Table-ronde 3
1981-2001 : Politiques publiques, associations civiques et associations
communautaires
Y a-t-il une spécificité du mouvement associatif des
populations issues de l'immigration ?
Martine Barthélémy
Politologue
Directrice de recherche à la Fondation nationale des sciences
politiques
Centre d'études de la vie politique française (CEVIPOF)
- Sciences-Po
Je dois mexcuser par avance auprès des intervenants si
je ne reprends pas vraiment toutes les idées stimulantes quils
nous ont présentées. Cest une tâche difficile.
En revanche, il mavait été demandé quelque
chose peut-être dun peu plus facile, mais tout aussi intéressant,
cest de replacer le mouvement associatif issu de limmigration
dans lensemble du mouvement associatif.
Je ferai une première remarque sur la nature du fait associatif,
puis jévoquerai les relations avec les pouvoirs publics,
politiques, et en troisième lieu, les pratiques associatives.
La nature du fait associatif
La question que pose le mouvement associatif issu de limmigration
est celle que pose le mouvement associatif en général
: la nature même de lassociation. En effet, lassociation
comme entité juridique telle que nous la connaissons aujourdhui
appartient à la société moderne. Elle repose sur
un principe de socialisation active, délibérée,
facultative et révocable et a des objectifs fonctionnels. Pourtant,
lassociation nest jamais que cela.
Avec le fait associatif, en effet, nous ne sommes pas tout à
fait dans une socialité secondaire, cest-à-dire
un type de rapport qui est soumis à la loi de limpersonnalité,
comme celui qui existe sur le marché ou dans la sphère
politico-administrative, puisque le fait associatif mobilise le registre
de linter connaissance et de la personnalisation.
Lassociation offre aux individus la possibilité de compléter
la construction de leur identité personnelle. Elle permet en
même temps aux individus de construire une identité collective,
de disposer dun lieu permanent de reconnaissance, davoir
une représentation de soi et de partager avec dautres une
représentation de la réalité qui peut notamment
passer par des valeurs religieuses, politiques, etc.
Donc, laffirmation des identités savère souvent
une des composantes importantes de laction associative.
Si la vie associative est aussi un instrument de promotion socio-politique
ou socio-économique, on ne peut sen tenir naturellement
à une vision purement utilitariste de lassociation. On
ne peut relier systématiquement la formation des associations
à lintérêt ou à lutilité
quelle revêt pour leurs membres, précisément
parce que lassociation repose sur un principe de liberté
et dobligation étroitement mêlés à
travers lequel se réalisent des intérêts communs.
Donc, la question est bien celle-ci : à lécart de
la tentation communautariste comme de la tentation utilitariste, comment
est-il possible denvisager simultanément action collective
et défense de lestime de soi ?
Cette question est sans doute particulièrement difficile à
résoudre dans la société française. Là
encore, la question de la diversité culturelle, posée
par le mouvement associatif issu de limmigration notamment, rejoint
la question plus générale de la légitimation du
fait associatif dans la culture française.
Les relations avec les pouvoirs publics
On le sait, lassociation en France fut légitimée
dabord par en haut. La loi de 1901 reconnaît la liberté
individuelle des associés, mais les associations sont aspirées
par la sphère publique et tirent en partie au moins leur légitimité
des privilèges et des prérogatives accordés par
lEtat providence.
La situation évolue progressivement au cours du siècle
lorsque commence à se construire un espace associatif autonome
et réellement intermédiaire entre lEtat et les individus.
Cette évolution est dailleurs encore en cours, longue et
certainement assez douloureuse et sappuie sur les transformations
que nous connaissons depuis une vingtaine dannées : transformations
de la structure socio-économique, renouvellement des enjeux de
mobilisation, effondrement des références idéologiques
traditionnelles et crise de lEtat, Etat providence dune
part et Etat nation de lautre.
La remise en cause de la souveraineté républicaine dans
ce quelle comporte de trop uniforme et de trop abstrait me paraît
évidente depuis 15 ou 20 ans et semble prolonger le mouvement
ascendant de revendication de la démocratie locale qui sest
développé durant les années 1960-1970, notamment
à partir des structures associatives ; celles-ci se présentant
de plus en plus comme des outils de rénovation de laction
politique et une réponse par le bas à la crise du politique
et de lEtat.
Dans les années 1980, on sait quelles ont été les
déceptions du monde associatif : malgré la reconnaissance
institutionnelle importante dont il a bénéficié,
les pesanteurs de la logique étatique, politique et administrative
descendantes sont restées très fortes. Les effets pervers
de la décentralisation qui se sont ajoutés à la
crise sociale ont conduit à linstrumentalisation de beaucoup
dassociations transformées pour certaines en simples exécutantes
des politiques publiques ou prestataires de services. Linjonction
à participer, lancée aux citoyens et aux habitants, sest
souvent accompagnée de bureaucratie aboutissant a contrario à
freiner des dynamiques sociales.
On sait que les réseaux associatifs sont intervenus directement
dans le recrutement du personnel municipal et ont contribué au
renouvellement des équipes municipales. Ils ont aussi directement
servi lentreprise de rénovation du Parti Socialiste, mais
la manière dont sest déroulé ce passage au
politique souligne, toujours au-delà des effets de socialisation
politique des individus, toute lambiguïté des relations
entre les pouvoirs politiques et les groupes issus de la société
civile telles quelles existent dans le système français.
Peut-être aujourdhui est-on entré du côté
des pouvoirs publics dans une autre étape où lon
serait à la recherche dune meilleure articulation entre
ces deux logiques descendante et républicaine dune part,
ascendante et participative de lautre. Je pense en particulier
à la loi Voynet sur laménagement et le développement
du territoire, à une autre loi encore en cours dexamen
sur la démocratie de proximité. Ces exemples pourraient
indiquer, au niveau en tout cas des textes législatifs et des
déclarations dintention, une évolution du comportement
de lEtat.
Les pratiques associatives
Du côté des pratiques associatives, la dynamique associative
est toujours importante dans les années 90 alors que sépuise
le modèle militant dominant dans la tradition républicaine,
un modèle qui était à la fois dessence idéologique
et structuré sur un mode pyramidal. De nouvelles formes associatives
ont émergé depuis 20 ans autour de laction concrète,
de la défense des droits et de la production des solidarités
sur de nouveaux territoires, qui sont à la fois les territoires
locaux, proches des besoins et des préoccupations, et également
les territoires plus lointains, internationaux, avec une visée
européenne, voire mondiale.
Lallongement de la période pré-professionnelle chez
les jeunes, la place croissante du chômage et de linactivité
dans la société ont fait évoluer le rapport au
travail et laissent le champ libre à dautres formes de
participation associative contestataire ou non, associations de jeunes,
bénévolat du troisième âge, mouvement des
chômeurs ou des " sans ".
Il est intéressant de noter que, dans les quartiers, les associations
de jeunes souvent à linitiative des jeunes dorigine
maghrébine plus ou moins consuméristes (pratiques musicales,
loisirs, sports) ou militantes (cest-à-dire plus axées
sur la solidarité, lanti-racisme) font appel sous une forme
certainement spécifique et peut-être exacerbée à
un registre proche de celui quutilisent les associations de jeunes
plus nantis, que sont par exemple les associations détudiants
; ce registre est en priorité celui de lengagement local
et ponctuel, de courte durée, ce qui ne veut pas dire que lon
ny revient pas ensuite, il est celui du rejet de la délégation
et de linstitutionnel, celui de lattachement aux valeurs
humanistes et de solidarité.
A travers de ce qui peut aussi apparaître comme un émiettement
de la vie associative et à travers un engagement éphémère
et centré sur limmédiateté, ce qui sans doute
soulève certaines difficultés, on assiste peut-être
à une redéfinition des rapports du privé et du
public, du singulier et de luniversel, qui peu à peu fait
valoir une autre conception de laction politique.
Je terminerai par un autre point qui a été aussi beaucoup
évoqué. Le développement des activités économiques
des associations et en particulier le développement des activités
dinsertion est une des évolutions majeures des pratiques
associatives. Il nillustre pas seulement le désengagement
de lEtat social et le phénomène dinstrumentalisation
des associations qui sensuit, que je soulignais tout à
lheure. Beaucoup dassociations nagissent pas seulement
en étant représentantes, porte-parole de groupes sociaux
défavorisés et démunis, mais elles mettent en uvre
de réelles stratégies de mise en activité des personnes
en difficulté cherchant à les responsabiliser et à
les intégrer.
Effectivement, lactivité économique, quand elle
existe en milieu associatif, se doit dêtre au service de
la capacité de se lier et de sobliger mutuellement au sein
de cet espace dinter connaissance que constitue lassociation
: limportance de la relation sociale y est fondamentale, on la
souligné à plusieurs reprises. À ces conditions
seulement lassociation joue un rôle tout à fait différent
de celui de lentreprise marchande ou de celui de linstitution
publique ; elle contribue à lintégration des individus,
non seulement par une prise en charge et en offrant un emploi, mais
par une socialisation autour de valeurs et dobjectifs communs.
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