Actes du colloque
1901-2001 Migrations et vie associative : entre mobilisations et participation
Institut du monde arabe, 8 octobre 2001

 


Table-ronde 4
Mouvement associatif et perspectives européennes

Associations civiques et construction européenne


Catherine de Wenden
Directeur de recherche au CNRS (CERI-Centre d'études et de recherches internationales),
Docteur en sciences politiques


Le sujet que l’on m’a proposé est assez difficile car je suis tout à fait dans l’histoire immédiate. De plus, il n’est pas très facile car c’est un fait qui n’est pas très étudié.

En réalité, l’interpellation par les associations de l’espace européen, en dehors d’une thèse qui a été soutenue en juillet 2000 à l’Institut des Etudes Politiques de Paris par Gaïa Danese, a été très peu étudiée : très peu de choses relèvent du travail de terrain et très peu de gens ont analysé le sujet.

Je vais essayer de reprendre à la fois certains éléments de cette thèse et de certaines constations que nous avons faites dans notre livre à propos de la façon dont, dans leur troisième âge de la vie associative, les associations civiques issues de l’immigration se positionnent dans l’espace européen.

Le questionnement est le suivant.

L’offre européenne existe. Il y a même des thèmes européens, notamment la question de l’égalité de traitement entre européens et non européens chez les résidents, le thème du droit de vivre en famille, de la liberté de circulation de résidents de longue durée, des réfugiés, des sans papiers, du droit des femmes dans l’immigration, du racisme et des discriminations. Tous ces thèmes ont été soulevés à l’échelon européen.

Il y a une offre européenne, y compris de la part des institutions européennes, notamment de la commission pour se tourner vers les associations, mais la réponse, et c’est là-dessus que je vais surtout développer mon propos, d’après tout ce que l’on peut constater, est très en deçà de l’offre. Je vais essayer de montrer pourquoi. Il y a toute une série de questionnements.

Est-ce un manque de savoir-faire militant dans un registre nouveau qui est celui du cadre européen par rapport au registre habituel que ce soit le cadre national ou régional ? Est-ce la difficulté des associations civiques à travailler ensemble pour des raisons linguistiques, culturelles tissant de relations presque bilatérales qui se sont instituées entre telle ou telle association ou groupe d’associations dans une culture associative Nord/Sud qui est devenue commune et partagée ? Est-ce à cause du manque de répertoire d’actions collectives appropriées ? Peut-être faut-il découvrir de nouvelles formes d’expression mobilisatrices ? Est-ce un manque d’expertise qui passe aussi par un manque de savoir-faire dans le lobbying à l’échelon européen ?

Tout cela fait partie des interrogations que l’on peut se poser à propos de la façon dont les associations civiques interpellent l’espace européen.

Pourtant, parmi les enjeux de ce troisième âge de la vie associative, et dans cette crise de l’associationnisme civique, l’enjeu européen en est un qui soulève des concurrences, des rancœurs, mais qui permettrait aux associations de sortir de leur relation parfois ambiguë par rapport au pouvoir politique national et local.


Une offre européenne peu exploitée par les associations civiques


L’offre européenne de participation et de financements a mis en scène des répertoires d’actions collectives adoptés par les associations. L’émergence d’un espace public européen peut être un signe pour le développement potentiel des associations dans le sens de nouvelles formes de mobilisation sociale. Pour l’instant, au vu de l’existant, le constat est plutôt négatif. Peut-être que M. Jendoubi dira autre chose, mais pour l’instant le peu de mobilisations collectives, de contestation face aux institutions européennes, une représentation qui s’effectue plutôt par la participation d’acteurs qui ne sont pas nécessairement reliés à la base et dans l’ensemble une certaine crise de l’interpellation du processus de décision européen, s’imposent à l’observateur.
Pour illustrer ce propos, je prendrai deux exemples : d’une part, l’exemple du forum européen des migrants et, d’autre part, l’exemple des tentatives de coordination européenne d’associations civiques et nationales.

Le forum européen des migrants est un peu un enfant de la Commission européenne puisque c’est elle qui a créé, soutenu, renforcé le forum. Tout d’abord, ce forum est né d’une conférence qui avait eu lieu eu à Stockholm en 1985, la conférence des associations d’immigrés en Europe. En 1992, est créé le CAIE (Conseil des associations immigrées en Europe) qui est une émanation du CAIF (Conseil des associations immigrées en France) qui était un regroupement d’associations civiques d’immigrés en France. Le CAIE a investi le forum européen des migrants et a d’une certaine essayé de répondre à l’offre européenne proposée par la commission.

Donc, ce forum est créé en 1991. Il s’agit d’un organe consultatif des populations immigrées. Après discussion, les associations d’Italiens, d’Espagnols et de Portugais vont être écartées du forum, ce qui va retirer au forum toute une partie du savoir-faire militant qui a été présenté ce matin et toute une partie des revendications du mouvement associatif immigré. Cela a d’ailleurs un peu déséquilibré la composition du forum. Une sorte de rivalité s’est constituée entre les associations les plus représentées en Europe : d’un côté les Marocains et de l’autre côté les Turcs. Il y a eu une tentative d’équilibre et en même temps un rapport de force parfois un peu compliqué entre ces deux groupes les plus nombreux et présents dans plusieurs pays d’immigration en Europe.

Le forum a très vite été interpellé par toute une série de questions nouvelles : statut des étrangers dans l’espace européen, discriminations, nouveaux sujets induits par la nouvelle donne migratoire des années 80-90. Il a essayé de mener une activité de lobbying. Il a subi quelques crises dont une en 1996 et une aujourd’hui puisque sans doute sa fin est très proche, ayant peut-être manqué d’expertise. Le savoir-faire militant qui était réel, mais qui était surtout un savoir-faire adapté à des situations nationales, n’a pas pu être transposé à un échelon européen. Indépendamment des crises liées au financement, la difficulté à trouver de nouveaux registres de militantisme dans un espace européen est un aspect central.

Un deuxième aspect très important est le manque d’expertise. Ce n’est pas seulement vrai pour les associations immigrées et issues de l’immigration, mais pour l’ensemble de l’associationnisme à l’échelon européen : très souvent il confine à l’expertise, ce qui peut poser des problèmes au regard du militantisme. L’expertise supposait beaucoup de connaissances, notamment juridiques sur des domaines extrêmement complexes. Parmi ces militants, même si certains étaient très au fait de la réalité, il aurait fallu être très présent en permanence pour suivre l’ensemble des dossiers concernant le statut des immigrés dans l’espace européen.

 

 


Affiche du Forum des Migrants de l'Union Européenne, 1997,
Année européenne contre le racisme,
L'Europe est un jardin de mille fleurs,
de mille couleurs
,
Coll. Génériques

Le forum avait mieux réussi avec l’expérience de 1997, l’année européenne contre le racisme car une véritable mobilisation s’est faite. D’ailleurs, un réseau a été créé et a été un instrument tout à fait efficace à la fois sur le plan juridique, sur celui de la collecte des fonds, et sur la socialisation.
Pour le reste, le forum est surtout intervenu, si l’on s’en réfère par exemple à sa revue, sur des thèmes qui "plaisent" à la Commission, c’est-à-dire des thèmes qui ne sont pas tellement des thèmes militants : la citoyenneté européenne, la question de l’interprétation de l’article 13 du traité d’Amsterdam sur la discrimination, la question du statut des migrants non communautaires, le droit de vote pour les étrangers à l’échelon local, le droit de vivre en famille. Finalement, seuls quelques thèmes ont donné lieu à d’authentiques coordinations à l’échelon européen, par exemple : la question des réfugiés et la question du droit de vivre en famille avec la coordination européenne sur ces deux thèmes.
Cependant, le militantisme a perdu beaucoup de plumes avec la transposition à l’échelon européen de son répertoire militant. Le bilan est encore très timide. On a un peu l’impression que l’offre européenne est peu exploitée et que les associations civiques n’ont pas toujours su transposer leur présence dans l’espace européen par manque de tradition, de compétence organisationnelle et d’expertise.

 
 


Les raisons de cette faible présence


Un autre élément tient au fait que les leaders ont essayé très vite de se positionner sur plusieurs espaces, à la fois l’espace européen et celui du pays d’origine. Il y a eu un autre type d’offre européenne, autour du dialogue euro-méditerranéen issu de la conférence de Barcelone, une tentative de répondre à des projets de co-développement. Une partie des militants se sont engouffrés dans ces initiatives associatives de co-développement, ce qui a fait perdre le peu de militantisme que l’on pouvait trouver dans la période finale du forum européen des migrants.
Les autres tentatives sont des interpellations tout à fait ponctuelles à l’échelon européen de mobilisation. Mais le militantisme associatif est menacé, dans cet espace, par des initiatives très efficaces comme le Migration Policy Group (MPG), qui se bat sur le terrain juridique avec le même langage que celui de la Commission sans avoir nécessairement une fibre militante et sans réseau associatif.

Les associations civiques nationales ont essayé aussi de créer des réseaux européens plutôt par le bas. Cela a été le cas de SOS racisme, de France Plus avec Europe Plus, de réponses ponctuelles à des situations de crise, par exemple, à propos des sans papiers. Mais, là aussi, on est davantage dans des logiques de professionnalisation que de politisation.

On a un peu l’impression que la difficulté est que les thèmes de mobilisation varient d’un pays à l’autre, c’est-à-dire que les pays d’immigration ne sont pas nécessairement en phase les uns avec les autres dans leur mouvement associatif quant aux différents registres de politisation, de mobilisation collective, de sensibilité à telle ou telle question, d’où des décalages qui créent une difficulté à se mobiliser ensemble sur les mêmes thèmes.

Pourtant, l’espace européen existe et le mouvement associatif a beaucoup contribué à la définition de ce positionnement de l’immigration dans cet espace, paradoxalement.

Par exemple, les thèmes de la citoyenneté des résidents, de la dissociation entre citoyenneté et nationalité, des allégeances multiples conciliables avec la citoyenneté de l’Union, de l’Islam d’Europe, ont été portés sur la scène politique, y compris européenne. Le thème des discriminations à l’échelon européen a été central dans le mouvement associatif des années 1980, sans parler des thèmes plus juridiques, comme le statut des non communautaires par rapport aux communautaires, la question de la liberté de circulation des résidents non européens. Donc, beaucoup de thèmes ont été portés par le mouvement associatif, mais dans un cadre très souvent national avec une très grande difficulté à se vivre de façon civique, mobilisatrice, dans un cadre européen sans doute faute de savoir-faire. L’offre continue à exister et la réponse est encore relativement faible.




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