Actes du colloque
1901-2001 Migrations et vie associative : entre mobilisations et participation
Institut du monde arabe, 8 octobre 2001


Table-ronde 3
1981-2001 : Politiques publiques, associations civiques et associations communautaires

 

Y a-t-il une spécificité du mouvement associatif des populations issues de l'immigration ?

 
Martine Barthélémy
Politologue
Directrice de recherche à la Fondation nationale des sciences politiques
Centre d'études de la vie politique française (CEVIPOF) - Sciences-Po
 


Je dois m’excuser par avance auprès des intervenants si je ne reprends pas vraiment toutes les idées stimulantes qu’ils nous ont présentées. C’est une tâche difficile.
En revanche, il m’avait été demandé quelque chose peut-être d’un peu plus facile, mais tout aussi intéressant, c’est de replacer le mouvement associatif issu de l’immigration dans l’ensemble du mouvement associatif.

Je ferai une première remarque sur la nature du fait associatif, puis j’évoquerai les relations avec les pouvoirs publics, politiques, et en troisième lieu, les pratiques associatives.


La nature du fait associatif


La question que pose le mouvement associatif issu de l’immigration est celle que pose le mouvement associatif en général : la nature même de l’association. En effet, l’association comme entité juridique telle que nous la connaissons aujourd’hui appartient à la société moderne. Elle repose sur un principe de socialisation active, délibérée, facultative et révocable et a des objectifs fonctionnels. Pourtant, l’association n’est jamais que cela.

Avec le fait associatif, en effet, nous ne sommes pas tout à fait dans une socialité secondaire, c’est-à-dire un type de rapport qui est soumis à la loi de l’impersonnalité, comme celui qui existe sur le marché ou dans la sphère politico-administrative, puisque le fait associatif mobilise le registre de l’inter connaissance et de la personnalisation.

L’association offre aux individus la possibilité de compléter la construction de leur identité personnelle. Elle permet en même temps aux individus de construire une identité collective, de disposer d’un lieu permanent de reconnaissance, d’avoir une représentation de soi et de partager avec d’autres une représentation de la réalité qui peut notamment passer par des valeurs religieuses, politiques, etc.

Donc, l’affirmation des identités s’avère souvent une des composantes importantes de l’action associative.

Si la vie associative est aussi un instrument de promotion socio-politique ou socio-économique, on ne peut s’en tenir naturellement à une vision purement utilitariste de l’association. On ne peut relier systématiquement la formation des associations à l’intérêt ou à l’utilité qu’elle revêt pour leurs membres, précisément parce que l’association repose sur un principe de liberté et d’obligation étroitement mêlés à travers lequel se réalisent des intérêts communs.

Donc, la question est bien celle-ci : à l’écart de la tentation communautariste comme de la tentation utilitariste, comment est-il possible d’envisager simultanément action collective et défense de l’estime de soi ?

Cette question est sans doute particulièrement difficile à résoudre dans la société française. Là encore, la question de la diversité culturelle, posée par le mouvement associatif issu de l’immigration notamment, rejoint la question plus générale de la légitimation du fait associatif dans la culture française.


Les relations avec les pouvoirs publics


On le sait, l’association en France fut légitimée d’abord par en haut. La loi de 1901 reconnaît la liberté individuelle des associés, mais les associations sont aspirées par la sphère publique et tirent en partie au moins leur légitimité des privilèges et des prérogatives accordés par l’Etat providence.

La situation évolue progressivement au cours du siècle lorsque commence à se construire un espace associatif autonome et réellement intermédiaire entre l’Etat et les individus. Cette évolution est d’ailleurs encore en cours, longue et certainement assez douloureuse et s’appuie sur les transformations que nous connaissons depuis une vingtaine d’années : transformations de la structure socio-économique, renouvellement des enjeux de mobilisation, effondrement des références idéologiques traditionnelles et crise de l’Etat, Etat providence d’une part et Etat nation de l’autre.

La remise en cause de la souveraineté républicaine dans ce qu’elle comporte de trop uniforme et de trop abstrait me paraît évidente depuis 15 ou 20 ans et semble prolonger le mouvement ascendant de revendication de la démocratie locale qui s’est développé durant les années 1960-1970, notamment à partir des structures associatives ; celles-ci se présentant de plus en plus comme des outils de rénovation de l’action politique et une réponse par le bas à la crise du politique et de l’Etat.

Dans les années 1980, on sait quelles ont été les déceptions du monde associatif : malgré la reconnaissance institutionnelle importante dont il a bénéficié, les pesanteurs de la logique étatique, politique et administrative descendantes sont restées très fortes. Les effets pervers de la décentralisation qui se sont ajoutés à la crise sociale ont conduit à l’instrumentalisation de beaucoup d’associations transformées pour certaines en simples exécutantes des politiques publiques ou prestataires de services. L’injonction à participer, lancée aux citoyens et aux habitants, s’est souvent accompagnée de bureaucratie aboutissant a contrario à freiner des dynamiques sociales.

On sait que les réseaux associatifs sont intervenus directement dans le recrutement du personnel municipal et ont contribué au renouvellement des équipes municipales. Ils ont aussi directement servi l’entreprise de rénovation du Parti Socialiste, mais la manière dont s’est déroulé ce passage au politique souligne, toujours au-delà des effets de socialisation politique des individus, toute l’ambiguïté des relations entre les pouvoirs politiques et les groupes issus de la société civile telles qu’elles existent dans le système français.

Peut-être aujourd’hui est-on entré du côté des pouvoirs publics dans une autre étape où l’on serait à la recherche d’une meilleure articulation entre ces deux logiques descendante et républicaine d’une part, ascendante et participative de l’autre. Je pense en particulier à la loi Voynet sur l’aménagement et le développement du territoire, à une autre loi encore en cours d’examen sur la démocratie de proximité. Ces exemples pourraient indiquer, au niveau en tout cas des textes législatifs et des déclarations d’intention, une évolution du comportement de l’Etat.


Les pratiques associatives


Du côté des pratiques associatives, la dynamique associative est toujours importante dans les années 90 alors que s’épuise le modèle militant dominant dans la tradition républicaine, un modèle qui était à la fois d’essence idéologique et structuré sur un mode pyramidal. De nouvelles formes associatives ont émergé depuis 20 ans autour de l’action concrète, de la défense des droits et de la production des solidarités sur de nouveaux territoires, qui sont à la fois les territoires locaux, proches des besoins et des préoccupations, et également les territoires plus lointains, internationaux, avec une visée européenne, voire mondiale.

L’allongement de la période pré-professionnelle chez les jeunes, la place croissante du chômage et de l’inactivité dans la société ont fait évoluer le rapport au travail et laissent le champ libre à d’autres formes de participation associative contestataire ou non, associations de jeunes, bénévolat du troisième âge, mouvement des chômeurs ou des " sans ".

Il est intéressant de noter que, dans les quartiers, les associations de jeunes souvent à l’initiative des jeunes d’origine maghrébine plus ou moins consuméristes (pratiques musicales, loisirs, sports) ou militantes (c’est-à-dire plus axées sur la solidarité, l’anti-racisme) font appel sous une forme certainement spécifique et peut-être exacerbée à un registre proche de celui qu’utilisent les associations de jeunes plus nantis, que sont par exemple les associations d’étudiants ; ce registre est en priorité celui de l’engagement local et ponctuel, de courte durée, ce qui ne veut pas dire que l’on n’y revient pas ensuite, il est celui du rejet de la délégation et de l’institutionnel, celui de l’attachement aux valeurs humanistes et de solidarité.

A travers de ce qui peut aussi apparaître comme un émiettement de la vie associative et à travers un engagement éphémère et centré sur l’immédiateté, ce qui sans doute soulève certaines difficultés, on assiste peut-être à une redéfinition des rapports du privé et du public, du singulier et de l’universel, qui peu à peu fait valoir une autre conception de l’action politique.
Je terminerai par un autre point qui a été aussi beaucoup évoqué. Le développement des activités économiques des associations et en particulier le développement des activités d’insertion est une des évolutions majeures des pratiques associatives. Il n’illustre pas seulement le désengagement de l’Etat social et le phénomène d’instrumentalisation des associations qui s’ensuit, que je soulignais tout à l’heure. Beaucoup d’associations n’agissent pas seulement en étant représentantes, porte-parole de groupes sociaux défavorisés et démunis, mais elles mettent en œuvre de réelles stratégies de mise en activité des personnes en difficulté cherchant à les responsabiliser et à les intégrer.

Effectivement, l’activité économique, quand elle existe en milieu associatif, se doit d’être au service de la capacité de se lier et de s’obliger mutuellement au sein de cet espace d’inter connaissance que constitue l’association : l’importance de la relation sociale y est fondamentale, on l’a souligné à plusieurs reprises. À ces conditions seulement l’association joue un rôle tout à fait différent de celui de l’entreprise marchande ou de celui de l’institution publique ; elle contribue à l’intégration des individus, non seulement par une prise en charge et en offrant un emploi, mais par une socialisation autour de valeurs et d’objectifs communs.



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