Actes du colloque
1901-2001 Migrations et vie associative : entre mobilisations et participation
Institut du monde arabe, 8 octobre 2001



Table-ronde 3
1981-2001 : Politiques publiques, associations civiques et associations communautaires

Négociation identitaire en France et en Allemagne


Riva Kastoryano
Docteur en sociologie
Chercheur au Centre d'études et de recherches internationales (CERI)
 


Mon intervention s’inscrit dans la continuité de ce qui vient d’être dit, mais peut apporter quelque chose de plus. Que les associations soient sociétaristes, ethniques, locales, communautaires, il s’est passé quelque chose à partir de leur création en 1981 : c’est un tournant dans la gestion des immigrations, c’est le fait que les immigrés se situent directement face à l’Etat. C’est cette façon de se situer face à l’Etat, à travers les associations, qui pose de nouvelles questions par rapport à l’immigration.

D’abord, cela a eu un effet sur la conception même de la sectorialité qui s’exprime à la fois par l’attachement à une identité dite d’origine, et en même temps à une identification à la communauté nationale et une autre identification, une identité culturelle autre que nationale sans que cela ne tombe en contradiction. Une citoyenneté aussi s’exprime par l’aménagement de l’individu à une communauté ethnique, culturelle qui se définit dans le cadre de ces associations. En fait, ces associations sont vouées à définir ce qu’une quête d’identité peut représenter.

Donc, une citoyenneté qui ouvre la voie à des négociations, des négociations d’identité, ce qui revient à négocier les termes, les modes et les moyens d’être inclus dans la société, et de définir les nouveaux termes de la citoyenneté.
Je suis tout à fait d’accord que les associations constituent des instances de socialisation. Mais il s’agit aussi, à travers ces associations d’éviter toute forme d’exclusion qu'elle soit culturelle, politique, économique, sociale, pour aboutir à une idée de reconnaissance des représentativités, d’une identité qui serait justement à définir dans le cadre des associations.

Je vais essayer de voir, premièrement, l’expression publique d’une identité collective, comme le passage d’un groupe latent à une communauté culturelle d’action qui se définit par rapport à l’Etat ; deuxièmement, la socialisation politique concernant les lieux de formation d’une identité de citoyen qui s’exprime par l’engagement ; troisièmement, les associations qui posent la question de la représentation et de la reconnaissance.


L'expression publique d'une identité collective


En France, comme dans toutes les démocraties occidentales, des mesures gouvernementales en faveur de l’intégration vont de paire désormais avec un discours sur la reconnaissance culturelle. C’est ce qui a été appelé la politique des identités. C’est d’ailleurs dans cette perspective qu’il faut justifier peut-être le remplacement du mot assimilation par le mot intégration.

Les associations définies comme des moyens de solidarité cherchent à faire connaître ou reconnaître une identité culturelle. En France, cela est venu avec le droit à la différence. L’idée a été lancée en 1981 par le parti socialiste au pouvoir. Quant au droit, il a trouvé une assise dans les associations d’étrangers grâce à la libéralisation de la loi en octobre 1981.

Les communautés de fait qui se constituaient dans les quartiers commencent à se formaliser et s’institutionnaliser avec les associations. Il reste à donner un contenu culturel.

Lors du vote de la loi du 9 octobre 1981 libéralisant les associations, les débats parlementaires ont justifié le phénomène comme suit, je résume.

L’association est l’expression des solidarités nationales, culturelles, sociales et l’instrument de leur approfondissement. Elles constituent à ce titre un moyen de rendre les hommes plus proches face à l’isolement dont peuvent souffrir les personnes transplantées, de renouer des liens avec le pays d’origine et de se réapproprier une identité culturelle.
J’insiste sur ce thème de réappropriation d’identité culturelle. On se demande de quelle identité il s’agit, de quelle réappropriation.

A l’intérieur des associations, une entité culturelle correspond au processus d’installation permanente dès lors qu’il se définit et qu’il donne bien une réécriture de l’histoire de l’immigration en intégrant la vieille patrie pour développer une fierté ethnique aussi bien nationale qu’immigrée.

Les discours dans ces associations alternent avec des actions qui veulent donner une forme au culturel. Dans ce cas, les organisations à vocation identitaire apparaissent comme un refuge, parfois même un sanctuaire où se concrétisent la culture, la religion, l’ethnicité, la nation d’origine.

Chacun de ces concepts intervient pour transformer une communauté locale informelle, constituée de fait par la proximité spatiale, en une communauté culturelle qui va se situer face à l’Etat puisqu’à partir des politiques gouvernementales, c’est l’Etat qui est à l’origine de la constitution d’une telle communauté.


La socialisation politique


Les cultures inventées ou réappropriées ou affirmées depuis les années 1980 sont en grande partie alimentées par le débat public, des thèmes comme le racisme, la place de l’étranger dans la société, son rôle économique ou encore ses conditions d’accès à la communauté nationale, ses droits. Ces débats ont généré une prise de conscience identitaire dans les populations issues de l’immigration des années 1960. Cette prise de conscience se trouve renforcée par les politiques locales, nationales, gouvernementales ciblées, même si l’on rejette l’idée du multiculturalisme ; ces politiques ciblées par rapport aux populations immigrées soit dans les quartiers ou à travers les associations ne sont pas loin de ces pratiques de multiculturalisme.

Ce qui conduit aussi à penser que les Etats sont effectivement à l’origine de la construction de ce genre de communautés. Cela se traduit par les ressources mises à la disposition des populations immigrées -tout à l’heure, Dominique a communiqué les sources de financement- ou étrangères et vont dans le sens d’abord de l’égalité des traitements ou de l’égalité de droit dans le principe fondamental des démocraties.

Du point de vue des militants associatifs, les identités constituent désormais le bien autour duquel pourrait se constituer un groupe ou même une communauté pour accéder à une compétition pour ces ressources.
De ce fait, la création d’associations repose sur une dualité d’objectifs évidente puisqu’elles visent à développer une conscience politique et en même temps à s’intégrer dans les structures de l’Etat.


La question de la représentation et de la reconnaissance


Les associations de participation civique conviennent aux populations qui sont actives dans les associations à développer une identité de citoyen. Cette identité de citoyen passe par une forme d’acculturation politique pour chacun des modes et des moyens d’agir en politique, le savoir-faire politique pour se situer d’égal à égal face aux institutions, aux autorités publiques et même face à l’Etat.

Donc, c’est cette identité de citoyen qui va donner la légitimité pour négocier ce qui constitue l’identité, le ciment d’une communauté reformée. Cette communauté et le contenu même de cette communauté se définissent toujours par rapport à l’Etat.

En l’occurrence, en France, l’affaire du foulard dans les années fin 1980 et même 1990 et tout le débat, ont incité toutes les associations à se définir, à s’identifier, à demander une représentation, une reconnaissance qui serait dans la légitimité des pouvoirs publics et qui se situe par rapport à l’Islam devenu le seul cadre de la légitimité, de la reconnaissance.
Depuis l’affaire du foulard, il y a eu plusieurs tentatives de représentation de l’Islam qui seraient plutôt dans le cadre de la reconnaissance.

Une telle reconnaissance ouvre la voie à des négociations identitaires et pose finalement la question de la citoyenneté. Il s’agit en vérité de négocier les nouveaux modes et moyens d’inclusion des populations issues de l’immigration musulmane dans la communauté politique sur une base ou un équilibre différents des structures communautaires qui prennent forme à l’intérieur des institutions nationales et des institutions nationales elles-mêmes.



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