Table-ronde 3
1981-2001 : Politiques publiques, associations civiques et associations
communautaires
Négociation identitaire en France et en Allemagne
Riva Kastoryano
Docteur en sociologie
Chercheur au Centre d'études et de recherches internationales
(CERI)
Mon intervention sinscrit dans la continuité de ce qui
vient dêtre dit, mais peut apporter quelque chose de plus.
Que les associations soient sociétaristes, ethniques, locales,
communautaires, il sest passé quelque chose à partir
de leur création en 1981 : cest un tournant dans la gestion
des immigrations, cest le fait que les immigrés se situent
directement face à lEtat. Cest cette façon
de se situer face à lEtat, à travers les associations,
qui pose de nouvelles questions par rapport à limmigration.
Dabord, cela a eu un effet sur la conception même de la
sectorialité qui sexprime à la fois par lattachement
à une identité dite dorigine, et en même temps
à une identification à la communauté nationale
et une autre identification, une identité culturelle autre que
nationale sans que cela ne tombe en contradiction. Une citoyenneté
aussi sexprime par laménagement de lindividu
à une communauté ethnique, culturelle qui se définit
dans le cadre de ces associations. En fait, ces associations sont vouées
à définir ce quune quête didentité
peut représenter.
Donc, une citoyenneté qui ouvre la voie à des négociations,
des négociations didentité, ce qui revient à
négocier les termes, les modes et les moyens dêtre
inclus dans la société, et de définir les nouveaux
termes de la citoyenneté.
Je suis tout à fait daccord que les associations constituent
des instances de socialisation. Mais il sagit aussi, à
travers ces associations déviter toute forme dexclusion
qu'elle soit culturelle, politique, économique, sociale, pour
aboutir à une idée de reconnaissance des représentativités,
dune identité qui serait justement à définir
dans le cadre des associations.
Je vais essayer de voir, premièrement, lexpression publique
dune identité collective, comme le passage dun groupe
latent à une communauté culturelle daction qui se
définit par rapport à lEtat ; deuxièmement,
la socialisation politique concernant les lieux de formation dune
identité de citoyen qui sexprime par lengagement
; troisièmement, les associations qui posent la question de la
représentation et de la reconnaissance.
L'expression publique d'une identité collective
En France, comme dans toutes les démocraties occidentales, des
mesures gouvernementales en faveur de lintégration vont
de paire désormais avec un discours sur la reconnaissance culturelle.
Cest ce qui a été appelé la politique des
identités. Cest dailleurs dans cette perspective
quil faut justifier peut-être le remplacement du mot assimilation
par le mot intégration.
Les associations définies comme des moyens de solidarité
cherchent à faire connaître ou reconnaître une identité
culturelle. En France, cela est venu avec le droit à la différence.
Lidée a été lancée en 1981 par le
parti socialiste au pouvoir. Quant au droit, il a trouvé une
assise dans les associations détrangers grâce à
la libéralisation de la loi en octobre 1981.
Les communautés de fait qui se constituaient dans les quartiers
commencent à se formaliser et sinstitutionnaliser avec
les associations. Il reste à donner un contenu culturel.
Lors du vote de la loi du 9 octobre 1981 libéralisant les associations,
les débats parlementaires ont justifié le phénomène
comme suit, je résume.
Lassociation est lexpression des solidarités nationales,
culturelles, sociales et linstrument de leur approfondissement.
Elles constituent à ce titre un moyen de rendre les hommes plus
proches face à lisolement dont peuvent souffrir les personnes
transplantées, de renouer des liens avec le pays dorigine
et de se réapproprier une identité culturelle.
Jinsiste sur ce thème de réappropriation didentité
culturelle. On se demande de quelle identité il sagit,
de quelle réappropriation.
A lintérieur des associations, une entité culturelle
correspond au processus dinstallation permanente dès lors
quil se définit et quil donne bien une réécriture
de lhistoire de limmigration en intégrant la vieille
patrie pour développer une fierté ethnique aussi bien
nationale quimmigrée.
Les discours dans ces associations alternent avec des actions qui veulent
donner une forme au culturel. Dans ce cas, les organisations à
vocation identitaire apparaissent comme un refuge, parfois même
un sanctuaire où se concrétisent la culture, la religion,
lethnicité, la nation dorigine.
Chacun de ces concepts intervient pour transformer une communauté
locale informelle, constituée de fait par la proximité
spatiale, en une communauté culturelle qui va se situer face
à lEtat puisquà partir des politiques gouvernementales,
cest lEtat qui est à lorigine de la constitution
dune telle communauté.
La socialisation politique
Les cultures inventées ou réappropriées ou affirmées
depuis les années 1980 sont en grande partie alimentées
par le débat public, des thèmes comme le racisme, la place
de létranger dans la société, son rôle
économique ou encore ses conditions daccès à
la communauté nationale, ses droits. Ces débats ont généré
une prise de conscience identitaire dans les populations issues de limmigration
des années 1960. Cette prise de conscience se trouve renforcée
par les politiques locales, nationales, gouvernementales ciblées,
même si lon rejette lidée du multiculturalisme
; ces politiques ciblées par rapport aux populations immigrées
soit dans les quartiers ou à travers les associations ne sont
pas loin de ces pratiques de multiculturalisme.
Ce qui conduit aussi à penser que les Etats sont effectivement
à lorigine de la construction de ce genre de communautés.
Cela se traduit par les ressources mises à la disposition des
populations immigrées -tout à lheure, Dominique
a communiqué les sources de financement- ou étrangères
et vont dans le sens dabord de légalité des
traitements ou de légalité de droit dans le principe
fondamental des démocraties.
Du point de vue des militants associatifs, les identités constituent
désormais le bien autour duquel pourrait se constituer un groupe
ou même une communauté pour accéder à une
compétition pour ces ressources.
De ce fait, la création dassociations repose sur une dualité
dobjectifs évidente puisquelles visent à développer
une conscience politique et en même temps à sintégrer
dans les structures de lEtat.
La question de la représentation et de la reconnaissance
Les associations de participation civique conviennent aux populations
qui sont actives dans les associations à développer une
identité de citoyen. Cette identité de citoyen passe par
une forme dacculturation politique pour chacun des modes et des
moyens dagir en politique, le savoir-faire politique pour se situer
dégal à égal face aux institutions, aux autorités
publiques et même face à lEtat.
Donc, cest cette identité de citoyen qui va donner la légitimité
pour négocier ce qui constitue lidentité, le ciment
dune communauté reformée. Cette communauté
et le contenu même de cette communauté se définissent
toujours par rapport à lEtat.
En loccurrence, en France, laffaire du foulard dans les
années fin 1980 et même 1990 et tout le débat, ont
incité toutes les associations à se définir, à
sidentifier, à demander une représentation, une
reconnaissance qui serait dans la légitimité des pouvoirs
publics et qui se situe par rapport à lIslam devenu le
seul cadre de la légitimité, de la reconnaissance.
Depuis laffaire du foulard, il y a eu plusieurs tentatives de
représentation de lIslam qui seraient plutôt dans
le cadre de la reconnaissance.
Une telle reconnaissance ouvre la voie à des négociations
identitaires et pose finalement la question de la citoyenneté.
Il sagit en vérité de négocier les nouveaux
modes et moyens dinclusion des populations issues de limmigration
musulmane dans la communauté politique sur une base ou un équilibre
différents des structures communautaires qui prennent forme à
lintérieur des institutions nationales et des institutions
nationales elles-mêmes.
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