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Synthèse des travaux
Claude Valentin-Marie
Directeur du GELD
La richesse des interventions, la densité des débats,
la diversité des approches qui ont nourri cette journée
interdisent l’idée même d’une conclusion. Plus
qu’une synthèse des pistes de travail et des perspectives
ouvertes, je vais plus modestement vous faire part de quelques impressions
et de mes réflexions à l’écoute des interventions
de cette journée.
En gros, de quoi nous avons débattu si ce n’est de cette
prétention du politique à gérer l’ambiguïté
de l’identité. Cette ambiguïté de l’identité
traverse tout le rapport de l’immigré au fait national
et toute l’étrangeté que constitue sa présence
dans le fait national.
Lorsque que je parle d’étrangeté en regard du fait
national, cela concerne autant le pays d’accueil que le pays d’origine
du migrant. C’est à cette double appartenance qu’il
doit se référer, c’est cette double histoire qu’il
doit réguler, pour répondre aux exigences de cette dialectique
subtile entre " identité " et " enracinement ".
Aucune expérience d’immigration de peuplement n’y
échappe, mais aucune ne la vit dans des conditions politiques
et idéologiques identiques.
Le rapport ambigu du politique à la question de l’identité
Sans en traiter directement, plusieurs interventions ont souligné
combien l’identité ne pouvait être pensée
que comme construction politique, comme objet de rapport de force politique,
comme objet de négociation politique.
C’est bien autour de l’identité conçue comme
telle que se distribuent les enjeux du processus dit "d’intégration"
suivant une double ligne de partage : dominants/dominés ; majorité/
minorité.
Dans ce cadre, elle est appréhendée comme un processus
de re-construction culturelle susceptible de légitimer une revendication
spécifique, voire un droit dérogatoire au droit commun.
Et si le "ciment culturel" joue là un rôle essentiel,
il importe peu que le mortier soit de bric et de broc, il suffit qu’il
tienne! Nul besoin parfois qu’il soit réellement "d’origine",
il suffit qu’il se donne pour tel et qu’il soit admis comme
tel.
Cette interaction entre droit revendiqué/identité affirmée
constitue un trait majeur de nos sociétés. Si l’identité
est l’élément qui permet à un ensemble d’individus
de se penser et de se projeter comme groupe, c’est la vie associative
qui le plus souvent, en lui servant de support, "manifeste"
publiquement cette existence collective et sa mobilisation potentielle.
C’est au nom de cette "identité" que je m’autorise
alors – à travers la mobilisation associative – à
formuler des exigences qui s’attachent à ma stratégie
d’enracinement ou, à l’inverse, à contester
les obligations que l’on tente de m’imposer au nom d’un
modèle donné "d’intégration".
L’Etat est évidemment le point de référence
central des rapports de force et de négociation évoqués
ici. Il participe pleinement à (et de) ce jeu de construction,
d’affirmation et/ou de contestation de l’identité.
C’est même lui qui manifeste le plus clairement la prétention
du politique à gérer l’ambiguïté de
l’identité.
On retrouve en ce point les questions qui nous taraudent depuis le début
de cette journée. À quoi sert le mouvement associatif
? Sert-il à poser le groupe comme entité collective autonome
face à l’Etat ? Sert-il à assurer un passage à
" l’intégration " ? Sert-il de vecteur à
l’émergence d’une société nouvelle
?
La culture : un enjeu de contrôle
La mobilisation associative se légitime donc par sa capacité
à faire valoir une identité spécifique en usant
de la culture comme moteur de cette valorisation. Mais du même
coup, la culture devient elle-même objet de toutes les instrumentalisations,
et d’abord de la part de l’État qui l’autorise.
Je prendrais pour exemple de ces rapports ambigus entre " culture,
identité et politique ", le festival des travailleurs immigrés
dans sa période la plus faste des années 70, dont a parlé
Kamel Jendoubi. Je voudrais rappeler que c’est au moment où
se développe cette forme nouvelle de mobilisation des populations
immigrées que l’État décide la création
du premier dispositif institutionnel de gestion de la culture des immigrés
: l’Office de la promotion culturelle des immigrés. Une
manière d’indiquer sa vigilance face aux initiatives du
mouvement associatif et de lui signifier que la question culturelle
est bien trop importante – il faut entendre subversive –
pour être laissée en toute autonomie aux populations concernées.
L’État là-aussi se doit de réguler, pour
ne pas dire réglementer !
L’Etat contrôleur, éventuellement régulateur,
est aussi producteur d’identité. Ce mélange des
"rôles" n’est pas le moindre des paradoxes que
nous ayons à traiter. Cette dialectique, ce paradoxe, cette contradiction
sont permanentes.
C’est dire que l’Etat contribue lui aussi bon gré
mal gré à l’émergence des peurs, des fantasmes
de la société, à travers le choix qu'il fait d’une
sur-valorisation négative ou d’une sur-valorisation positive
de tel ou tel trait de " l’identité ". Cette
interaction entre fantasme, peurs et identité traverse sous des
formes différentes toutes les périodes que nous avons
étudiées au cours de cette journée.
Mais cela ne vaut pas de manière équivalente pour tous.
Ce qui a été dit des Portugais complexifie en effet l’analyse,
en soulignant combien parfois la culture et l'identité peuvent
se gérer en l’absence apparente de confrontation avec l’État,
marquant du même coup d’un trait encore plus vif, les cas
où cette gestion se révèle fortement conflictuelle
Penser les ruptures et les discontinuités
Construction de l’identité, gestion de l’identité,
instrumentalisation de l’identité, on pourrait croire que
cela ne se peut que dans un rapport à un État garant de
l’unité d’une société qui demeure identique
à elle-même et qui tente de se préserver des identités
et cultures " autres", perçues elles aussi comme toujours
identiques à elles-mêmes.
En réalité, l’histoire que l’on observe est
faite de périodes de creux, de béance, de vide, d’épuisement
possible des modes de mobilisation, puis de leur ré-émergence
à une autre période. Quels facteurs favorisent telle ou
telle forme de mobilisation à telle ou telle période ?
Quelles conditions concourent à leurs succès ou leur échec
?
Y réfléchir, c’est s’interroger sur les ruptures.
À ce titre un des thèmes sous jacents à nos travaux
a été celui de la périodisation. Pour la clarté
des débats, le choix a été fait par les organisateurs
d’une division particulière du temps et de l’histoire,
derrière laquelle se dessine une approche pas seulement théorique,
mais aussi politique de la place et du rôle des étrangers
dans la vie de la société d’accueil.
Mais que peut-on dire des dates et scansions choisies : 1901, 1905,
1968, 1981, 1983 ? Valent-elles de manière égale pour
tous ? La périodisation autour de laquelle s’organisent
discontinuités et continuités historiques n’est
pas un simple enjeu intellectuel, elle est aussi un enjeu politique.
Que s’est-il passé en 1981 qui ne se retrouve pas en 1983
et 1989 ? Comment articuler aux précédentes l’année
1974 qui pour les Portugais constitue un moment clé ? Leur seul
exemple suffit à souligner la complexité de la question
de la périodisation derrière laquelle se joue celle des
mutations et des ruptures.
Mais au-delà de la pertinence des périodisations adoptées,
il reste encore à faire émerger les temporalités
longues et la vitalité des mémoires souterraines. Objets
d’un dialogue continu et en permanence renouvelé entre
minorités/majorités, dominants/dominés, terre d’immigration/terre
d’origine.
Une des complexités de la dynamique associative est justement
qu’elle doit faire vivre ou en tout cas prendre en charge, non
pas une rupture du dialogue avec les pays d’origine mais, au contraire,
son renouvellement nécessaire. Cette dimension nous renvoie aux
enjeux de l’histoire de l’immigration.
Mémoire, histoire et transnationalité
Rétablissant le lien histoire de l’immigration/mémoire
de l’origine, on touche immanquablement à la dimension
transnationale de notre sujet. Ce matin, elle a été évoquée
de manière positive soulignant que les dynamiques qui s’y
rattachent ne pouvaient que favoriser "l’ouverture ".
Le cas de la rencontre au sein de la métropole des coloniaux
est à ce titre exemplaire. La double dimension politique et culturelle
des expériences coloniales diverses a constitué sans conteste
une expérience du transnational d’autant plus exceptionnelle
qu’elle a contribué à légitimer une lutte
fondée en premier lieu sur les idéaux des droits de l’homme,
dont j’ai dit qu’ils traversent toute la vie associative.
Paris a été le lieu incontournable de cette rencontre
: le point nodal de ce réseau d’hommes et de femmes qui
contribueront à un renouvellement géopolitique majeur,
en partageant une ambition commune malgré des histoires extrêmement
diverses. Une expérience unique du jeu de l’identité
et du politique.
L’expérience n’a pas été moins riche
pour la société française dans son ensemble. L’occasion
pour elle de puiser à cette nouvelle source les moyens d’une
nouvelle façon de penser le bien et le mal, de se représenter
beau et le laid, de convenir d’un bouleversement des dogmes traçant
les frontières de l’esthétique et l’inesthétique.
Cette dimension demeure aujourd’hui encore profondément
vivante dans notre vie quotidienne. Là s’est pensé
et construit un processus culturel et politique qui a bouleversé,
pour chacun sa vison de "l’origine", sans qu’il
ait résulté de cette pensée commune une identité
de pensée.
Mais le processus transnational prend aujourd’hui d’autres
formes, telles celles évoquées par Kamel Jendoubi à
propos des pratiques des populations migrantes qui, en jouant des institutions
européennes, tentent d’y trouver un moyen de peser sur
l’État national pour faire valoir leurs intérêts
propres. On retrouve là, sur un autre registre, les enjeux du
contrôle, de la régulation et de l’autonomie dont
je parlais plus haut.
Sous l’une ou l’autre des formes évoquées,
les dynamiques " transnationales " lorsqu’elles sont
mises en œuvre nous renvoient donc à la question de l’autonomie
des populations concernées, à leur capacité à
exister comme telles, à être représentées
comme telles, à être reconnues comme telles par un État
qui tient une telle aspiration à l’autonomie – qualifiée
souvent de dérive " communautariste " - pour subversive.
Quelque chose se joue là qui oblige à être attentif
aux nouvelles formes de mobilisation des groupes concernés, à
la redéfinition de leurs projets au niveau national et/ou transnational,
à la question de l’allégeance et, aux capacités
de contrôle et à la perte de pouvoir de l’État.
D’autant que ce dernier est aujourd’hui " menacé
" d’une double dépossession de son autorité,
au profit du local, d’une part, avec la décentralisation
et au profit de l’ordre communautaire, d’autre part, avec
les transferts progressifs de souveraineté qu’impose l’intégration
européenne.
Vous aurez compris que l’une des ambitions de ce colloque était
de nous obliger à penser la complexité des rapports entre
identité, allégeance et souveraineté.
On sera tout aussi attentif à la philosophie globale qui sous-tend
les politiques de contrôle de l’immigration à l’œuvre
depuis vingt ans (au niveau national et au niveau européen),
avec une approche sécuritaire prédominante. La stigmatisation
qui en résulte peut avoir pour effet, si l’on n’y
prend garde, de renforcer la suspicion dont sont victimes certains groupes
ou certaines populations. L’ignorer n’est pas seulement
une lacune, c’est une faute politique.
Richesse et précarité de la vie associative
À travers les analyses qui nous ont été présentées,
deux traits essentiels me paraissent caractériser la vie associative
en immigration : le dynamisme et la précarité. Le dynamisme
d’abord. En dépit du pessimisme ou du scepticisme de certains,
l’extraordinaire vitalité de cette vie associative au cours
de ces dernières décennies ne cesse d’impressionner.
Malgré un champ d’interventions très large, elle
semble ne viser qu’un seul objet qui, aujourd’hui comme
hier, a pour nom : l’égalité des droits. Cet enjeu
fondamental tient lieu de conclusion générale à
ce colloque et obligation est faite à tous d’y veiller.
La précarité, ensuite, parce que paradoxalement ce dynamisme
et cette ambition n’ont pas suffi à constituer cette ossature
politique, susceptible de favoriser un véritable enracinement
des populations concernées.
Malgré toute la richesse des multiples formes de vie associative
évoquées, l'impression d’ensemble au terme de cette
journée est celle d’un manque. L’impression d’un
vide de l’histoire, d’une absence d’histoire, d’une
absence dans l’histoire qui contribue fortement à la difficulté
pour ceux qui ne sont pas des immigrés, mais natifs du pays d’immigration
de leurs parents à trouver les instruments politiques de leur
enracinement. Ce sentiment de rien sur quoi prendre appui pour engager
ou pour éclairer les luttes d’aujourd’hui. Une sensation
de précarité qui semble toucher à deux objets essentiels
: la filiation et la mémoire. La conception d’une citoyenneté
à la française rétive à l’acceptation
des différences est au cœur de cet enjeu.
La filiation dont il est question ici n’est évidemment
pas celle que fixe la biologie, mais cet héritage politique qui
permet de s’insérer dans une histoire que l’on peut
tenir pour sienne. Une filiation et une histoire qui confortent le sentiment
d’être "acteurs" et pas seulement "enjeux"
de la vie politique de la société dans laquelle on vit.
Filiation et histoire constituent les ressorts essentiels de cette "mémoire",
dont le manque est certainement un des obstacles majeurs à ce
que l'on continue d’appeler "l’intégration".
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