Actes du colloque
1901-2001 Migrations et vie associative : entre mobilisations et participation
Institut du monde arabe, 8 octobre 2001


Table-ronde 4
Mouvement associatif et perspectives européennes

Défense des droits civiques dans le cadre européen


Kamel Jendoubi

Mon intervention est plus un témoignage qu’une construction structurée sur le bilan du Forum des migrants et sur ce qu’il a apporté ou non à la dimension du mouvement associatif à l'échelle européenne.

Je suis membre du Forum des migrants depuis 1989. J’y ai assumé la fonction de trésorier pendant les trois premières années, d’administrateur jusqu’en 1993 et, depuis, je me suis engagé dans un autre espace. C’est le sens de mon témoignage, qui est subjectif et qui représente un parti pris.
Mon intervention s’articule autour de deux points. Tout d’abord, l’existence d’une dimension internationale, et donc notamment européenne, dans le mouvement associatif, mais ceci bien avant la reconnaissance légale des associations en France. Ensuite, les enjeux qui sous-tendent le mouvement associatif, notamment sur le plan national.

L’existence d’une dimension associative internationale

Le cadre national n’est pas le cadre unique dans lequel se projette le mouvement associatif issu des migrations, notamment, plus précisément, des migrations provenant du Sud de la Méditerranée. Ceci pour différentes raisons.

Tout d’abord, les relations avec les pays d’origine. Lorsque je dis "pays d’origine", je rappelle les rapports existants avec les organisations syndicales, les accords associatifs de l’autre rive, mais aussi avec les rapports avec les États. Il faut en effet rappeler qu’il existe encore des accords bilatéraux qui déterminent le statut d’une grande part de l’immigration en France et en Europe.

Tous ces éléments constituent une part plus ou moins importante des activités des acteurs associatifs. Il faut remarquer très rapidement, très schématiquement, les efforts des travailleurs immigrés à l’époque, c’est-à-dire pendant les années 1970. Périodiquement – presque annuellement – on assistait à ce que l’on appelait le Festival culturel des travailleurs immigrés, qui était à la fois un moment de mobilisation pour les acteurs associatifs de France, mais aussi l’occasion, à travers la culture, d’inviter un certain nombre d’artistes des pays d'origine, et enfin, un moment d’ouverture à la société française.

Cet aspect international se retrouve dans les actions pour l’égalité du droit et celles de la lutte contre les discriminations raciales, phénomène que nous avons perçu depuis les années 1980, bien plus tôt qu’en France où l’on n’a pris conscience de ces phénomènes qu’il y a trois, quatre ans.

L’action pour l’égalité d’accès aux droits a bénéficié des liens de solidarité avec des acteurs dans d’autres pays qu’ils soient ou non de même nationalité. On réfléchissait progressivement à une revendication commune autour de la citoyenneté. Les thèmes de l’égalité d’accès aux droits et de la convergence de la citoyenneté à l’échelle européenne ont été l’objet du CAIEUR, le Conseil des Associations d’Immigrés en Europe, qui n’est pas la création du CAIF – je me permets de corriger cette information – mais qui est l’émanation d’un certain nombre d’organisations, notamment espagnoles, portugaises, italiennes qui étaient les plus structurées à l’échelle européenne et qui s’orientaient vers la nouvelle immigration maghrébine, turque, etc., pour lui composer un cadre d’organisation européenne. Ce cadre préexistait d’ailleurs puisque les Italiens, de même que les Portugais, étaient organisés au niveau européen.
Cette rencontre s’est faite à Stockholm en 1985, en présence d’un certain nombre de témoins. Cette rencontre a lancé l’idée du CAIEUR.
En 1985, il y a eu un problème avec l’Acte Unique. Il n’y a alors plus uniquement des migrants de toutes origines (espagnoles, italiennes, algériennes, turques…), mais deux catégories de migrants: les deux catégories de résidents en Europe, c’est-à-dire les communautaires et les non-communautaires. C’est la première fracture.

Cette fracture n’était pas le fait des associatifs, mais celui de l’Union européenne, de la construction de l’Union européenne. Cela nous était imposé en tant que tel. Par conséquent, cela a été relayé de différentes manières par différents acteurs, notamment la Commission européenne, mais aussi par les États. La France continue par exemple à considérer que les Portugais ne sont plus des immigrés, puisqu’ils sont devenus européens, et que les seuls immigrés que l’on puisse accepter en tant qu’immigrés, sont la catégorie provenant plutôt des pays de l’Afrique.

Les enjeux associatifs au plan national

La dimension européenne a été pensée par les acteurs associatifs comme une opportunité pour contourner, pour influencer le cadre national, notamment par des actions de lobbying auprès des institutions européennes, notamment ses deux acteurs majeurs, la Commission et le Parlement européen.

Cette approche a trouvé un répondant car on a pu constater que la Commission et le Parlement eux-mêmes cherchent à contourner le cadre national car, au niveau de la conception européenne, ceux qui ont le pouvoir sont les États, et non le Parlement ou la Commission. On a donc trouvé un point de convergence objectif entre, d’une part, les acteurs associatifs issus de l’immigration et d’autre part, les associations européennes qui cherchent en quelque sorte à influencer les États vers plus d’Europe.

Bien entendu, cela s’est traduit par une offre européenne, venue d’abord du Parlement européen puis de la Commission. Cette offre provenait d'un constat. Rappelez-vous des années 1980 avec la montée de l’extrême droite en France et en Europe. Des enquêtes ont été faites par les parlementaires et ont proposé notamment la mise en place d’un forum des migrants dont la configuration a changé les réalités. Au début, c’était une sorte de conseil économique et social à l’européenne. Ensuite, cela s’est réduit jusqu’à ce qu’il prenne la forme qu’il a actuellement.

Pour les acteurs associatifs, pour l’acteur associatif que j’étais et que je reste, nous avons pris conscience précocement que l’intégration doit être pensée dans ses dimensions multiples, c’est-à-dire que nous n’avons pas accepté que l’intégration se fasse sur le plan national ou local uniquement. Nous avons essayé, tenté de penser cela au niveau national, européen et international. C’est apparu très normalement dans l’action en faveur des droits de l’homme qui se manifeste sur le plan international. Nous avons une conviction profonde : le champ de l’intégration nous renseigne d’une manière très intéressante sur la manière dont les différents acteurs de la société d’accueil agissent ou réagissent par rapport à des phénomènes à la fois internationaux et nationaux. Ceux-ci sont à distinguer des processus réels de l’intégration dans la société. L’actualité récente est un exemple flagrant de ce lien que l’on ne peut en aucun cas occulter entre l’aspect international et l’aspect national.

C’est la raison pour laquelle je trouvais absolument normal et naturel que mon engagement envers les droits de l’homme se poursuive. La lutte des immigrés est une lutte d’essence démocratique puisqu’elle vise la conquête de nouveaux espaces de liberté et, naturellement, cet engagement s’est transposé dans un nouvel espace, qui est l’espace euro-méditerranéen. Certes, c’est une autre partie de l’Europe étendue aux États du pourtour méditerranéen, mais il nous a semblé important de poursuivre cette lutte dans ce nouvel espace.

Il me semble important de rappeler quels sont les faits autour desquels s’articule l’engagement associatif, notamment dans sa composante sud méditerranéenne, arabe, turque, africaine.
Premier constat, on note d’emblée, d’une part la permanence du mouvement islamiste, et d’autre part la focalisation du débat sur l’Islam que ce soit en Europe, ou sur la rive sud de la Méditerranée depuis les attentats criminels survenus aux Etats-Unis. D’où une thèse de la non-affectation des musulmans, une thèse assez répandue en Europe.

Ce fait, en réalité, ressort d’une dynamique historique qui caractérise l’évolution stratégique du pourtour méditerranéen. On l’associe facilement à des périls démographiques, islamiques, voire maintenant sous sa forme un peu actualisée au choc des civilisations. C’est un premier rapport qui travaille profondément les acteurs associatifs issus de l'immigration.

Deuxième fait, on constate que les questions se rapportant au développement doivent être vues sous l’angle de la mondialisation. Quel type de développement pour les pays d’origine ? Quel type de partenariat avec l’Europe ou le monde ? On se trouve souvent en présence de thèses implicites qui valorisent beaucoup plus la supériorité de l’Occident sur l’Orient ou du Nord sur le Sud. C’est aussi un rapport qui travaille les acteurs associatifs d’une manière très forte.

La troisième idée est la question de la gestion du développement entre un Nord démocratique et de plus en plus xénophobe et un Sud livré au régime despotique. D’où l’idée, ici au Nord, de la fraternité autoritaire du Sud. Le Sud est condamné au despotisme pour des raisons diverses et variées.

Enfin, un autre fait préoccupe les acteurs associatifs et motive en quelque sorte leur engagement : les ravages au niveau de la vie économique et sociale. Ceux-ci démontrent les limites des solutions inspirées du libéralisme et se traduisent entre autres par l’exclusion plus poussée des migrants et des jeunes, mais aussi par une mise à niveau des économies du Sud, sources de tensions sociales et d’incertitudes économiques.
Voilà quelques faits qui me semblent entrer dans le cadre des actions tel que j’ai vécu l'engagement associatif.

Je ne peux que confirmer encore une fois que la situation internationale influence dans une large mesure les politiques des pays européens en matière d’immigration. Les acteurs associatifs ne peuvent y être indifférents, sinon ils perdront une partie importante de l’adhésion dont ils ont besoin pour agir sur le terrain.

Ensuite, je ne peux que constater aussi une banalité : l’Europe est une terre de liberté, mais la Méditerranée doit l’être aussi. Aujourd’hui, il y a cette quête, mise en évidence depuis la chute du mur de Berlin, dont on parle peu ; nous sommes menacés par de nouvelles peurs qui sont souvent de mauvaises conseillères, surtout en démocratie. Restreindre, par exemple, le droit d’asile dans les pays où il constitue une fierté nationale, entraîne une réduction de l’espace démocratique. Laisser les réfugiés à l’abandon ou suspendus à l’improbable décision d’institutions, c’est une forme extrême de résignation.

L’Europe, c’est une condition, ne peut pas se construire dans l’indifférence du monde, la Méditerranée, l’Afrique aussi.

Les immigrés ne doivent pas être uniquement les citoyens du devoir. Ils doivent aussi bénéficier de l’essentiel des attributs de la citoyenneté, tout en respectant les obligations que celle-ci implique. Cela suppose l’égalité entre les résidents nationaux, communautaires et migrants dans tous les domaines de la vie politique, sociale, économique et culturelle et cela suppose que la liberté de conscience inscrite dans les lois de pratiquement tous les États membres de l’Union européenne, implique le droit d’avoir la religion que l’on a choisie et de pratiquer les cultes et les rites qui y sont attachés. Dans l’Europe d’aujourd'hui, c’est un constat banal. Et plus encore pour le pourtour méditerranéen, il existe des religions moins égales que d’autres. Cet état de fait est souvent tronqué et parfois bafoué. Son exercice et sa jouissance en sont laissés à la discrétion des pouvoirs locaux et subordonnés à une lecture souvent restrictive de la loi si elle n’est pas tout bonnement annihilée. L’attachement à la circularité de l’espace public n’exclut pas, au contraire, de respecter le culte d’autrui.

Les migrants ou les immigrés qui constituent quelques millions d’âmes en Europe font inévitablement partie de l’Europe. On en est encore à discuter au niveau européen de directives concernant le droit d’asile, l’intégration, la lutte contre les discriminations, etc. En fait, il y a une thèse du projet européen. C’est une Europe où l’on est tenté de dire : une Méditerranée peu respectueuse des étrangers entre dans l’avenir à reculons. L’enjeu étranger est triple. Il s’agit qu’il ne souffre pas de l’application à deux vitesses. Il s’agit de démocratie qui ne peut se concevoir dans le rejet de l’autre. Il s’agit enfin de justice sociale et économique. On nous ramène toujours à la question sociale dont j’ai parlé tout à l’heure.

Cette politique sécuritaire pèse énormément dans la politique européenne. Les pratiques qui en découlent font peu de cas malheureusement, il faut le constater, des besoins des immigrés. Il nous faut contribuer à l’élaboration d’une nouvelle vision globale incluant la question des équilibres pas uniquement dans les sociétés d’accueil, mais aussi entre les sociétés d’accueil et les sociétés dites d’origine et faisant de l’Europe et de la Méditerranée un espace tel qu’il est affiché officiellement.

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