C\’est l’occasion, en effet, d’interroger les sources d’archives disponibles pour essayer de comprendre comment le mouvement étudiant s\’est mobilisé de part et d’autre de la Méditerranée autour des objectifs de la révolution algérienne, vis-à-vis du mouvement de libération et de l’engagement contre la guerre d’Algérie ?

Une mobilisation tardive mais générale

En 1954, le début des « événements d’Algérie » passent quasi-inaperçus parmi les étudiants. Leur manque de mobilisation reflète celui de l’ensemble de la population française jusqu\’en 1959, hormis quelques interventions d’intellectuels et actions individuelles. Les premiers à réagir sur les événements sont les étudiants de la Jeunesse étudiante chrétienne (JEC) et les étudiants socialistes. Ils demandent une prise de position plus claire de l’Union nationale des étudiants de France (UNEF) sur la question coloniale et plus particulièrement sur la situation algérienne. Ils relayent aussi les efforts des étudiants « coloniaux » qui, depuis de nombreuses années, essayent de faire prendre conscience des réalités de la domination coloniale à leurs camarades de métropole.

La naissance d’un mouvement étudiant « algérien » autonome

Jusqu\’au début des événements, les étudiants nord-africains étaient affiliés à plusieurs associations estudiantines musulmanes rassemblant les trois pays du Maghreb : l’Amicale des étudiants musulmans de l’Afrique du Nord (AEMAN) créée à Alger en 1919 ; l’Association des étudiants musulmans nord-africains en France AEMNAF créée à Paris en 1927. En 1930, alors que l’AEMNA manifeste clairement son engagement national autant que religieux, la majorité des étudiants algériens font sécession pour fonder l’Association des étudiants musulmans algériens en France (AEMAF ou AEMA) ; à cette époque, à Paris comme à Alger, ils semblaient très éloignés du nationalisme maghrébin auquel adhérait l’AEMNA. Mais l’accélération du processus de libération nationale au Maghreb entraîne la création de mouvements autonomes : l’Union générale des étudiants tunisiens (UGET) en 1952, l’Union générale des étudiants musulmans algériens (UGEMA) en 1955 puis l’Union nationale des étudiants marocains (UNEM) en 1956. Les liens de l’UGEMA avec l’UNEF s\’avèrent fragiles, ce qui mènera vers plusieurs ruptures et réconciliations entre les deux groupes entre et 1956 et 1962.

L’UGEMA et la lutte anticoloniale en exil

En 1957, ces tensions aboutissent à une scission du mouvement étudiant et la naissance du Mouvement des étudiants de France (MEF). En janvier 1958, les principaux dirigeants de l’UGEMA sont arrêtés et le mouvement est dissout par décret du gouvernement français. Les étudiants français de gauche manifestent leur solidarité tandis que les dirigeants de l’UGEMA, remis en liberté, s’installent à Tunis d’où ils poursuivent leur combat pour l’indépendance algérienne. Toutefois, la décision de dissoudre l’union a causé une réprobation générale dans les milieux estudiantins à travers le monde grâce aux liens que l’UGEMA avait tissés avec d’autres organisations estudiantines notamment en Suisse, en Chine, en Italie… Après sa dissolution, elle utilise ces réseaux pour reclasser le plus grand nombre possible de ses membres dans les universités étrangères, grâce à des bourses et, ce faisant, préparer l’exode des étudiants algériens hors de France. Pendant ce temps, en France même, l’UGEMA se reconstitue clandestinement sous la forme d’une Section universitaire de la Fédération de France du FLN.

L’UNEF s\’engage ouvertement contre la guerre d’Algérie

Durant l’été 1959, le gouvernement français souhaite réduire les sursis dont bénéficiaient jusqu’à présent les étudiants en âge d’effectuer leur service militaire. A la rentrée, ceux-ci se tournent massivement vers l’UNEF pour échapper au service militaire en Algérie. Ouvertement engagée contre la guerre d’Algérie, l’UNEF décide non seulement de défendre par le recours à la loi les étudiants dont les sursis ont sauté mais surtout, de soutenir plus encore le dialogue avec le FLN. En ce sens, elle adopte une motion lors du congrès de Lyon en 1960 et prend l’initiative, le 27 octobre, de rassembler l’ensemble des syndicats pour la paix en Algérie lors d’un grand meeting à la Mutualité. Si les liens entre l’UNEF et l’UGEMA sont alors renoués, le mouvement étudiant, quant à lui, se divise à nouveau en 1961 lorsque des membres de l’UNEF, favorables à la politique du gouvernement français en Algérie, fondent la Fédération nationale des étudiants de France (FNEF). L’UNEF, qui syndique un étudiant sur deux, reste cependant, et de très loin, l’organisation la plus importante. En 1961-1962, les antagonismes s\’exacerbent à nouveau tandis que les débats sur le degré d’engagement dans le conflit agitent l’ensemble du syndicalisme. En réaction aux radicalisations de la guerre (répression sanglante de la manifestation d’Algériens du 17 octobre 1961, attentats sanglants de l’Organisation armée secrète (OAS)), et pour protester contre les attentats commis par l’OAS, l’UNEF participe le 8 février 1962 à la manifestation interdite par le préfet Maurice Papon qui fait 8 morts parmi les manifestants à la station de métro Charonne.

Au sortir de la guerre, l’UNEF s\’avère être la représentante incontournable des étudiants, aussi bien auprès des syndicats que des partis politiques, mais elle doit affronter l’hostilité d’un gouvernement qui veut lui faire payer ses positions et soutient les scissionnistes de la FNEF. L’UGEMA, quant à elle, sort de cette période de crise en décidant de changer son organisation, ses statuts et sa dénomination, lors du 5e congrès de 1963 à Alger : elle devient l’Union nationale des étudiants algériens(UNEA). Les étudiants algériens de formation française ont joué un rôle non négligeable dans la guerre d’indépendance de leur pays. Ils ont saisi l’occasion de s’émanciper de la tutelle de l’Université française – voire de celle du mouvement étudiant français – et de s’intégrer pleinement dans la nation algérienne.