Cher-e-s ami-e-s
Je regrette de ne pouvoir être des vôtres en ce moment et je le regrette d’autant plus que cette date avait été arrêtée à ma demande. Je vous prie de m’en excuser.

Réfléchissant depuis quelques jours à ce que je pourrais dire et lisant ici et là des articles publiés suite à la disparition de notre ami Farouk Beloufa, je me suis aperçu que j’aurais pu le rencontrer plusieurs années avant que Farouk Belkeddar ne le présente à Saïd et à moi-même. J’aurais en effet pu croiser notre disparu à l’Institut des hautes études cinématographiques, l’IDHEC, devenu aujourd’hui la FEMIS, puisque ma première bourse m’avait été accordée pour apprendre le métier de réalisateur. Pour des raisons trop longues à expliquer ici, j’ai fini à Sup de co Marseille.

C’est donc grâce à Farouk Belkeddar, qui se rappelle peut être l’année exacte, que nous avons commencé à nous voir avec Beloufa, autour d’un projet qui tenait particulièrement à cœur à Saïd, à Farouk et à moi-même : mettre en œuvre un programme de recueil des histoires de vie filmées des syndicalistes étrangers de Renault. On se rappelle peut être du contexte : Billancourt venait ou était en train de fermer et le naufrage laissait beaucoup d’orphelins dont le deuil semblait alors impossible. Nous venions de rencontrer quelques anciens ouvriers de Renault qui avaient fondé une association pour la mémoire, Atris, et tentions de donner un peu de lustre à l’exposition que l’association avait montée. Saïd Bouziri mais surtout Farouk connaissaient personnellement plusieurs dizaines de syndicalistes, notamment de Billancourt. Les deux militaient à la CFDT. J’avais pour ma part suivi presque de bout en bout comme jeune journaliste la dernière grève à Talbot et à Citroën et fais la connaissance de nombreux syndicalistes immigrés. Nous étions littéralement habités par cette urgence : constituer une archive orale filmée des itinéraires à la fois singuliers et fascinants de ces syndicalistes de l’ombre. Le projet ne se fera pas, à l’exception d’un ou deux entretiens préliminaires de préparation.

J’ai repensé à ce projet il y a quelques semaines en apprenant ici à Rabat le décès le 7 avril 2018 de Akka Ghazi, l’ancien syndicaliste de Citroën, qui était devenu dans les années 1980 une figure emblématique de l’immigration. A l’exception de quelques rares sites, sa disparition est passée inaperçue, en France comme au Maroc.

Des nombreuses discussions autour de ce projet qui n’a pas vu le jour est née une amitié avec Farouk Beloufa, une douce amitié. C’est en effet le seul adjectif qui me vient à l’esprit. Nous nous voyions de temps en temps. Parfois plusieurs fois en un mois ou, parfois, une ou deux fois seulement tous les six mois. On sentait l’implacable pression de la vie de tous les jours, qu’il évoquait parfois. Et cette soif de reprendre le boulot. Son vrai métier. L’envie de vivre et de faire vivre, par la magie du cinéma, ses contemporains.

Une douce amitié car malgré le poids des déceptions qu’on pensait entrevoir chez lui, il y avait ce sourire qui illuminait son beau visage et ce débit de voix singulier, que je viens de réentendre dans un entretien donné après la sortie de son dernier court métrage Le Silence du Sphnix[1].

Ecrivant ces quelques lignes, je ne peux m’empêcher de penser à un autre réalisateur maghrébin, feu Idriss Karim (Tanger, le 25 avril 1938-Paris, le 26 janvier 2009), auteur notamment d’un documentaire, Les enfants du Haouz, tourné autour de 1970 à partir d’une recherche de Paul Pascon. Censurée, l’œuvre a disparu et Idriss a quitté le Maroc pour Paris où nos chemins se sont croisés. Je le voyais lui aussi au grès du temps qui court, habité à son tour par le souvenir de l’œuvre première et l’envie, irrépressible, de se remettre au travail.

Comme Farouk, il était venu chercher ce « supplément de liberté » (l’expression est de Beloufa) et l’Eden tant rêvée se révélait parfois si dure. Le visage et le cœur fermés. Insensible aux malheurs venus d’ailleurs. Autiste à leur talent.

Farouk est donc parti sans pouvoir nous enchanter encore plus qu’il n’a pu le faire. Emportant avec lui des centaines d’images auxquelles il aurait probablement voulu donner vie. Pour en faire le don et pour nous rendre, à leur vision, plus libres et plus humains. Qu’il repose en paix.

Rabat, le 26 juin 2018

Driss El Yazami, président d’honneur de Génériques

[1] https://vimeo.com/159063225.