Actes du colloque
1901-2001 Migrations et vie associative : entre mobilisations et participation
Institut du monde arabe, 8 octobre 2001


Table-ronde 3
1981-2001 : Politiques publiques, associations civiques et associations communautaires

L'insertion par l'activité économique au service de l'intégration


Amar Assas



Après ce droit à la participation à la vie de la cité, nous allons tenter de parler du droit à l'existence professionnelle.

Depuis le début des années 1970, on constate que les enfants de harkis, à l'instar des jeunes issus de l'immigration, mettent au grand jour leur problématique sociale. Ce sont ceux que l'on appelle "la deuxième génération" qui sont en général sur le devant de la scène. Les revendications portent globalement sur la question de la reconnaissance de groupe social liée au concept d'intégration en particulier et au problème de l'emploi en général.


Ce qui pose par conséquent et tout d'abord une question d'ordre économique. On constate que l'économie marchande crée des effets pervers par le système de l'offre et de la demande car l'homme n'est pas au centre des préoccupations.

Par réaction, l'économie sociale fait le pari d'une économie qui n'écrase pas l'homme, mais qui se met à son service. Ainsi, elle est en partie une des réponses à l'exploitation des salariés. Les composantes de l'économie sociale sont de quatre ordres : les coopératives, les banques mutualistes, les associations d'employeurs et les mutuelles. Malgré cette volonté, une frange de la population n'est pas toujours prise en compte et reste sur le " bord de la route ". Ce sont ceux que l'on appelle communément aujourd'hui les exclus. On voit alors apparaître une autre forme d'économie, l'économie solidaire qui témoigne clairement de vouloir répondre à une nouvelle demande, celle de la lutte contre l'exclusion et de l'isolement des personnes.

En résumé, l'économie sociale et l'économie solidaire viennent réguler les dysfonctionnements de l'économie marchande. Alors, où se situe l'insertion par l'activité économique ?

 


Affiche de l'ATF, mars 1986,
Insertion ou réinsertion ? Le dilemme,
Coll. Génériques
 
 


La place de l’insertion par l’activité économique


L'insertion par l'activité économique est un maillon de l'économie solidaire qui devient, selon notre expérience, un outil pertinent pour réparer les conséquences de ce dysfonctionnement et permettre une insertion sociale et professionnelle au public que nous recevons. Ce qui nous fait dire que l'économie sociale est humaine, mais l'économie solidaire est humaniste. Après cette présentation succincte, car nous sommes pris par le temps, je vais présenter rapidement l'expérimentation menée à Rosans depuis 1983, dans ce champ de l'insertion par l'activité économique et de la lutte contre l'exclusion.

Rosans est un petit village qui n'a pas encore donné de grands sportifs, il se situe à mi-chemin entre Briançon et Avignon. Les Rosanais se plaisent à dire qu'ils habitent dans le midi moins le quart. On n'est pas tout à fait dans le midi, mais dans le midi moins le quart. Ce village a accueilli une population de harkis en 1962. Je suis certain qu'à ce moment-là, sans le savoir, le maire de l'époque agissait dans une démarche de développement local, qui est devenu le concept que nous connaissons maintenant dans les années qui ont suivi.

Je ne parlerai pas de l'historique de l'arrivée de la communauté de rapatriés car ce point a longuement été abordé ce matin, et ce n'est pas non plus le but de mon intervention. Mais je vais parler des conséquences d'une mauvaise gestion de l'accueil de cette population et des conséquences fulgurantes sur la jeunesse puisque le taux de chômage atteignait plus de 40 % encore récemment. C'est vraiment énorme surtout pour un village de 499 habitants.

L'insertion par l'activité économique est aujourd'hui en France un moyen pertinent et les associations, qui ont été créées dans ce champ d'activité, ne sont pas des associations communautaires y compris celle de Rosans. C'est dans cet esprit non communautaire que la première entreprise intermédiaire a vu le jour en 1983 à Rosans. En 1987, nous avons créé une association intermédiaire. C'est un autre type d'association qui validait la solidarité non plus dans l'assistanat mais en donnant plutôt du travail sous forme de missions. En 1993, c'est une entreprise d'intérim d'insertion qui s'est transformée en 1998 en entreprise de travail temporaire d'insertion. Cette structure embauche actuellement 39% des personnes issues de la communauté des rapatriés soit 18 personnes, 12 garçons et 6 filles, en contrat à durée indéterminée. L'insertion par l'activité économique en France est un outil pertinent, mais ce n'est pas, j'insiste sur ce point, dans une logique communautaire.

On ne peut pas aborder aujourd'hui la question de l'insertion par l'activité économique sans parler du public. Des associations sont spécialisées dans l'insertion des bénéficiaires du RMI, des chômeurs longue durée et parfois dans l'insertion de groupes sociaux bien précis en fonction de l'implantation des structures. Au départ, l'association avait pour mission la résolution des problèmes des jeunes de la communauté harkie, mais l'association s'est complètement ouverte, pour prendre une vocation départementale.

On dénote une véritable problématique sociale auprès des jeunes. On ne pense pas que les enfants de harkis comme les jeunes issus de l'immigration sont plus fragilisés, mais ils sont révélateurs d'un autre facteur d'exclusion. En effet aujourd'hui on sait que les principaux facteurs d'exclusion sont l'absence de qualification, une période de chômage trop longue, des problèmes d'illettrisme également ou encore l'absence de revenu. On constate que chez des jeunes issus de l'immigration politique (les enfants de harkis) ou économique (les beurs), d'autres facteurs sont à l'origine de l'exclusion tels que le faciès ou encore le délit d'adresse. Il est vrai qu'habiter un quartier plutôt qu'un autre c'est plus dur. 56 % des personnes qui travaillent dans l'entreprise de travail temporaire sont issues de l'immigration. Pourtant, les associations intermédiaires fédérées au sein de la fédération COORACE (Fédération des Comités et organismes d'aide aux chômeurs par l'emploi) ne posent absolument pas la problématique de l'insertion des personnes issues de l'immigration. Pourtant, certaines associations reçoivent un public issu à plus de 80 % des quartiers difficiles ou de gens issus de l'immigration. Il y a un dysfonctionnement également au sein de notre économie solidaire.


Le fonctionnement des associations intermédiaires


Comment fonctionnent ces associations ? Certaines utilisent des contrats aidés, donc des contrats consolidés ou des contrats emplois jeunes pour rester dans l'actualité. Ces associations sont financées à 80 % par les services de l'Etat. Elles ont une production minimale. L'avantage de ces associations est qu'elles permettent l'accès à un emploi à des personnes, durant une période donnée allant de un à cinq ans. Les autres associations, les associations intermédiaires et les entreprises de travail temporaire d'insertion proposent des contrats d'intérim social et mettent des personnes à disposition auprès des entreprises, avec comme finalité l'emploi pérenne et non la gestion de flux humains dans une logique de travail temporaire.

Un des points fondamentaux de l'insertion par l'activité économique est l'accompagnement social, c'est-à-dire qu'aujourd'hui on peut avoir un problème lié à l'emploi, mais on peut également connaître d'autres problèmes sociaux, notamment le logement ou la santé. Cela permet de prendre l'individu dans sa globalité. Les associations intermédiaires sont autofinancées à 90 %, les 10 % restants, c'est de l'accompagnement social financé dans le cadre du droit commun. Donc, il n'y a pas de financement spécifique sauf sur des projets. Quand on travaille sur un projet, le Fonds d'Action Sociale ou la Délégation aux rapatriés interviennent.

L'intitulé de mon intervention est "l'insertion par l'activité économique au service de l'intégration". Pourquoi au service de l'intégration ? Nous nous rendons compte que notre public est en majorité un public d'origine maghrébine et que ces structures d'insertion par l'activité économique servent effectivement de passerelle entre les individus et le monde économique en proposant des compétences. Le plus important est que l'on propose des compétences d'individus et non une ethnie ou une origine quelconque au non de la discrimination positive.

Nous essayons, comme expérimentation dans nos associations, de ne pas sectoriser les projets en fonction des organismes financeurs ou des publics. Si l'on dénonce aujourd'hui les discriminations, qu'elles soient sociales ou professionnelles, on ne peut pas non pratiquer cette même discrimination sous prétexte que l'on reçoit des financements provenant du FAS par exemple, ce qui suppose que les enfants de rapatriés ne peuvent pas être éligibles à ces projets et inversement lorsque les financements proviennent de la Délégation aux rapatriés. C'est aussi un problème que je souhaite aujourd'hui poser.


Les possibilités de conciliation


L'insertion par l'activité économique permet de concilier réellement le monde économique et le monde social. Elle permet aussi, c'est le constat que nous faisons sur l'expérience du département des Hautes-Alpes, de concilier des individus. C'est-à-dire que l'on a des jeunes issus de l'immigration, des enfants de harkis qui travaillent ensemble ; on a des Français de souche qui se côtoient car le dénominateur commun aujourd'hui est la pauvreté. Cela permet de se serrer les coudes et de se sortir dignement d'une situation. Il apparaît opportun de penser que l'efficacité de l'insertion par l'activité économique concernant l'insertion sociale et professionnelle des personnes en difficulté est démontrée.

Néanmoins, cette efficacité demeure fragile et ne serait accessible que sous certaines conditions indispensables à la
réussite d'un projet : d'abord, la mise en place d'un accompagnement social pour vraiment prendre en considération les personnes, ensuite l'utilisation du secteur de l'économie solidaire pour le développement de projets professionnels et enfin la construction d'un partenariat large dans une logique de développement local sur un territoire donné et considéré comme un lieu d'innovation.

L'expérience menée à Rosans atteste que l'insertion par l'activité économique est un moyen approprié pour traiter et résoudre certains problèmes auxquels sont confrontés les publics en difficulté. Les associations entrant dans ce champ sont des outils pertinents car ils associent à la fois accompagnement social, activité économique et prise en compte des besoins locaux lorsqu'ils sont exprimés par des acteurs différents. Par ailleurs, la pauvreté et l'exclusion qui touchent la communauté maghrébine dans sa globalité sont les conséquences de l'absence de prévention par les pouvoirs publics dans le traitement de cette problématique. Outre la réalité que les phénomènes d'exclusion touchent toute une frange de la population, il n'en demeure pas moins que cette communauté reste un groupe particulièrement exposé et fragile.

Ainsi, les projets dans ce domaine sont en général transposables, ce qui fait d'ailleurs leur force. De ce fait, notre fédération devrait être un relais pour les diffuser dans une démarche d'échange d'expérience. Quelles perspectives pourraient être proposées ?

D'abord, concernant plus précisément la communauté harkie, le problème qu'elle pose est aujourd'hui social et humain, outre sa dimension bien sûr politique, ce qui aurait pu être affirmé et défendu lors de la rédaction de la loi contre l'exclusion en 1998. Car la pauvreté cause des dégâts considérables dans les familles et l'exclusion provoque un ravage chez les jeunes qui ne sont "intégrés que dans l'exclusion" pour citer M. Muller. Si l'insertion par l'activité économique concilie le social et l'économique, elle permet aussi de concilier les individus. Je ne m'arrête pas à la conciliation qui consiste en la résorption des conflits, mais à celle qui permet de respecter ce que chacun représente symboliquement.

Les moyens mis à notre disposition sont des projets construits notamment autour de projets d'insertion et inscrits dans une démarche de développement local. Alors, en conciliant les fils de harkis et ceux que l'on appelle les " beurs ", certes nous concilierons des individus issus d'un même territoire d'Outre-Mer, mais surtout nous concilierons l'urbain et le rural, le socio-économique et le politique.

N'est-ce pas à cela que s'attache le développement durable dont le souci est de remettre l'homme au cœur des préoccupations du développement aussi bien local que global !

Merci de votre attention.




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