Histoire et recherche identitaire d’Abdelmalek Sayad

Au moment où se clôt la période commémorative du cinquantenaire de l’indépendance algérienne, il est bon de renvoyer aux pages éclairantes d’Abdelmalek Sayad sur la catégorie du national étudiée sous l’angle privilégié de l’émigration-immigration et à son analyse critique sévère portée à l’endroit du nationalisme algérien (son anti-intellectualisme, ses silences sur l’apport de l’immigration dans la guerre d’Algérie, sur les dissensions internes et les protagonistes essentiels de cette histoire, etc.). Si le phénomène migratoire analysé par A. Sayad incite à l’analyse privilégiée de la confrontation entre Etats et sociétés d’accueil et d’origine, l’oeuvre de Sayad est aussi un retour réflexif sur les soubassements des sociétés qui se font face de part et d’autre des rives de la Méditerranée : de ce point de vue, ses analyses critiques portant sur la société algérienne, conservent une indéniable (et cruelle) actualité.
 
« On peut dire que l’Algérie ne guérira jamais de sa situation actuelle, si elle ne fait pas un travail de réévaluation intégrale de son nationalisme : son nationalisme est né dans le contexte colonial, il est né de la colonisation, il est né anticolonial et il l’est resté, il le reste aujourd’hui encore, anachroniquement ; et ce nationalisme survit tel quel aux conditions politiques et historiques de sa constitution. Ce nationalisme n’a jamais su se constituer en lui-même. Même aujourd’hui que la colonisation a disparu, il est resté tel qu’il a commencé à se fabriquer en 1920. Il s’est donné une mythologie, prise de la France et apprise de la France - le mythe de la Nation - qui continue à fonctionner. De ce point de vue, le nationalisme algérien est le bon élève, mais bien tardivement du nationalisme français, à l’école duquel il s’est constitué, même en le combattant et en cherchant à s’en émanciper. De manière générale, c’est la vision que la société algérienne s’est donnée d’elle-même : j’existe et j’ai toujours existé d’essence, de toute éternité. Je n’ai pas besoin d’histoire, même si je suis dans l’Histoire ; je ne suis pas un produit de l’Histoire mais l’Histoire elle-même. L’être que je suis aujourd’hui, l’être algérien de ce jour serait comme un être incréé, historiquement parlant ».

Histoire et Recherche Identitaire, Editions Bouchène, 2002, p.74-75.