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Actes du colloque
1901-2001 Migrations et vie associative : entre mobilisations et participation
Institut du monde arabe, 8 octobre 2001
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Table-ronde 3
1981-2001 : Politiques publiques, associations civiques et associations
communautaires
Immigration et régulation de la diversité culturelle
Albano Cordeiro
Sociologue-économiste, URMIS
CNRS Paris
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Affiche de Aix Pression, FPM, 1994,
Identité nouvelle,
Coll. Génériques
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1- Remarques préliminaires
a) Mon propos est celui dintroduire la notion de "régulation
de la diversité culturelle".
Il sagit ici daborder un sujet dordre théorique
qui soulève nombre de questions de fonds que, vu le temps imparti,
je ne serai pas en mesure déclaircir.
Lexposé ne se réfère pas particulièrement
à la période 1981-2001 qui est traitée à
cette table ronde. Lintention est de parler dun temps possible
à venir et den parler avec un optimisme
féroce.
b) Est-ce que mon propos a un rapport avec le mouvement associatif
issu de limmigration ?
Oui, dans la mesure où il y est question dorientations
stratégiques des politiques publiques, et, dans ce chapitre,
un point important est celui des rôles à accorder aux associations
qui sont lexpression de citoyens regroupés par affinité
culturelle. Mais, en abordant la problématique des sociétés
pluralistes, je passe outre la question dexpression citoyenne
par voie associative.
La "régulation de la diversité culturelle" est
une notion qui a des affinités avec celle, plus large, de "démocratie
culturelle" (Marco Martiniello, Sortir de ghettos culturels,
Paris, Presses de Sciences Po, 1997), avec la " politique de la
reconnaissance" de Charles Taylor (Le multiculturalisme
Différence et démocratie, Paris, Aubier, 1994) et
avec la "citoyenneté multiculturelle" de W. Kymlicka
(Multicultural Citizenship, Oxford, Clarendon Press, 1995).
2- Quelques postulats importants
Pour avancer cette notion, nous partons de quelques postulats. Deux
sont particulièrement importants :
Le premier porte sur le constat que toutes les sociétés
sont pluralistes, cest-à-dire que la dynamique des sociétés,
leur histoire, sinscrivent dans une confrontation didentités
collectives faites valoir par des individus et des groupes eux-mêmes
OU attribuées à des individus et des groupes.
Une interaction constante entre ces identités produisent des
conflits, des consensus, de laccumulation de biens, de plaisirs
et de souffrances, de façon différenciée mais partagée,
avec un sentiment dun destin lui aussi partagé.
Le deuxième concerne la question de lidentité culturelle.
Cette identité culturelle est dabord collective
mais dans le sens que multiples individus ACCEPTENT OU ont ÉTÉ
ÉDUQUÉS de façon à lassumer
publiquement. Mais elle nest pas définie ad vita æternam
pour chaque individu.
Ces identités culturelles, en fait, sur des longues périodes,
circulent entre les individus, puisquelles sont dépourvues
de frontières.
(Ou : ces frontières étant variables selon le regard
des autres, elles nont pas de réalité propre).
À une époque déterminée, et de contexte
à contexte, chaque individu se présente et agît
sous différentes identités.
En termes génériques, je dirai, - comme dautres
lont déjà dit - que chaque individu se construit
un "mix", un mélange didentités culturelles,
professionnelles, confessionnelles, qui peut subir des modifications
tout au long de sa vie, donc variable selon les périodes, selon
les contextes.
3- Définition du terme " immigration "
La présence du terme " immigration " dans lintitulé
de cette intervention, pose question.
Dans lusage des chercheurs et des spécialistes, ce terme
ne peut désigner que la population qui vient dimmigrer,
cest-à-dire qui vient juste de sinstaller dans un
pays déterminé. Il se rapporte donc plutôt à
des flux dentrée de nouvelle population pour un
pays déterminé et ne sapplique pas aux "stocks",
terme peu sympathique, mais qui est utile pour introduire une distinction
essentielle entre population déjà installée (depuis
des années ou des siècles) et population qui arrive et
va sinstaller. La population venue de lextérieur
devient population résidente, devient nouveau peuplement,
mais cesse dêtre "immigrée".
Donc, cest de façon abusive, et pour suivre -hélas-
le sens courant du terme (en France du moins), quici, le terme
immigration désigne la partie de la population résidente
possédant des référents culturels nappartenant
pas au patrimoine historique des différentes cultures partagées
par la population de plus ancienne implantation.
4- Définition du mot régulation
Pour ce qui peut être géré dans les sociétés
pluralistes (plurielles, si certains préfèrent ce mot),
sur le plan social, économique et culturel, le concept le plus
adapté est celui de RÉGULATION.
Ce terme "RÉGULATION", nous savons bien quil
est devenu très courant de nos jours, et nous savons aussi que,
de ce fait, il a pris des significations diverses, positives pour certains,
négatives pour dautres.
Ce terme a été - en France du moins - utilisé
par des économistes ("École française de la
Régulation"), dès les années 1970. Cest
un terme qui se trouve dans la lignée de la pensée
complexe (on aurait pu lappeler aussi "pensée
modeste"), une pensée non-cartésienne, non-aristotélique,
non déterministe.
Lapproche régulationniste postule quune modification
constatée dans telle ou telle situation est toujours le résultat
de causes multiples qui ne sont pas toutes discernables ; leur combinaison
reste en général méconnue. Ainsi, on ne peut pas
atteindre un résultat, une situation finale souhaitée,
en agissant sur une panoplie de facteurs connue davance. Le résultat
restera toujours approximatif. On peut, à partir de là,
agir sur certains facteurs avec seulement DES PROBABILITÉS
datteindre le résultat souhaité.
Une image pour illustrer ceci, celle de la boîte noire : on envoie
un rayon dedans dans une certaine direction, mais on ne connaît
pas la direction du rayon qui sortira à lautre bout.
L'approche régulationniste recherche les ajustements et les agencements
entre les éléments d'une réalité multiple,
complexe. Lapproche régulationniste recherche dabord
à faire jouer des facteurs "internes", plutôt
quà interférer dans les processus de l"extérieur",
disons.
Par des avancements et des compromis plus ou moins formalisés,
il y a, dans cette approche, la tentative de complémentariser
les éléments constitutifs. Soit pour enlever des obstacles
ou prévenir des conflits qui bloquent les résultats ou
solutions recherchées, soit pour activer des potentialités
jugées positives pour atteindre le résultat recherché.
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5- "Diversité" ou "différence"
?
Pourquoi utiliser le terme "diversité" et pas celui
de "différence" ?
L'usage du mot "différence" place d'emblée le
locuteur et l'interlocuteur dans le champ du comparatif et de la hiérarchie.
II suggère spontanément les idées d'inférieur
et supérieur, de positionnement en termes de "haut"
et de "bas".
Le mot "diversité", bien que souvent utilisé
comme synonyme de "différence", se place lui plutôt
dans le champ qualitatif(plus approprié à notre sujet),
non mesurable et peut présenter des connotations positives.
Ce mot, en outre, grâce aux mouvements écologiques, a été
valorisé: il suffit de rappeler la fortune du mot "biodiversité".
Le cas échéant, il est également légitime,
de plaider pour une culturo-diversité, à la fois
mondiale et à l'intérieur de chaque Etat.
Par contre, lusage du mot "différence" comporte
un risque, voir un piège. En France, pays de droit romain écrit,
pays qui s'est fait une Nation grâce à l'Etat, les croyances
que "la loi est égale pour tous" et que "tous
sont égaux devant la loi" sont très enracinées
dans les mentalités. Bien que, en France même, des lois
spécifiques existent pour des populations spécifiques
(ex: le Concordat dans l'Alsace et une partie de la Lorraine, mais aussi
des lois spécifiques pour la Corse, Mayotte, etc., et, à
venir, les citoyennetés polynésienne, calédonienne),
la perspective avancée pour les populations issues de l'immigration
de disposer dune égalité en matière de droits
culturels est décodée en termes de "droit à
la différence".
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Affiche de l'UNESCO, mars 1984,
Vivre ensemble avec nos différences,
Coll. Génériques
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Autant dire quil y a des gens qui revendiquent d'être différents
en matière de droits, donc d'aspirer à l'inégalité
! Cela aboutit, donc, à taxer une telle revendication d'absurde.
Lidéologie des Etats-nation inspire un volontarisme étatique
(a fortiori, dans un pays unitaire et centralisé), tendant
à faire disparaître ou à dévitaliser des
différentes identités collectives jugées "concurrentes"
de lidentité collective définie "nationale".
Lobjectif recherché est bien l'homogénéité
culturelle. Or, il nous paraît légitime de plaider pour
la diversité des cultures, à la fois une diversité
mondiale des cultures, mais aussi à l'intérieur de la
société de chaque Etat. Lidéologie des Etats-nation
va dans le sens dun "verrouillage de la diversité
culturelle originelle" (Catherine Neveu). L'imposition de cette
dernière ne sopère pas forcément par la répression,
mais plutôt par l'exclusivité de la reconnaissance publique
et en monopolisant le lien avec une certaine idée de la modernité.
Ceci amène à privilégier les pratiques culturelles
des élites et à folkloriser celles des groupes minoritaires.
L'alibi de l'égalité apparu dans les discours devient,
en fait, un impératif de conformité avec un type précis
de population ; les WASP (White Anglo-Saxon Protestants) aux Etats Unis,
les Français de souche en France, etc.
L'universalisme à la française conçoit que les
peuples de la planète doivent se trouver, ou se trouveront un
jour, sur un même plan : celui des valeurs et de la modernité
qu'incarne la France. Cette conception va à l'encontre de l'idée
de diversité. Cette dernière renverrait plutôt à
limage d'un polyèdre composé de maintes facettes
où chaque groupe culturel a pour charge d'entretenir sa facette.
L'universel serait ce polyèdre tenu vivant au-delà des
générations parce que chaque peuple s'attacherait à
faire vivre sa culture. Faire vivre chaque facette signifie y entretenir
une diversité de cultures.
ll y a bien une cohérence et une unité possibles, dans
le fait daccorder légalité de droits à
ceux qui sont "différents". Dailleurs, légalité
est conçue justement pour servir à ceux qui sont "différents".
(Jean Baubereau de la Ligue de l'Enseignement disait : Entre
l'uniformité jacobine et le communautarisme il y a place pour
une voie française que j'appelle l'unité dans le pluralisme
").
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Affiche de la Maison des travailleurs immigrés,
janvier 1978,
Les travailleurs immigrés veulent...,
Coll. Génériques
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6- La reconnaissance publique des identités
culturelles
La "régulation de la diversité culturelle" passe
par la reconnaissance publique des identités culturelles collectives.
La défense de ces identités culturelles, en particulier
en France, est regardée avec suspicion. Il y a souvent lhabitude
damalgamer cette défense avec les positions du différentialisme
de gauche ou -pire encore- de la nouvelle droite. Et souvent,
le contexte de cette accusation de "différentialisme",
revient à l'accusation d'anti-égalitarisme, anti-républicanisme,
et pire encore. Certains vont jusqu'aux accusations d'inconscience et
d'angélisme contre ceux qui, de façon irresponsable, voudraient
mener la France sur les chemins de Beyrouth, de Pretoria (avant Mandela),
de Bosnie, voir du Bronx ou du South Center de Los Angeles.
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La reconnaissance des identités culturelles nest pas légalité
accomplie de toutes les identités culturelles coexistant dans
une société. Il sagit duvrer pour corriger
sans cesse linégalité, les dévalorisations
et les discriminations que toute société reproduit.La
mise en contact et l'interaction de populations de cultures différentes
ne se traduisent pas que par des échanges. Il peut y avoir des
blocages, des conflits générateurs de fractures. Ceux
qui craignent que la mise en contact de populations de cultures différentes
porte à la disparition d'une des cultures n'ont pas totalement
tort. Cest bien une des issues possibles.
Alors que différentes issues sont possibles, l'idéologie
intégrationniste postule d'avance une seule issue possible à
cette confrontation. Elle escompte que l'une des cultures, la minoritaire,
disparaîtra par fusion dans l'autre. En même temps, elle
produit le discours compensateur des apports. La théorie des
"apports" joue un rôle très important pour l'acceptation
consensuelle de cette idéologie. Elle est un avatar du fameux
"respect de la culture des autres". En quelque sorte, ceux
qui vont être "intégrés", sont assurés
d'une quelconque valeur de leur culture, puisque on leur dit d'avance
que l'on y fera des emprunts pour la culture dominante. Celle-ci "s'enrichit",
comme il est dit dans le langage intégrationniste, l'autre, elle,
disparaît tout simplement.
La vulgate sur les questions relatives
à limmigration nous dit que la différence crée
des réactions négatives, que les "gens" la voient
"négativement", et que, en conséquence de ça,
les "gens" séloignent, "prennent des distances"
et deviennent "naturellement" hostiles.
En fait, les mécanismes en acte ont plus daccointances
avec le refus de proximité (proximités non désirées)
quavec une "distance" jugée insupportable. En
effet, souvent la "différence", la "distance",
sont plus tranquillisantes et pacifiantes que la proximité. Un
pauvre dans un appartement à côté est plus gênant
quun pauvre habitant "ailleurs"
Socialement, la
confusion possible entre MA situation sociale concrète et celle
dun ex-colonisé ou dune personne venue de lancien
"Tiers Monde" peut rejaillir sur les jugements que lon
fera de moi (surtout si cette situation personnelle elle-même
nest déjà pas valorisante).
Les réactions anti-maghrébines en France relèvent
plus du cas de "proximités non désirées",
que dune "différence" ou une supposée
"distance".
7- La "régulation de la diversité
culturelle" est-elle un multiculturalisme qui nose pas dire
son nom?
Il est difficile de dire quelles sont les expériences réussies
de multiculturalisme, même si lobjectif affiché dans
quelques pays historiquement Nouveaux (Amérique du Nord, Australie)
daboutir à une plus grande cohésion nationale nest
pas démenti par les faits. Au Canada et en Australie, on a assisté
à des formes de multiculturalisme soft (persistance de
modèles culturels dominants), qui nont pas mis en cause
la cohésion nationale. Mais ce type dexpérience
est lié aux modes par lesquels la population actuelle de ces
pays sest constituée depuis deux siècles. Dans ces
pays, le modèle culturel dominant simpose plus parce quil
est associé à un modèle dascension sociale
recherché par les immigrants plus récents, que par sa
légitimité historique. Nous disons que la nouvelle diversité
culturelle acquise dans les pays de lEurope occidentale par limmigration,
depuis plusieurs décennies, est à gérer différemment.
Nous signalons seulement deux caractéristiques spécifiques,
qui mènent à ne pas copier la démarche multiculturelle
des pays dis "Nouveaux" :
a) Les processus de "mise à distancedes communautés
qui constituent le nouveau peuplement, quopèrent les larges
strates de la population dimplantation ancienne, apparaissent
plus légitimes, à cause de toute une série de représentations
collectives fortement enracinées, en particulier celles que le
territoire et les acquis sociaux, économiques et culturels sont
à attribuer à cette population-là, celle dimplantation
ancienne. Le territoire et le patrimoine culturel leur appartiennent
; le niveau de bien-être provient des efforts de leurs ancêtres.
Pour le migrant qui sinstalle "chez nous", sa présence
est tendantiellement illégitime.
b) La reproduction de lidentité culturelle spécifique
des populations du nouveau peuplement apparaît comme dangereuse,
demblée, à cause du vieux réflexe de refus
de la dite "double allégeance". Ceci est partiellement
lié au passé de guerres intestines européennes.
Les États-nation européens ont bien accordé quelques
droits dexpression culturelle aux minorités ethnoculturelles
connotées avec des portions du territoire national. Ce sont les
minorités territorialisées internes, qui parfois, sétendent
sur des territoires non-nationaux adjacents. Pour celles-ci, pas de
problème : leur inclusion dans une unité dite nationale
est considérée comme impérative. Mais, en ce qui
concerne les populations en provenance dautres territoires nationaux,
le fantasme de la " double allégeance ", de lintroduction
dune autre souveraineté au sein du territoire national,
était et reste un obstacle rédhibitoire à toute
avancée dans la reconnaissance de ces populations comme parties
intégrantes du peuple de la nation, à moins dune
assimilation, cest-à-dire une rupture affirmée envers
les anciennes loyautés. Il est ainsi inconcevable quelles
puissent reproduire leurs identités sur le territoire national.
Ce sont là les limites dune démarche de reconnaissance
de la multiculturalité présente aujourdhui dans
les pays de lEurope occidentale.
Vu ces limites, la régulation de la diversité culturelle,
dans un contexte européen, peut alors être conçu
comme une forme dacceptation et promotion des identités
culturelles en vue de leur métissage. Il ne sagit pas dimposer
le(s) métissage(s). Il sagit de les catalyser, de les rendre
possibles, cest-à-dire créant des conditions pour
quils se processent en cheminant à travers linteraction
de ces identités dans un contexte de reconnaissance publique
comme acteurs du jeu social : des métissages maintenant vivantes,
sous dautres formes que les originales, les identités culturelles
apportées par le nouveau peuplement.
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