Actes du colloque
1901-2001 Migrations et vie associative : entre mobilisations et participation
Institut du monde arabe, 8 octobre 2001

 


Table-ronde 4
Mouvement associatif et perspectives européennes

Associationnisme "immigré" et participation politique en Europe


Hassan Bousetta
Docteur en sciences sociales



"Exister, c'est exister politiquement".
C'est sous cet intitulé que le regretté Abdelamalek Sayad signait il y a près de vingt ans une série de deux articles consacrés à l'émergence politique des jeunes Maghrébins en France. A travers cette formule concise et directe, Sayad désignait ce qui reste à ce jour une question importante pour les immigrés, à savoir comment peuvent-ils s'organiser et se mobiliser au mieux pour exister dans l'espace public et dans cet espace encore plus restreint qu'est l'espace politique. Vu dans une perspective historique, l’associationnisme immigré a constitué l’une des tentatives les plus importantes en vue de réaliser ce défi que posait assez lucidement Sayad. C’est précisément sur ce phénomène que cette contribution entend se pencher. Les célébrations du centenaire de la loi de 1901 sur les associations nous en donnent une occasion utile.

Contrairement à l’associationnisme des nationaux, l’associationnisme immigré qui nous intéresse ici, celui des Marocains, a une histoire assez récente. Il s’agit néanmoins d’une histoire suffisamment longue, une trentaine d’années, pour nous permettre de dresser un certain nombre d’analyses et d’évaluations. L'objet de cette brève contribution est en réalité double. Il s'agit tout d'abord de présenter la synthèse la plus élémentaire d'un travail de doctorat sur la participation politique et associative des Marocains dans quatre villes Européennes (Anvers, Liège, Utrecht et Lille) (Bousetta 2001). Au-delà des enseignements de cette enquête, il s'agira également de porter un regard sur l'effet des crises politiques internationales sur la cohésion sociale à l’intérieur des sociétés européennes et partant d’en analyser les implications pour les mouvements associatifs issus de l’immigration. Cela nous permettra d'illustrer la question du défi que posent les relations internationales aux pratiques de mobilisation associative, défi devenu plus central encore depuis le début de la seconde Intifada à l’automne 2000 et, s’il fallait encore s’en persuader, depuis le 11 septembre 2001.

 

 

Associationnisme et participation
politique : clarifications terminologiques


Deux précisions terminologiques liminaires s'imposent. Qu'entend-on tout d'abord par associationnisme immigré ? L'usage de cette expression fait en réalité référence aux associations qui s'inscrivent dans un rapport particulier avec une communauté d'origine, une collectivité ethnique pour utiliser une terminologie anglo-américaine. La distinction principale que ce terme entend marquer se situe par rapport aux associations de solidarité et autres organisations d'intermédiation socioculturelle. Le qualificatif d'immigré ne signifie pas nécessairement qu'il s'agisse de dynamiques portées par des immigrés au sens littéral du terme. Des jeunes de la deuxième génération nés et ayant grandi en Europe peuvent tout aussi bien être des acteurs de cet associationnisme immigré, et ils le sont d'ailleurs très souvent. De manière encore plus restreinte, le phénomène associatif qui nous intéresse ici est celui des immigrations marocaines en France, en Belgique et aux Pays-Bas.


Affiche de l'Association des Marocains de France,
Maroc Immigration - Exigeons,
Coll. Génériques
 

Qu'entend-on ensuite par participation politique ? Lorsqu'on parle de participation politique dans les média ou la vie quotidienne, on pense quasi spontanément au fait de voter et de participer aux élections. Le vote et la participation électorale sont en effet des dimensions fondamentales de la participation politique dans une démocratie. Si l'importance du vote est indéniable, la participation politique est un phénomène qui va bien au-delà des urnes. La participation politique des immigrés peut prendre différentes formes alternatives. La participation associative constitue précisément l'une des dimensions les plus importantes de la participation politique en dehors de la participation électorale. Nous entendons donc concevoir la question de la participation politique dans une acception large.


Divergences des contextes européens


Le phénomène associatif en relation avec les populations issues de vagues migratoires récentes s'est développé de façon significative dans la plupart des pays européens. Que ce soit en France, au Royaume-Uni, en Allemagne, dans les pays Scandinaves ou au Benelux, on peut constater que les immigrés ont souvent cherché à assurer leur participation à la vie civique par la voie des associations. Cependant, le phénomène associatif immigré, et plus spécifiquement celui des immigrations maghrébines, a très vite cherché à s'imposer sur le plan politique également. Les immigrés ont très vite été amenés à s'exprimer politiquement à travers des mobilisations collectives associatives, étant entendu que la plupart des pays européens ne leur permettaient pas de se faire entendre par la voie des urnes. Pour être précis, il faudrait signaler que les possibilités de participation offertes aux migrants sont relativement différentes d'un pays européen à l'autre. À la différence de la France, de l’Allemagne, et de la Belgique, où les immigrés non naturalisés n’ont jamais eu aucune possibilité de s’exprimer par le vote, tel n’était pas le cas en Suède, au Danemark, aux Pays-Bas et en Irlande. Différents mécanismes ont été mis en place très tôt dans ces pays pour octroyer le droit de vote et d’éligibilité aux immigrés, le plus souvent au niveau local. En Grande-Bretagne, les possibilités de participation étaient plus étendues encore, puisque les immigrés du Nouveau Commonwealth avaient le droit de vote et d’éligibilité à tous les niveaux dès leur arrivée sur le territoire.

Si l'on reste dans cette perspective comparative européenne, on peut observer que l'évolution du phénomène associatif immigré s'est déroulée selon une trajectoire quelque peu différente dans chacun de ces pays. Ceci pour plusieurs raisons. Mis à part les opportunités de participation différenciées évoquées au paragraphe précédent, il faut prendre en considération des réalités migratoires relativement spécifiques sur le plan du volume, de la temporalité ou du rapport historique à la société d'installation. Si certaines immigrations s'inscrivirent dans la continuité d'un rapport colonial, d'autres furent à l'évidence motivées par la disponibilité du travail. Il faut aussi noter que certains pays furent confrontés à des vagues d’immigration relativement homogènes alors que d'autres sociétés furent confrontées à une multitude de courants migratoires distincts. Ces réalités circonstancielles ne sont pas sans effet sur le rapport qui s'établira ultérieurement entre ces sociétés et le mouvement associatif immigré.

 

 


Affiche du BETP, Berlin, octobre 1992,
Merhaba Türkiye,
Coll. Génériques

 

Pour donner un exemple, on peut s’apercevoir que les Pays-Bas, bien qu'ayant connu une immigration coloniale tout au long du siècle, n'ont été confrontés que tardivement à l'immigration de travail de masse, principalement après les années 60. Et ce type d'immigration concernait principalement deux grandes communautés, les Marocains et les Turcs. Il est donc important de souligner que la temporalité et la composition des groupes immigrés est assez différente d'une société européenne à l'autre. Et cela n'est pas anodin dans la perspective de la constitution des mouvements associatifs, en particulier si l’on pense aux alliances et aux types de mobilisation qui vont être articulées.

Mais, plus encore que la nature du phénomène migratoire, ce qui va également se révéler fondamental, ce sont les traditions historiques différentes en matière de gestion du phénomène de l'immigration, lesquelles sont elles-mêmes étroitement liées aux représentations dominantes de la nation et de l'identité nationale.

 


Ce facteur va également avoir un impact non-négligeable sur la façon dont se constitueront les mouvements associatifs immigrés. Ainsi, on va voir que les pays qui ont opté pour l’approche multiculturaliste comme les Pays-Bas ou le Royaume-Uni vont fortement impliquer les associations immigrées à la gestion politique de l’"intégration" et des relations intercommautaires, là où des pays comme la France, de tradition républicaine, et intégratrice, voire assimilatrice, vont porter un regard beaucoup plus méfiant sur les solidarités communautaires portées par les associations immigrées.


Convergence des pratiques de mobilisation politique ?


Ces différences contextuelles établies, on est en droit de s’interroger sur leur portée. Jusqu’où sont-elles déterminantes pour expliquer l'évolution du phénomène associatif ? Pour répondre à cette question, un détour par la littérature académique spécialisée s’impose. Depuis quelques années, un grand nombre de recherches comparatives européennes ont été réalisées sur la participation des immigrés à la vie politique à la fois par des sociologues et politologues. Dans leur grande majorité, ces travaux avancent comme conclusions principales que le cadre national façonne encore décisivement les formes et les contenus de la mobilisation associative des immigrés et de leurs descendants (Entre autres : Ireland 1994, Statham 1999). En d'autres termes, ces études montrent que les associations issues de l'immigration se moulent dans l'espace institutionnel auquel elles font face. Ainsi, on verra le plus souvent les Jamaïcains ou les Antillais au Royaume-Uni se mobiliser en tant que Blacks car la politique des relations raciales tend à rendre ce type de mobilisations plus avantageuses. De la même manière, on verra rarement les jeunes d'origine marocaine aux Pays-Bas se mobiliser en tant que citoyens néerlandais ou en tant que jeunes de quartier car tout, jusque dans les mécanismes les plus subtils des financements publics, les incite à se profiler dans l'espace public selon leur identité ethnique marocaine. Pour résumer les choses, ces recherches aboutissent au constat d'une divergence plutôt qu’à celui d'une harmonisation des modes de participation politique associative des immigrés au niveau européen.

Si cette vision n'est pas fausse, nous allons essayer de montrer qu’elle est en réalité incomplète. Au lieu de s'intéresser aux dimensions classiques de la participation politique associative - dimensions qui sont maintenant plutôt bien étudiées telles la question de la construction identitaire ou de la succession des générations - on pourrait utilement s'intéresser aux types de rapports qui sont engagés par les associations immigrées avec l'Etat et les institutions publiques. On pourrait essayer de se poser la question de savoir quelle est la densité des rapports qui se nouent entre ces structures associatives d’une part, le système politique et ses représentants d’autre part. C'est précisément cette perspective que nous voulons privilégier ici.
Dans cette perspective, on peut avancer, tout en reconnaissant l’existence d’une forte influence des institutions nationales sur les formes de mobilisation des immigrés, qu’il existe une convergence majeure dans les modes de fonctionnement des associations immigrées, laquelle transcende les cadres nationaux. Cette observation peut se résumer dans l'idée que, pratiquement partout en Europe, la participation politique portée par les associations est marquée par une dualité au niveau des positionnements dans l’espace public. Pour schématiser une réalité plus complexe, on peut avancer que les espaces politiques au sein desquels se joue la question de l’" intégration ", les espaces locaux notamment, sont caractérisés d’une part par la présence d’un petit nombre d'associations significativement mobilisées dans l'espace public, politique et médiatique, réussissant pas mal en termes de projets locaux, nouant des relations de coopération avec les institutions municipales, et d'autre part par une galaxie de micro-associations, "associations galères", d’une durée de vie dépassant rarement les quelques années, en quête de survie permanente et dont il faut bien constater que l'agenda de travail est largement déconnecté des enjeux politiques locaux.

Contre l’erreur métonymique commune dans laquelle versent un grand nombre de recherches sociologiques de terrain, erreur qui consiste à prendre les dynamiques politiques associatives visibles pour l’expression de la totalité du réel, il importe de souligner l’importance d’une analyse de la dimension infra politique de l’action associative des immigrés, dimension souvent synonyme aussi d’activité intra-communautaire. Ne pas faire le constat de cette dualité conduit directement à cette erreur de perspective qui consiste à prendre la partie visible des dynamiques associatives à l'œuvre comme représentative de l'ensemble des pratiques associatives immigrées. Une indication de l’importance de la dimension infra politique est révélée par le fait qu’un tiers des répondants interrogés dans le cadre d’une enquête sur les élites socio-politiques de l’immigration marocaine, et à ce titre théoriquement très impliquée dans l’espace public, déclarent n'avoir pas de contacts fréquents ou réguliers avec les décideurs politiques locaux. Cette donnée souligne à elle seule qu’il existe des niveaux différenciés d'inscription dans l'espace local qu'il serait peut-être trop commode de vouloir éjecter comme étant des dynamiques collectives non politiques. Si l'on s’intéresse de près à la dimension infra politique de l’activité des migrants, on s’aperçoit en réalité qu’il y a là une forme d’activité qui revêt une dimension politique véritable, mais qui est une dimension politique particulière, qui se situe dans un rapport moins direct avec les institutions politiques de la société d’installation. Et il suffit pour se convaincre du caractère politique de cette activité de penser aux conflits politiques liés au pays d'origine, lesquels conditionnent très souvent le positionnement des associations immigrées les unes par rapport aux autres et partant leur évolution dans la société.


Esquisse d'un bilan de l'associationisme immigré


Quel bilan peut-on tirer de la participation associative des immigrés ? Si certains s’autorisent à parler d’efficacité historique du mouvement associatif en ce qui concerne certaines périodes de l’histoire récente de la France, on ne peut pas en dire autant lorsqu’on aborde la question à partir d’une perspective comparative européenne. Un chercheur américain pouvait encore publier au début des années 80, un ouvrage - au demeurant excellent-, titré : "Les travailleurs immigrés en Europe Occidentale, une force politique émergente", mais un tel optimisme paraîtrait largement surfait aujourd'hui (Miller 1981). Nous sommes loin de la prédiction d’une grande efficacité historique, particulièrement en ce qui concerne les immigrations maghrébines.

Contrairement à ce que l'on aurait pu espérer il y a 20 ans, le mouvement associatif issu de l'immigration, et particulièrement celui qui fut le plus politisé et le plus en vue, ne s'est pas autonomisé de manière suffisamment forte. Il aura manqué deux éléments capitaux pour pouvoir s'autonomiser et peser face aux Etats. Tout d’abord, il lui a manifestement manqué une forme d'indépendance financière. Il y a eu au sein des mouvements associatifs une dépendance excessive par rapport au financement public, et ceci reste vrai dans une large mesure. On doit également faire le constat que les formes de coordination et d'intégration sous forme de réseaux n'ont pas été suffisantes. Les expériences de concentration, de coordination, ou de centralisation n’ont pas été poussées suffisamment loin pour pouvoir invalider le constat d’une faible efficacité historique.

Si pareil constat s’impose pour les associations les plus en pointe du mouvement associatif, il s’impose encore plus cruellement vis-à-vis des petites associations. En ce qui concerne ces dernières petites associations, et autres "associations galère" - et on peut dire qu’elles auront été véritablement très nombreuses si on les analyse sur la longue durée - on peut tirer la conclusion évidente qu'elles n'ont pas montré un dynamisme suffisant pour sortir de leur situation introvertie. Il leur a manqué la vision stratégique qui leur aurait permis de s'accrocher aux dynamiques politiques plus générales dans la société. La conséquence principale de ce constat d’échec peut se formuler dans le fait que les populations issues de l’immigration, et particulièrement les immigrations maghrébines, restent marquées par un déficit d'expression politique collective, un déficit qui est particulièrement inquiétant face à la permanence et au renouvellement des enjeux liés à l’"intégration" et la cohésion sociale.


 

Les nouveaux enjeux : chaos international contre cohésion sociale nationale


Dans la situation que nous vivons aujourd'hui où l'on assiste à un déferlement d'une vague de racisme et d’Islamophobie particulièrement virulente, suite aux événements du 11 septembre, le véritable défi qui est lancé au milieu associatif est celui de pouvoir construire les conditions d’une cohabitation harmonieuse ici tout en prenant au sérieux les conséquences des crises internationales. Étant donné qu'elle est de plus en plus perméable aux convulsions de l'actualité internationale, la condition des immigrés en Europe est aussi de plus en plus vulnérable. À leur situation minoritaire et fragilisée socioéconomiquement, s'ajoute cette forme de déstabilisation que nous avions aussi connue durant la guerre du Golfe. Si les crises internationales, dont le conflit au Moyen-Orient et à présent la question du terrorisme, se répercutent aussi puissamment sur nos sociétés de facto multiculturelles, cela signifie également que nous devons repenser ce que signifie l'"intégration" des immigrés dans notre espace national. Il ne peut plus s'agir aujourd'hui de chercher à fondre les particularismes culturels et religieux dans une nation supposée homogène, mais de reconnaître que la coexistence harmonieuse chez nous passe aussi par une coexistence plus harmonieuse sur la scène internationale.


Affiche CID, Ateliers et chantiers de Nantes,
octobre 1998
Tolérance et interculturalité en Europe,
Coll. Génériques
 

En d'autres termes, si l'on veut consolider ce lien si fragile qui unit les communautés, les cultures, et les religions de l'Europe multiculturelle, on devra inévitablement s'engager à accompagner cette entreprise d'un dialogue réel entre les "civilisations". Une telle démarche est, à l'évidence, semée d'embûches. Comment en effet expliquer à l'opinion publique européenne que nous avons besoin d'engager positivement le dialogue avec nos communautés immigrées quand cette opinion publique se déclare ouvertement favorable à une gestion encore plus sécuritaire de ces populations ? Comment expliquer que nous avons besoin d'établir des passerelles avec les pays d'origine de nos communautés immigrées, et principalement les communautés arabo-musulmanes, alors que celles-ci sont assimilées par un chef de gouvernement en exercice d'un pays membre de l'Union européenne à une civilisation inférieure et rédhibitoire à la modernité ? Comment expliquer que nous avons besoin de plus de dialogue, quand le seul dialogue qui s’impose aujourd'hui est celui des armes ? Il y a une seule alternative à la logique de guerre, et c'est la recherche d'une plus grande équité dans les relations politiques et économiques internationales, accompagnée d'une plus grande compréhension entre les civilisations. La voie de la cohésion sociale au sein de l’Europe est de plus en plus indissociable de la recherche d’une logique de paix sur la scène internationale. Les associations issues de l'immigration et les associations tout court ont un rôle important à jouer pour donner vie à cette alternative.


REFERENCES

* Bousetta, H. (2001), “Immigration, Post-Immigration Politics and the Political Mobilisation of Ethnic Minorities. A comparative Case-study of Moroccans in Four European Cities”, Thèse de doctorat non publiée, Katholieke Universiteit Brussel.
* Ireland, P. (1994), The Policy Challenge of Ethnic Diversity, Cambridge Ma: Harvard University Press
* Miller, M. (1981), Foreign Workers in Western Europe: An Emerging Political Force, New York: Praeger
* Statham, P. (1999) ‘Political mobilisation by minorities in Britain: negative feedback of ‘race relations?’, Journal of Ethnic and Migration Studies, Vol. 25 No. 4, 597–626




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