Actes du colloque
1901-2001 Migrations et vie associative : entre mobilisations et participation
Institut du monde arabe, 8 octobre 2001

 


Synthèse des travaux

 

Claude Valentin-Marie
Directeur du GELD


La richesse des interventions, la densité des débats, la diversité des approches qui ont nourri cette journée interdisent l’idée même d’une conclusion. Plus qu’une synthèse des pistes de travail et des perspectives ouvertes, je vais plus modestement vous faire part de quelques impressions et de mes réflexions à l’écoute des interventions de cette journée.

En gros, de quoi nous avons débattu si ce n’est de cette prétention du politique à gérer l’ambiguïté de l’identité. Cette ambiguïté de l’identité traverse tout le rapport de l’immigré au fait national et toute l’étrangeté que constitue sa présence dans le fait national.

Lorsque que je parle d’étrangeté en regard du fait national, cela concerne autant le pays d’accueil que le pays d’origine du migrant. C’est à cette double appartenance qu’il doit se référer, c’est cette double histoire qu’il doit réguler, pour répondre aux exigences de cette dialectique subtile entre " identité " et " enracinement ". Aucune expérience d’immigration de peuplement n’y échappe, mais aucune ne la vit dans des conditions politiques et idéologiques identiques.


Le rapport ambigu du politique à la question de l’identité


Sans en traiter directement, plusieurs interventions ont souligné combien l’identité ne pouvait être pensée que comme construction politique, comme objet de rapport de force politique, comme objet de négociation politique.

C’est bien autour de l’identité conçue comme telle que se distribuent les enjeux du processus dit "d’intégration" suivant une double ligne de partage : dominants/dominés ; majorité/ minorité.
Dans ce cadre, elle est appréhendée comme un processus de re-construction culturelle susceptible de légitimer une revendication spécifique, voire un droit dérogatoire au droit commun. Et si le "ciment culturel" joue là un rôle essentiel, il importe peu que le mortier soit de bric et de broc, il suffit qu’il tienne! Nul besoin parfois qu’il soit réellement "d’origine", il suffit qu’il se donne pour tel et qu’il soit admis comme tel.

Cette interaction entre droit revendiqué/identité affirmée constitue un trait majeur de nos sociétés. Si l’identité est l’élément qui permet à un ensemble d’individus de se penser et de se projeter comme groupe, c’est la vie associative qui le plus souvent, en lui servant de support, "manifeste" publiquement cette existence collective et sa mobilisation potentielle.

C’est au nom de cette "identité" que je m’autorise alors – à travers la mobilisation associative – à formuler des exigences qui s’attachent à ma stratégie d’enracinement ou, à l’inverse, à contester les obligations que l’on tente de m’imposer au nom d’un modèle donné "d’intégration".

L’Etat est évidemment le point de référence central des rapports de force et de négociation évoqués ici. Il participe pleinement à (et de) ce jeu de construction, d’affirmation et/ou de contestation de l’identité. C’est même lui qui manifeste le plus clairement la prétention du politique à gérer l’ambiguïté de l’identité.

On retrouve en ce point les questions qui nous taraudent depuis le début de cette journée. À quoi sert le mouvement associatif ? Sert-il à poser le groupe comme entité collective autonome face à l’Etat ? Sert-il à assurer un passage à " l’intégration " ? Sert-il de vecteur à l’émergence d’une société nouvelle ?


La culture : un enjeu de contrôle


La mobilisation associative se légitime donc par sa capacité à faire valoir une identité spécifique en usant de la culture comme moteur de cette valorisation. Mais du même coup, la culture devient elle-même objet de toutes les instrumentalisations, et d’abord de la part de l’État qui l’autorise.

Je prendrais pour exemple de ces rapports ambigus entre " culture, identité et politique ", le festival des travailleurs immigrés dans sa période la plus faste des années 70, dont a parlé Kamel Jendoubi. Je voudrais rappeler que c’est au moment où se développe cette forme nouvelle de mobilisation des populations immigrées que l’État décide la création du premier dispositif institutionnel de gestion de la culture des immigrés : l’Office de la promotion culturelle des immigrés. Une manière d’indiquer sa vigilance face aux initiatives du mouvement associatif et de lui signifier que la question culturelle est bien trop importante – il faut entendre subversive – pour être laissée en toute autonomie aux populations concernées. L’État là-aussi se doit de réguler, pour ne pas dire réglementer !

L’Etat contrôleur, éventuellement régulateur, est aussi producteur d’identité. Ce mélange des "rôles" n’est pas le moindre des paradoxes que nous ayons à traiter. Cette dialectique, ce paradoxe, cette contradiction sont permanentes.

C’est dire que l’Etat contribue lui aussi bon gré mal gré à l’émergence des peurs, des fantasmes de la société, à travers le choix qu'il fait d’une sur-valorisation négative ou d’une sur-valorisation positive de tel ou tel trait de " l’identité ". Cette interaction entre fantasme, peurs et identité traverse sous des formes différentes toutes les périodes que nous avons étudiées au cours de cette journée.

Mais cela ne vaut pas de manière équivalente pour tous. Ce qui a été dit des Portugais complexifie en effet l’analyse, en soulignant combien parfois la culture et l'identité peuvent se gérer en l’absence apparente de confrontation avec l’État, marquant du même coup d’un trait encore plus vif, les cas où cette gestion se révèle fortement conflictuelle


Penser les ruptures et les discontinuités


Construction de l’identité, gestion de l’identité, instrumentalisation de l’identité, on pourrait croire que cela ne se peut que dans un rapport à un État garant de l’unité d’une société qui demeure identique à elle-même et qui tente de se préserver des identités et cultures " autres", perçues elles aussi comme toujours identiques à elles-mêmes.

En réalité, l’histoire que l’on observe est faite de périodes de creux, de béance, de vide, d’épuisement possible des modes de mobilisation, puis de leur ré-émergence à une autre période. Quels facteurs favorisent telle ou telle forme de mobilisation à telle ou telle période ? Quelles conditions concourent à leurs succès ou leur échec ?

Y réfléchir, c’est s’interroger sur les ruptures. À ce titre un des thèmes sous jacents à nos travaux a été celui de la périodisation. Pour la clarté des débats, le choix a été fait par les organisateurs d’une division particulière du temps et de l’histoire, derrière laquelle se dessine une approche pas seulement théorique, mais aussi politique de la place et du rôle des étrangers dans la vie de la société d’accueil.

Mais que peut-on dire des dates et scansions choisies : 1901, 1905, 1968, 1981, 1983 ? Valent-elles de manière égale pour tous ? La périodisation autour de laquelle s’organisent discontinuités et continuités historiques n’est pas un simple enjeu intellectuel, elle est aussi un enjeu politique.
Que s’est-il passé en 1981 qui ne se retrouve pas en 1983 et 1989 ? Comment articuler aux précédentes l’année 1974 qui pour les Portugais constitue un moment clé ? Leur seul exemple suffit à souligner la complexité de la question de la périodisation derrière laquelle se joue celle des mutations et des ruptures.

Mais au-delà de la pertinence des périodisations adoptées, il reste encore à faire émerger les temporalités longues et la vitalité des mémoires souterraines. Objets d’un dialogue continu et en permanence renouvelé entre minorités/majorités, dominants/dominés, terre d’immigration/terre d’origine.

Une des complexités de la dynamique associative est justement qu’elle doit faire vivre ou en tout cas prendre en charge, non pas une rupture du dialogue avec les pays d’origine mais, au contraire, son renouvellement nécessaire. Cette dimension nous renvoie aux enjeux de l’histoire de l’immigration.


Mémoire, histoire et transnationalité


Rétablissant le lien histoire de l’immigration/mémoire de l’origine, on touche immanquablement à la dimension transnationale de notre sujet. Ce matin, elle a été évoquée de manière positive soulignant que les dynamiques qui s’y rattachent ne pouvaient que favoriser "l’ouverture ".

Le cas de la rencontre au sein de la métropole des coloniaux est à ce titre exemplaire. La double dimension politique et culturelle des expériences coloniales diverses a constitué sans conteste une expérience du transnational d’autant plus exceptionnelle qu’elle a contribué à légitimer une lutte fondée en premier lieu sur les idéaux des droits de l’homme, dont j’ai dit qu’ils traversent toute la vie associative.

Paris a été le lieu incontournable de cette rencontre : le point nodal de ce réseau d’hommes et de femmes qui contribueront à un renouvellement géopolitique majeur, en partageant une ambition commune malgré des histoires extrêmement diverses. Une expérience unique du jeu de l’identité et du politique.

L’expérience n’a pas été moins riche pour la société française dans son ensemble. L’occasion pour elle de puiser à cette nouvelle source les moyens d’une nouvelle façon de penser le bien et le mal, de se représenter beau et le laid, de convenir d’un bouleversement des dogmes traçant les frontières de l’esthétique et l’inesthétique.

Cette dimension demeure aujourd’hui encore profondément vivante dans notre vie quotidienne. Là s’est pensé et construit un processus culturel et politique qui a bouleversé, pour chacun sa vison de "l’origine", sans qu’il ait résulté de cette pensée commune une identité de pensée.

Mais le processus transnational prend aujourd’hui d’autres formes, telles celles évoquées par Kamel Jendoubi à propos des pratiques des populations migrantes qui, en jouant des institutions européennes, tentent d’y trouver un moyen de peser sur l’État national pour faire valoir leurs intérêts propres. On retrouve là, sur un autre registre, les enjeux du contrôle, de la régulation et de l’autonomie dont je parlais plus haut.

Sous l’une ou l’autre des formes évoquées, les dynamiques " transnationales " lorsqu’elles sont mises en œuvre nous renvoient donc à la question de l’autonomie des populations concernées, à leur capacité à exister comme telles, à être représentées comme telles, à être reconnues comme telles par un État qui tient une telle aspiration à l’autonomie – qualifiée souvent de dérive " communautariste " - pour subversive.

Quelque chose se joue là qui oblige à être attentif aux nouvelles formes de mobilisation des groupes concernés, à la redéfinition de leurs projets au niveau national et/ou transnational, à la question de l’allégeance et, aux capacités de contrôle et à la perte de pouvoir de l’État.
D’autant que ce dernier est aujourd’hui " menacé " d’une double dépossession de son autorité, au profit du local, d’une part, avec la décentralisation et au profit de l’ordre communautaire, d’autre part, avec les transferts progressifs de souveraineté qu’impose l’intégration européenne.
Vous aurez compris que l’une des ambitions de ce colloque était de nous obliger à penser la complexité des rapports entre identité, allégeance et souveraineté.

On sera tout aussi attentif à la philosophie globale qui sous-tend les politiques de contrôle de l’immigration à l’œuvre depuis vingt ans (au niveau national et au niveau européen), avec une approche sécuritaire prédominante. La stigmatisation qui en résulte peut avoir pour effet, si l’on n’y prend garde, de renforcer la suspicion dont sont victimes certains groupes ou certaines populations. L’ignorer n’est pas seulement une lacune, c’est une faute politique.


Richesse et précarité de la vie associative


À travers les analyses qui nous ont été présentées, deux traits essentiels me paraissent caractériser la vie associative en immigration : le dynamisme et la précarité. Le dynamisme d’abord. En dépit du pessimisme ou du scepticisme de certains, l’extraordinaire vitalité de cette vie associative au cours de ces dernières décennies ne cesse d’impressionner.

Malgré un champ d’interventions très large, elle semble ne viser qu’un seul objet qui, aujourd’hui comme hier, a pour nom : l’égalité des droits. Cet enjeu fondamental tient lieu de conclusion générale à ce colloque et obligation est faite à tous d’y veiller.

La précarité, ensuite, parce que paradoxalement ce dynamisme et cette ambition n’ont pas suffi à constituer cette ossature politique, susceptible de favoriser un véritable enracinement des populations concernées.

Malgré toute la richesse des multiples formes de vie associative évoquées, l'impression d’ensemble au terme de cette journée est celle d’un manque. L’impression d’un vide de l’histoire, d’une absence d’histoire, d’une absence dans l’histoire qui contribue fortement à la difficulté pour ceux qui ne sont pas des immigrés, mais natifs du pays d’immigration de leurs parents à trouver les instruments politiques de leur enracinement. Ce sentiment de rien sur quoi prendre appui pour engager ou pour éclairer les luttes d’aujourd’hui. Une sensation de précarité qui semble toucher à deux objets essentiels : la filiation et la mémoire. La conception d’une citoyenneté à la française rétive à l’acceptation des différences est au cœur de cet enjeu.

La filiation dont il est question ici n’est évidemment pas celle que fixe la biologie, mais cet héritage politique qui permet de s’insérer dans une histoire que l’on peut tenir pour sienne. Une filiation et une histoire qui confortent le sentiment d’être "acteurs" et pas seulement "enjeux" de la vie politique de la société dans laquelle on vit. Filiation et histoire constituent les ressorts essentiels de cette "mémoire", dont le manque est certainement un des obstacles majeurs à ce que l'on continue d’appeler "l’intégration".


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