposé au vainqueur et à le diffuser.
Le combat politique se trouvait, en prolongement direct de la guerre
dEspagne, souvent associé à la sauvegarde dun
héritage historique et culturel ; de même qualors,
la lutte contre les nationalistes sétait faite largement
au nom de la défense de la culture, le combat de lexil
contre le franquisme revêtait inévitablement un aspect
culturel. Cet enracinement dans une culture hispanique libérale
a constitué certainement, au-delà des clivages idéologiques,
le ciment essentiel de la cohésion identitaire de lexil
espagnol.
Les associations et les revues culturelles quelles ont édité
près de cinquante titres ont joué un rôle
déterminant dans la préservation de lidentité
des réfugiés, mais ont été également
des lieux douverture vers dautres cultures. Dans cette activité,
les intellectuels souvent communistes , les anarchistes
et les groupes catalans et basques ont joué un rôle majeur.
De nombreuses associations se sont créées dès 1939
et, après léclipse des années de guerre,
ont ressurgi en 1944 tandis que de nouvelles apparaissaient, témoignant
de limportance revêtue par la culture, tels des Cercles
García Lorca à Casablanca et à Alger ce
dernier présidé un temps par le préfet et
surtout la très active Union des intellectuels espagnols qui
publia régulièrement un bulletin entre 1944 et 1948. Créée
dans le sillage idéologique de lorganisation unifiée
de la Résistance espagnole, lUNE, par des écrivains,
artistes, médecins, enseignants et scientifiques espagnols, lUnion
des intellectuels espagnols eut Pablo Picasso parmi ses présidents
dhonneur et Rafael Alberti et Jorge Semprún parmi ses animateurs.
Un Front franco-espagnol des lettres, présidé par Jean
Cassou, a édité une revue consacrée à la
poésie française et espagnole, Méduse. De nombreuses
autres associations se sont constituées : associations duniversitaires,
de journalistes ou dartistes en exil. Des foyers culturels se
sont organisés sur le plan local, tels la Casa de España
à Bordeaux ou les Centres espagnols de Perpignan ou Saint-Denis,
sinsérant parfois dans des associations préexistantes
fondées par des générations antérieures
dimmigrés espagnols, comme la Colonie espagnole de Béziers.
Les athénées
Impulsés par des intellectuels mais ouverts à un vaste
public, des athénées ateneos se sont créés
dans lexil français, dans la continuation du mouvement
culturel libéral né en Espagne au XIXe siècle.
Les athénées avaient été, jusquà
lavènement du franquisme, des centres culturels consacrés
à la discussion et à lenseignement et avaient joué
un grand rôle dans la proclamation de la République. A
Paris, à Toulouse ou à Lyon, des athénées
se sont constitués, uvrant à diffuser la langue
et la culture hispaniques, organisant débats et conférences
animés par des personnalités politiques et intellectuelles
tant françaises quespagnoles et proposant à
leurs membres des rencontres conviviales hebdomadaires, des tertulias,
typiques veillées à lespagnole. Des soirées
artistiques, littéraires ou musicales pouvaient attirer un public
nombreux et diversifié. LAthénée ibéro-américain
de Paris se plaça, dès sa création en 1957, dans
une perspective transnationale et attira des Latino-Américains
et des Portugais en exil, reliés par une commune opposition aux
dictatures de leurs pays respectifs et par une volonté semblable
de sauvegarder des identités culturelles parentes.
Du fait de la longue durée de lexil espagnol et de lapparition
de nouvelles générations nées en France, les cultures
des républicains espagnols évoluèrent au fil du
temps, insensiblement. De la volonté de poursuivre la vie culturelle
de la République, les Espagnols sont passés à une
ouverture vers dautres horizons et à un indéniable
métissage des cultures. Lactivité éditoriale
de la section espagnole du Congrès pour la liberté de
la culture, autour de la revue Cuadernos éditée entre
1953 et 1965 par toutes les tendances de lexil communistes
exceptés fut particulièrement significative. Animée
par danciens dirigeants du POUM, Julián Gorkín et
Ignacio Iglesias, dont les convictions antistaliniennes rejoignaient
celles dun ancien communiste comme Arthur Koestler, lune
des figures de proue du Congrès, la revue Cuadernos gagna la
collaboration de nombreux écrivains et hommes politiques français
et latino-américains, mais aussi dorigines diverses comme
Nehru, Pasternak, Faulkner, Huxley ou Adorno. La section espagnole du
Congrès pour la liberté de la culture a marqué
la première ouverture dampleur de lexil espagnol
sur lAmérique latine mais aussi sur dautres continents.
Les initiatives basques et catalanes
Lun des ensembles associatifs les plus caractéristiques
fut celui créé sur linitiative des exilés
dorigine basque et catalane, dont les langues et cultures étaient
prohibées en Espagne. De très nombreuses associations
animées par les minorités régionales se sont constituées
en divers points de lHexagone et quelques-unes subsistent encore
de nos jours. Au lendemain de la Libération, à Saint-Jean-de-Luz,
un mouvement Gernika a publié quelques années une revue
de même nom, spécialisée en histoire, philosophie,
philologie et littérature et organisait également des
cycles de conférences. Dans la même région et dans
les mêmes années, un Institut basque de recherches a édité
plusieurs revues consacrées à lethnographie, larchéologie
et la linguistique. Dès 1939, les Catalans avaient créé
la Fondation Raymond Lulle destinée à maintenir vivante
la culture catalane et à aider étudiants, intellectuels
et artistes en exil. Après la Deuxième Guerre mondiale,
de nombreuses associations sont apparues, telle Culture catalane à
Paris qui, dès sa création, organisa un concert
de Pablo Casals salle Pleyel ou comme le Centre détudes
économiques et sociales Toulouse-Barcelone. Ce centre organisait
des cours et des conférences dans la métropole du Sud-Ouest
afin de préparer les exilés catalans à un retour
dans la Péninsule, jugé alors proche.
Des groupes artistiques catalans, chorales, groupes de danse et de sardane,
se créèrent en nombre, particulièrement dans le
Sud-Ouest. Des Casals català Maisons de Catalogne
se constituèrent ou prirent la suite, comme ce fut le cas dans
la capitale, de centres catalans fondés dans les années
1920 par des émigrés catalans. Le nombre de casals créés
par des réfugiés tournait autour dune bonne quinzaine
en 1956 ; on en trouvait à Paris, Perpignan, Castres, Angoulême,
Lyon, Marseille, Carcassonne, mais aussi à Agde, Béziers,
Bordeaux, Montauban, Nevers, Orléans, Avignon, et trois coexistaient
à Toulouse. Ils proposaient à leurs adhérents excursions
et visites culturelles, récitals de musique et de chant, ciné-clubs,
cours de catalan, conférences, fêtes, troupes de théâtre
amateur, équipes sportives ou clubs de sardanes. Lieux de rencontres
des exilés catalans, où lon pouvait parler la langue
du pays, célébrer les fêtes traditionnelles, revivre
le temps passé, chanter, danser ou faire du théâtre,
les Casals néchappaient pas plus que dautres organismes
aux luttes dinfluence politique : ainsi, un Foyer de fraternité
catalane vit le jour à Toulouse en 1950, fondé par les
éléments non communistes du Casal existant. Pour la grande
majorité des réfugiés catalanophones, ces lieux
de sociabilité jouèrent un rôle décisif de
sauvegarde dune identité culturelle : ainsi, de 1945 à
1956, le Casal de Catalunya de Paris comptait une moyenne annuelle de
plus de 300 adhérents, ce qui représentait plus de deux
Catalans réfugiés sur trois.
Le département des Pyrénées-Orientales devint rapidement
un centre important de lémigration catalane et de nombreuses
associations sy créèrent, tel un Groupe détudes
économiques et sociales, destiné à "devenir
une conscience" et un lieu de réflexion solide sur lactualité
socio-économique de lEspagne contemporaine. Une association
de réfugiés originaires dune petite ville des Pyrénées
catalanes, Berga, se constitua à Prades et organisa des fêtes
avec chants, danses traditionnelles et récitals de poésie.
Prades, où sétait exilé le violoncelliste
Pablo Casals, devint vite le lieu dun festival de musique internationalement
réputé. À Paris, dans les années 1950, se
créa un Institut catalan dart et de culture, sous le patronage
du recteur Jean Sarrailh et de personnalités telles que Albert
Camus, Jean Cassou ou François Mauriac. Au cours de la décennie
suivante, afin dassurer la jonction avec les Catalans de lintérieur,
se créèrent des délégations françaises
dassociations culturelles fondées au-delà des Pyrénées
; le processus sétait alors inversé et linitiative
revenait alors à " lintérieur ". Entre
autres exemples, un Omnium culturel, clandestin à Barcelone,
implanta à Paris une délégation qui proposait une
bibliothèque et une discothèque, des conférences
et des cours de catalan, présentait des expositions et animait
une émission bimensuelle à lORTF. Au début
des années 1970, lOmnium culturel fut cédé
par ses responsables à lUniversité française
et constitue aujourdhui lInstitut détudes catalanes
de lUniversité Paris IV, non loin du Centre Pompidou. Exemple
tout à fait symbolique dune association clandestine en
Espagne, animée en France par des réfugiés et qui
devint ensuite partie intégrante de lUniversité
française.
Une passerelle vers la société française
Certaines associations ont été demblée des
passerelles importantes avec la société française
: les associations franco-espagnoles. Elles ont été des
lieux dinfluences culturelles croisées. Leur activité
se situait toujours à lintersection du politique et du
culturel. Des comités franco-espagnols existèrent dans
diverses régions. La section française de la Ligue internationale
des Amis des Basques, présidée à lorigine
par François Mauriac, a aidé matériellement le
gouvernement basque à poursuivre son activité pendant
des années. Cest sous légide de la LIAB que
furent organisées diverses manifestations artistiques basques
: expositions de peintures, galas de musique et de danse. LAssociation
France-Espagne, présidée par Jean Cassou et Paul Eluard,
a développé un important travail de sensibilisation internationale
aux problèmes de lEspagne et de ses réfugiés.
Des exilés y collaboraient aux côtés dintellectuels
français. Peu après fut créée lAssociation
des Amis de la République espagnole, animée par Edouard
Herriot, René Cassin et Pierre Mendès France. Des organismes
franco-espagnols spécifiquement culturels se sont créés,
comme lAlliance intellectuelle franco-ibérique en 1951,
toujours sur linitiative de Jean Cassou. Un journal franco-espagnol
fut publié à Paris de 1955 à 1958, Nueva República
; son comité éditeur était français, composé
de Jean Cassou, Albert Camus et Paul Rivet.
Les exilés espagnols participèrent avec des intellectuels
français ou dautres nationalités à des mouvements
transnationaux et créèrent dans lexil les sections
espagnoles de ces mouvements, comme les Amis des Nations Unies, la Ligue
internationale des droits de lhomme et du citoyen la Ligue
espagnole avait été accueillie dès 1939 au siège
de la Ligue française , lAssociation internationale
des juristes démocrates ou la Ligue internationale de lenseignement.
Les républicains espagnols en exil furent ainsi actifs dans des
associations internationales, ce qui était interdit aux Espagnols
de lintérieur.
Le secteur associatif a connu un développement notable dans lexil
espagnol. Cet exil sest trouvé ainsi structuré tant
sur le plan politique que syndical et culturel, et charpenté
par des réseaux de sociabilité multiples. Il est probable
que, loin de faire écran par rapport à la société
daccueil, ces réseaux ont évité une déstructuration
mentale des exilés. Souvent déçus de lengagement
politique, sans renoncer pour autant à leur option idéologique,
les réfugiés trouvaient dans ces lieux de convivialité
la possibilité de rêver entre eux au retour en Espagne
et dévoquer le passé, mais ils y rencontraient aussi
un point dancrage nécessaire pour surmonter les problèmes
de la vie quotidienne : quête dun travail, dun logement,
recomposition de la famille, etc. Dans le cas des minorités régionales,
il sest agi non seulement de préserver une identité
culturelle mais aussi den assurer la transmission à la
génération née dans lexil et de maintenir
des liens avec lintérieur. Non sans paradoxe, si les associations
ont été un élément important de sauvegarde
identitaire, elles ont permis aux Espagnols de trouver une inscription
plus facile dans la société française. Quant aux
associations plurinationales, de par les liens multiples avec la société
française, elles ont permis dévidence aux exilés
espagnols de connaître une imprégnation culturelle favorable
à leur insensible intégration.
Alors que les partis et les mouvements politiques étaient tournés
vers lEspagne, luttaient pour y rétablir la démocratie
et restaient souvent prisonniers de vieux débats sur le passé
et les responsabilités des uns ou des autres dans la défaite,
ce fut plutôt par le biais des associations notamment culturelles
que sest effectuée la lente acculturation des migrants.
Ces associations ont été des vecteurs indéniables
dune intégration non voulue au départ, qui sest
faite avec le temps, au fur et à mesure que les espoirs de retour
en Espagne sévanouissaient. Et parce que le retour était
impossible ou impensable.Le secteur associatif a peut-être été
minoritaire en termes quantitatifs dans lexil des républicains
espagnols mais, paradoxalement, cest celui qui a perduré
au-delà du rétablissement de la démocratie en Espagne
et de la fin officielle du statut de réfugiés pour les
Espagnols, en 1981.
Aujourdhui, au début du XXIe siècle, le secteur
partidaire espagnol nexiste pratiquement plus en France, il est
entièrement localisé en Espagne. En revanche, quelques
éléments du secteur associatif animé ou créé
par les républicains espagnols sont toujours vivaces. Ce sont
les Casas de España et les Casals català Maisons
dEspagne et de Catalogne où les survivants de la
Retirada et leurs descendants côtoient des immigrés espagnols
arrivés dans dautres circonstances, dans les années
1950 ou 1960. Nombre de ces Casas sont regroupées au sein de
la FACEEF, Fédération des associations et centres démigrés
espagnols en France.
Plus directement liées à lexil républicain
sont les associations danciens résistants en France, comme
lAmicale des anciens guérilleros espagnols en France, anciens
combattants FFI, qui ont seulement reçu tout récemment
des marques officielles de reconnaissance pour leur action résistante.
Cest, dans le domaine culturel, la Fondation Antonio Machado de
Collioure, créée au lieu même où le poète
républicain est mort quelques jours après la Retirada.
Et cest enfin, la volonté pour les nouvelles générations
de marquer leur filiation avec les générations antérieures
de combattants de la liberté et la toute récente création
de lAssociation des Fils et Filles de républicains espagnols
et enfants de lexode. Fils et filles porteurs dune double
culture, française et espagnole, souvent très impliqués
dans des associations françaises, qui ont tenu, en 2001, sur
les lieux du premier camp dinternement pour réfugiés
espagnols à Argelès-sur-Mer une manifestation
symbolique pour rappeler larrivée des Espagnols en 1939
et leur rendre hommage.
Par une culture hispanique vivante et une mémoire historique
réactivée, des citoyens dorigine espagnole inscrivent
ainsi dans la société française les traces de leur
passé familial et social propre.
__________________________________________________________________
(1)- Geneviève Dreyfus-Armand, LEmigration
politique espagnole en France au travers de sa presse, 1939-1975, thèse
de doctorat dhistoire, IEP de Paris, 1994 et LExil des
républicains espagnols en France. De la Guerre civile à
la mort de Franco, Paris, Albin Michel, 1999. Retour
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