Culture & Conflits n°69 : Xénophobie de gouvernement, nationalisme d’Etat

Culture & Conflits, la revue du Centre d’études sur les conflits, vient de publier son 69e numéro consacré à la xénophobie de gouvernement et au nationalisme d’Etat, sous la direction de Jérôme Valluy, enseignant à l’Université Panthéon-Sorbonne (Paris 1), membre du Centre de Recherches Politiques de la Sorbonne (CRPS) et co-animateur du réseau TERRA.

La création d’un ministère de l’identité nationale et de l’immigration, en 2007, a fait franchir à la France un seuil symbolique dans la transformation de sa culture politique. L’événement puise cependant ses racines dans une histoire déjà longue : celle du fait colonial et de la relation à l’indigène, des effets politique de la décolonisation sur la métropole, de la genèse des politiques anti-migratoires, du retournement des politiques du droit d’asile contre les exilés, des recompositions du champ politique et des consensus construits au sein des élites… Au cours de cette histoire, se forme une xénophobie de gouvernement exprimée par les actes et discours d’autorités publiques qui désignent l’étranger comme un problème, un risque ou une menace et activent ainsi d’autres formes de xénophobie. Le nationalisme d’Etat incarné par le nouveau ministère apparaît comme un résultat de cette histoire au long cours.

Sommaire :
Colonisés-immigrés et “périls migratoires” : origines et permanence du racisme et d’une xénophobie d’Etat (1924-2007)
Olivier LE COUR GRANDMAISON
Dans un contexte marqué par l’avènement d’une xénophobie d’Etat, entre autres sanctionnée par la création du Ministère de l’immigration, de l’intégration, de l’identité nationale et du co-développement, on s’intéressera aux origines d’une telle politique. Origines que l’on découvre, notamment, sous la Troisième et la Quatrième Républiques, dans les représentations alors forgées des colonisés-immigrés réputés inassimilables et nuisibles pour la santé et la sécurité publiques, et dans les dispositions juridiques destinées à contrôler leur entrée sur le territoire métropolitain. Dangerosité supposée des populations concernées qui font peser sur l’identité « raciale » et nationale du pays des menaces importantes, islamophobie et crainte de l’envahissement de la France ; tels sont, déjà à l’époque, les principaux arguments justifiant l’adoption de mesures toujours plus restrictives.

L’immigration : une affaire d’Etats. Conversion des regards sur les migrations algériennes (1961-1973)
Sylvain LAURENS
La constitution de rapports diplomatiques entre l’Etat français et le nouvel Etat algérien a eu des conséquences importantes sur la perception collective des flux migratoires entre la France et l’Algérie. En se concentrant sur la période historique qui s’étend des accords d’Evian de 1962 à l’arrêt officiel de l’émigration algérienne en 1973, cet article souligne dans quelle mesure la décolonisation est allée de pair avec la sortie de régimes juridiques spéciaux et l’octroi de droits de circulation, de séjour et d’ac-
cès à la nationalité nouveaux pour les anciens indigènes. A travers l’exemple algérien, est analysé le lien entre l’émergence de nouveaux Etats indépendants et la transformation des statuts juridiques qui régissaient les droits de circulation des sujets d’Empire. A partir de différentes sources archivistiques, il est alors montré comment la révision de ces droits est apparue très vite comme une nécessité aux yeux des diplomates français censés défendre les intérêts des ressortissants français dans ces nouveaux Etats indépendants.

Camps d’étrangers, foyers de travailleurs, centres d’expulsion : les lieux communs de l’immigré décolonisé
Marc BERNARDOT
Parmi les différentes expressions de xénophobie de gouvernement, nous abordons dans cet article les traditions de mise à l’écart et de contrôle en métropole des populations originaires des colonies dans des formes de logement contraint, comme le camp d’étrangers et le foyer de travailleurs. L’étude dans une perspective sociohistorique de ces habitats, de leurs usagers et des institutions essentiellement policières permet d’interroger les transformations actuelles des rapports publics à l’étranger en
France et plus généralement en Europe.

Du retournement de l’asile (1948-2008) à la xénophobie de gouvernement : construction d’un objet d’étude
Jérôme VALLUY
En un demi-siècle, la politique du droit d’asile, référée aux articles 13 et 14 de la Déclaration universelle des droits de l’Homme (ONU, 1948), se retourne en son contraire, aboutissant aujourd’hui non seulement au rejet de la quasi-totalité des exilés demandant l’asile mais aussi à la disqualification sociale de cette population. Comme expliquer ce retournement ? Trois explications de sens commun sont souvent avancées : une augmentation massive des migrations économiques à la fin du XXe siè- cle ; le déclenchement d’une crise qui, à partir de 1973-1974, rendrait ces migrations économiquement insupportables ; l’émergence, du fait de tensions sur le marché du travail d’une xénophobie populaire. La mise en discussion de ces explications conduit à les abandonner pour envisager une autre hypothèse : celle d’une mutation culturelle des élites et des autorités publiques activant la construction de l’exilé comme un problème un risque ou une menace… ce que l’on peut nommer alors une « xénophobie de gouvernement ».

La Nouvelle Politique d’intégration (NPI) aux Pays-Bas depuis 2002
Kees GROENENDIJK
La politique d’intégration néerlandaise a connu une transformation fondamentale depuis 2002. Cet article analyse les causes et l’étendue de cette transformation. La nouvelle politique n’est plus basée sur l’idée que l’acquisition d’un statut légal garanti d’immigrant est une condition importante de l’intégration dans la société, mais sur l’idée que ce statut devrait être la récompense pour un processus d’intégration complété. L’article analyse les principales composantes de cette politique (tests de connaissances et de langage à l’étranger, et tests contraignant pour l’obtention de la résidence et de la naturalisation). Il avance que ces nouvelles mesures sont malhonnêtes, illégales et contreproductives. Les tests d’intégration sont devenu un instrument central de la sélection et de l’exclusion des immigrants. Les politiques introduites en 2002-2006 sont ainsi comparées à la réaction des autorités néerlandaises aux actes de terrorisme commis par de jeunes immigrations des Moluques dans les années 1970. L’arrivée d’un gouvernement de centre-gauche en 2007 provoquera-t-elle un retour aux politiques antérieures ?

Structures, environnement et basculement dans le jihadisme
Luis MARTINEZ
Comment expliquer l’attrait pour le courant jihadiste de certains jeunes musulmans en France ? Cet article montre comment se structure les principes de base du recrutement. Les étapes de la radicalisation commencent par la prise de conscience d’un monde musulman assiégé et agressé par l’Occident puis par la découverte du drame qui frappe les civils musulmans enfin par le devoir de jihad afin de leur venir en aide. Cette aide prend deux formes : soit par le recours au jihad défensif en partant en Irak ou en Afghanistan ; soit par le jihad offensif en acceptant de frapper ici même l’agresseur, en occurrence un pays occidental. Il reste à aider les candidats potentiels à surmonter l’interdit de tuer des civils. L’environnement dans lequel ils évoluent met à leur disposition une infrastructure qui permet de solutionner un certains nombres d’inquiétudes. Bien évidemment chaque candidat potentiel appréhende le basculement dans la violence à partir de ses connaissances et de son expérience.

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