Actes du colloque
1901-2001 Migrations et vie associative : entre mobilisations et participation
Institut du monde arabe, 8 octobre 2001



Table-ronde 3
1981-2001 : Politiques publiques, associations civiques et associations communautaires

L'évolution du statut et du rôle des élus issus des migrations dans la vie politique locale (1989-2001)

 

Vincent Geisser
Chercheur CNRS-IREMAM
Enseignant à l'IEP d'Aix-en-Provence

 

Il y a douze ans, lorsque j’étais encore un apprenti chercheur, j’ai conduit l’une des premières études sur la présence et la participation des Français issus des migrations maghrébines dans la vie politique locale *. À l’époque, je développais une vision extrêmement critique à l’égard de cette expérience en montrant que l’entrée des enfants issus des migrations dans les assemblées politiques municipales ne signifiait pas forcément un progrès de la démocratie locale. Et pour cause : ces candidats et élus d’un "type nouveau" étaient souvent enfermés dans des rôles et des statuts bien précis, en rapport avec leur filiation réelle ou imaginaire. En somme, avant d’être considérés comme des candidats ou des élus républicains comme tous les autres, leur présence était d’abord envisagée sous l’angle de la médiation entre le système politique local et des populations qui étaient censées poser des problèmes spécifiques, d’ordre social, culturel, voire même religieux. En ce sens, ces nouveaux élus, quelle que soit leur bonne volonté, avaient du mal à échapper à une forme d’assignation communautaire et ethnique qui était la traduction politique de cette obsession des pouvoirs publics de l’époque à trouver des médiateurs idéaux. En définitive, la présence de Français d’origine maghrébine dans les conseils municipaux apparaissait alors comme le prolongement politique de cette problématique (je devrais dire aussi cette fantasmatique) de la médiation sociale, fondée sur des préjugés ethniques et culturalistes, selon le vieil adage : les Arabes parlent aux Arabes, les Africains aux Africains, les Comoriens aux Comoriens....

Derrière ce projet, il se profilait moins un calcul électoral (attirer les suffrages des électeurs issus des migrations), qu’une réponse à une angoisse sociale, fortement présente chez nos hommes politiques, notamment à gauche : injecter une certaine dose de différentialisme au sein de notre système politique, et ceci afin de contenir les risques d’explosion, voire même pour ramener un certaine nombre de revendications du mouvement associatif dans une juste "proportion républicaine".

Il faut souligner aujourd’hui la profonde ambivalence du discours d’intégration républicaine : d’un côté, il prône l’universalité, la neutralité bienveillante, la citoyenneté (la République ne reconnaît que des individus citoyens et non des communautés), mais de l’autre, il ethnicise et communautarise en permanence, imposant de plus en plus une lecture ethnique des questions sociales, urbaines et scolaires. Les crises et les dysfonctionnements de notre "bonne société française" comporteraient ainsi des soubassements culturels et identitaires qu’il serait urgent de traiter et de contenir, afin d’éviter l’affaiblissement de notre cohésion sociale. Regardons comment aujourd’hui sont traitées les conséquences des attentats du 11 septembre. Je n’ai pas l’impression que l’on ait beaucoup évolué par rapport à ces représentations à la fois culturalisantes et dramatisantes des années 1980. On a parfois le sentiment, en écoutant nos hommes politiques, que nos quartiers difficiles seraient peuplés de "petits Ben Laden en puissance". Certes, nos hommes politiques usent beaucoup de précautions dans leurs discours : "il ne faut pas faire d’amalgame, non l’islam ne doit pas être confondu avec le terrorisme, les musulmans de France aiment la paix, mais si l’on ne fait rien pour ces quartiers, il pourrait se réveiller des vocations de petits Ben Laden de banlieue". En soi, bien que ces discours se veuillent rassurants, il sont aussi républicainement pervers, puisqu’ils laissent supposer que la menace terroriste est bien réelle et qu’elle serait susceptible de provenir des banlieues.

Et justement, l’un des modes républicains de traitement possible de ce "mal des banlieues", même s’il apparaît comme mineur au regard des autres modes, c’est l’ouverture de notre système politique, de nos institutions nationales et locales, à un plus grand nombre de Français issus de ces fameuses "populations à problème". À l’époque (au milieu des années 1980), cette analyse était surtout développée à gauche, puisque la droite finalement avait surtout le souci de récupérer les voix des électeurs d’extrême droite et ne s’intéressait presque pas à la question de la participation politique des Français issus des migrations.

Et pour bien comprendre cette ambivalence républicaine qui, selon moi, persiste encore aujourd’hui, revenons brièvement sur le contexte socio-politique dans lequel a émergé l’idée de promouvoir des candidats et des élus issus des migrations et plus particulièrement des migrations maghrébines. Car dans l’esprit des hommes politiques locaux et nationaux, c’étaient finalement "ces migrations là" qui posaient problème : "les Arabes sont dans la rue, faisons les rentrer dans les conseils municipaux," ce qui leur donnait le sentiment de les civiliser, ou – excusez moi du néologisme – de les "citoyenniser" ! Il y avait donc une relation directe entre les visions catastrophistes dans banlieues et la volonté politique (essentiellement gouvernementale) d’associer un plus grand nombre de Français d’origine maghrébine aux institutions et aux assemblées locales.En guise de conclusion, je souhaiterais donner mon avis de "citoyen chercheur" ou de "chercheur citoyen", sur cette question fondamentale de la congruence entre le système politique et la société : pour que nos institutions politiques reflètent la composition socioculturelle de notre société, faut-il imposer des quotas ou je ne sais quelles méthodes de calcul? C’est une question complexe et je ne pense pas que l’on puisse la trancher aujourd’hui.

Mais fondamentalement, je ne pense pas qu’il s’agisse d’un problème quantitatif, d’une question de quotas, c’est-à-dire du nombre ou du pourcentage de Français d’origine maghrébine et africaine dans les différents mandats électifs. Personnellement, je crois que c’est une question qualitative, je dirais un test de la qualité de notre démocratie française. Comme on parle de "qualité de vie", on pourrait aussi parler de "qualité de la vie démocratique" en France : 100, 200, voire 300 ou 400 élus issus des migrations dans les futurs conseils municipaux, dans les conseils généraux, les conseils régionaux ou à l’Assemblée nationale, c’est bien, mais ça ne répond pas à un problème fondamental : quelle place va-t-on assigner à ces élus, à ces médiateurs ? Celui de grand frère de service sur lequel on donne une petite tape dans le dos en signe de paternalisme ? Ou celui de l’élu républicain qui sera autorisé à faire carrière politique comme tous les autres ? Je crois que le jour où cette tentation de la "petite tape paternaliste" (ah Mohammed, ah Fatiha, c’est bien le travail que tu fais, c’est extraordinaire !) aura disparu de notre univers politique, on aura accompli un grand progrès démocratique !


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* Vincent Geisser, Ethnicité républicaine. Les élites politiques d’origine maghrébine dans le système politique français, Paris, Presses de sciences po, 1997. retour



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