Table-ronde 3
1981-2001 : Politiques publiques, associations civiques et associations
communautaires
L'évolution du statut et du rôle des élus issus
des migrations dans la vie politique locale (1989-2001)
Vincent Geisser
Chercheur CNRS-IREMAM
Enseignant à l'IEP d'Aix-en-Provence
Il y a douze ans, lorsque j’étais
encore un apprenti chercheur, j’ai conduit l’une des premières
études sur la présence et la participation des Français
issus des migrations maghrébines dans la vie politique locale
*. À l’époque, je développais
une vision extrêmement critique à l’égard
de cette expérience en montrant que l’entrée des
enfants issus des migrations dans les assemblées politiques municipales
ne signifiait pas forcément un progrès de la démocratie
locale. Et pour cause : ces candidats et élus d’un "type
nouveau" étaient souvent enfermés dans des rôles
et des statuts bien précis, en rapport avec leur filiation réelle
ou imaginaire. En somme, avant d’être considérés
comme des candidats ou des élus républicains comme tous
les autres, leur présence était d’abord envisagée
sous l’angle de la médiation entre le système politique
local et des populations qui étaient censées poser des
problèmes spécifiques, d’ordre social, culturel,
voire même religieux. En ce sens, ces nouveaux élus, quelle
que soit leur bonne volonté, avaient du mal à échapper
à une forme d’assignation communautaire et ethnique
qui était la traduction politique de cette obsession des pouvoirs
publics de l’époque à trouver des médiateurs
idéaux. En définitive, la présence de Français
d’origine maghrébine dans les conseils municipaux apparaissait
alors comme le prolongement politique de cette problématique
(je devrais dire aussi cette fantasmatique) de la médiation sociale,
fondée sur des préjugés ethniques et culturalistes,
selon le vieil adage : les Arabes parlent aux Arabes, les Africains
aux Africains, les Comoriens aux Comoriens....
Derrière ce projet, il se profilait moins un calcul électoral
(attirer les suffrages des électeurs issus des migrations), qu’une
réponse à une angoisse sociale, fortement présente
chez nos hommes politiques, notamment à gauche : injecter une
certaine dose de différentialisme au sein de notre système
politique, et ceci afin de contenir les risques d’explosion, voire
même pour ramener un certaine nombre de revendications du mouvement
associatif dans une juste "proportion républicaine".
Il faut souligner aujourd’hui la profonde ambivalence du discours
d’intégration républicaine : d’un côté,
il prône l’universalité, la neutralité bienveillante,
la citoyenneté (la République ne reconnaît que des
individus citoyens et non des communautés), mais de l’autre,
il ethnicise et communautarise en permanence, imposant de plus en plus
une lecture ethnique des questions sociales, urbaines et scolaires.
Les crises et les dysfonctionnements de notre "bonne société
française" comporteraient ainsi des soubassements culturels
et identitaires qu’il serait urgent de traiter et de contenir,
afin d’éviter l’affaiblissement de notre cohésion
sociale. Regardons comment aujourd’hui sont traitées les
conséquences des attentats du 11 septembre. Je n’ai pas
l’impression que l’on ait beaucoup évolué
par rapport à ces représentations à la fois culturalisantes
et dramatisantes des années 1980. On a parfois le sentiment,
en écoutant nos hommes politiques, que nos quartiers difficiles
seraient peuplés de "petits Ben Laden en puissance".
Certes, nos hommes politiques usent beaucoup de précautions dans
leurs discours : "il ne faut pas faire d’amalgame, non
l’islam ne doit pas être confondu avec le terrorisme, les
musulmans de France aiment la paix, mais si l’on ne fait rien
pour ces quartiers, il pourrait se réveiller des vocations de
petits Ben Laden de banlieue". En soi, bien que ces discours
se veuillent rassurants, il sont aussi républicainement pervers,
puisqu’ils laissent supposer que la menace terroriste est bien
réelle et qu’elle serait susceptible de provenir des banlieues.
Et justement, l’un des modes républicains de traitement
possible de ce "mal des banlieues", même s’il
apparaît comme mineur au regard des autres modes, c’est
l’ouverture de notre système politique, de nos institutions
nationales et locales, à un plus grand nombre de Français
issus de ces fameuses "populations à problème".
À l’époque (au milieu des années 1980), cette
analyse était surtout développée à gauche,
puisque la droite finalement avait surtout le souci de récupérer
les voix des électeurs d’extrême droite et ne s’intéressait
presque pas à la question de la participation politique des Français
issus des migrations.
Et pour bien comprendre cette ambivalence républicaine qui, selon
moi, persiste encore aujourd’hui, revenons brièvement sur
le contexte socio-politique dans lequel a émergé l’idée
de promouvoir des candidats et des élus issus des migrations
et plus particulièrement des migrations maghrébines. Car
dans l’esprit des hommes politiques locaux et nationaux, c’étaient
finalement "ces migrations là" qui posaient problème
: "les Arabes sont dans la rue, faisons les rentrer dans les
conseils municipaux," ce qui leur donnait le sentiment de
les civiliser, ou – excusez moi du néologisme – de
les "citoyenniser" ! Il y avait donc une relation directe
entre les visions catastrophistes dans banlieues et la volonté
politique (essentiellement gouvernementale) d’associer un plus
grand nombre de Français d’origine maghrébine aux
institutions et aux assemblées locales.En guise de conclusion,
je souhaiterais donner mon avis de "citoyen chercheur" ou
de "chercheur citoyen", sur cette question fondamentale de
la congruence entre le système politique et la société
: pour que nos institutions politiques reflètent la composition
socioculturelle de notre société, faut-il imposer des
quotas ou je ne sais quelles méthodes de calcul? C’est
une question complexe et je ne pense pas que l’on puisse la trancher
aujourd’hui.
Mais fondamentalement, je ne pense pas qu’il s’agisse d’un
problème quantitatif, d’une question de quotas, c’est-à-dire
du nombre ou du pourcentage de Français d’origine maghrébine
et africaine dans les différents mandats électifs. Personnellement,
je crois que c’est une question qualitative, je dirais un test
de la qualité de notre démocratie française. Comme
on parle de "qualité de vie", on pourrait aussi parler
de "qualité de la vie démocratique" en France
: 100, 200, voire 300 ou 400 élus issus des migrations dans les
futurs conseils municipaux, dans les conseils généraux,
les conseils régionaux ou à l’Assemblée nationale,
c’est bien, mais ça ne répond pas à un problème
fondamental : quelle place va-t-on assigner à ces élus,
à ces médiateurs ? Celui de grand frère de service
sur lequel on donne une petite tape dans le dos en signe de paternalisme
? Ou celui de l’élu républicain qui sera autorisé
à faire carrière politique comme tous les autres ? Je
crois que le jour où cette tentation de la "petite tape
paternaliste" (ah Mohammed, ah Fatiha, c’est bien le
travail que tu fais, c’est extraordinaire !) aura disparu
de notre univers politique, on aura accompli un grand progrès
démocratique !
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* Vincent Geisser, Ethnicité républicaine.
Les élites politiques d’origine maghrébine dans
le système politique français, Paris, Presses de
sciences po, 1997. retour
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