La lutte pour l’indépendance

Les leaders des mouvements indépendantistes ont souvent construit et fait émerger l’idée de décolonisation depuis le territoire métropolitain, qu\’il s\’agisse de Léopold Sedar Senghor pour le Sénégal, Messali Hadj pour l’Algérie, ou Ho Chi Minh pour le Vietnam. Les populations colonisées présentes en métropole ont aussi pris part aux mouvements de libération parfois d’une manière indépendante, mais le plus souvent dans le cadre d’organisations syndicales, étudiantes ou politiques. Pierre Daum analyse ainsi l’engagement des travailleurs indochinois internés dans les camps de travailleurs en France en faveur de l’indépendance du Vietnam entre 1943 et 1952. Le chercheur Babacar M\’Baye étudie les poèmes de Léopold Sédar Senghor comme mode de dénonciation de la colonisation pendant la Seconde Guerre mondiale. Ces deux textes, en s’appuyant sur des sources primaires, montrent que les revendications des indépendantistes ont ainsi suivi différents modes d’expression : grèves, manifestations, émissions de tracts, publications de journaux…

Un exemple de presse anticoloniale : La Voix du travailleur Algérien

Dans le contexte d’opposition entre les nationalistes du Mouvement national algérien (MNA) et du Front de libération nationale (FLN), l’Union syndicale des travailleurs algériens (USTA), centrale
syndicale messaliste (proche du MNA), voit le jour à Alger le 16 février 1956. Rapidement interdite en Algérie, elle crée sa fédération de France, s’adressant aux nombreux Algériens venus travailler en métropole. Son organe, La Voix du travailleur algérien, qui sera émis jusqu’en mai 1962 constitue une source originale sur le premier syndicalisme algérien indépendant, libéré de la tutelle des centrales syndicales françaises. Ce journal livre des informations sur l’organisation de la centrale syndicale algérienne en France, sur les travailleurs algériens ainsi que leur condition de vie et de travail. Il témoigne aussi de la mobilisation des nationalistes algériens en France, de la structuration de leurs mouvements sur le sol métropolitain et de leur ancrage auprès des populations immigrées. Enfin, il atteste de la lutte opposant le MNA au FLN en métropole, de sa violence et de l’ascendant final pris par ce dernier.

La lutte contre le néocolonialisme

Après la longue période de décolonisation qui débute en Indochine en 1945 et se termine avec la guerre d’indépendance de l’Algérie en 1962, des revendications d’indépendance perdurent : la France est encore jugée par certains anciens « colonisés » comme trop présente dans ses anciennes colonies. Ce sentiment donne naissance au concept de néocolonialisme. Au lendemain des indépendances, se développe aussi une migration forte des anciennes colonies vers la France.

Certains articles de Migrance expliquent en quoi ce fait est directement imputable à l’ancienne politique coloniale. Ainsi l’historienne Gillian Glaes démontre que la spécialisation agricole du Sénégal dans l’arachide organisée par le colonisateur français est une des explications du manque d’industrialisation du pays et donc un des facteurs d’émigration de sa population. Les populations immigrées jouent à leur tour un rôle important dans lutte contre ce néocolonialisme et réactivent les habitudes de luttes prises en France pendant la colonisation. Les anciens soutiens d’organisations françaises mis en place au temps du colonialisme continuent et se réorientent pour aider les nouveaux états, mais aussi soutenir les populations immigrées. Dans son texte sur la Confédération générale du travail (CGT), le militant cégétiste Louis Cardin témoigne ainsi de l’intérêt continu de la centrale pour la cause des travailleurs algériens, avant et après l’indépendance. Dans certains états nouvellement créés suite à la décolonisation, la liberté d’expression fait défaut, comme par exemple en Tunisie. La France devient alors, le lieu d’expression des opposants politiques immigrés qui dénoncent les nouveaux régimes autoritaires qui se mettent en place.

La lutte anticoloniale et la répression des mouvements étudiants en Tunisie et au Sénégal en 1968

Dans son article, l’historien Burleigh Hendrickson s\’intéresse au développement de la notion d’indépendance inachevée formulée au cours de l’année 1968 par des mouvements d’étudiants à Dakar et Tunis qui contestent la proximité de leurs gouvernements avec l’ancien colonisateur. En comparant les expériences des activistes du Sénégal et de la Tunisie, il met en évidence les différences locales entre ces mouvements tout en les reliant à leur passé colonial. Il démontre que la migration intellectuelle vers la France pendant la période coloniale a joué un rôle essentiel dans la création d’organisations d’étudiantes après l’indépendance. En Tunisie, le 15 mars 1968, les étudiants organisent une journée d’action pour la libération de Mohamed Ben Jennet, étudiant condamné à 20 ans de travaux forcés à la suite des manifestations de juin 1967. Il s\’en suit une répression féroce contre toute l’opposition notamment sur le Groupe d’études et d’action socialiste tunisien (GEAST ou groupe « Perspectives ») dont les publications sont en ligne dans Odysséo. Les affiches de Simone et Ahmed Othmani, opposants emprisonnés par le pouvoir tunisien témoignent aussi de ces événements.