Les lieux de mémoire des camps dans le dictionnaire historique de l’immigration

Depuis 2012, Génériques s’est lancée dans la mise en ligne d’un dictionnaire historique de l’immigration, se focalisant, entre autres, sur les lieux de mémoire de l’immigration. De nombreux lieux de mémoire permettent de se rendre compte du passage des étrangers sur le territoire français. Ces lieux de mémoire se sont créés au fur et à mesure du temps et des visites de ces espaces, souvent dédiés dans un premier temps au souvenir. Ces lieux rappellent l’apport de l’immigration à l’histoire commune, permettant à ceux qui l’ont vécue – immigrés ou non –, et à leurs descendants de garder une trace matérielle de ce passé.

Nombre d’étrangers ont été associés à des événements qui ont marqué la France et qui ont aussi souvent une connotation tragique. Les notices lieux du dictionnaire permettent ainsi de traverser les grands mouvements migratoires des XIXe et XXe siècles en France. Elles permettent d’embrasser des périodes et des contextes aussi divers que la Première Guerre mondiale, l’Entre-deux-guerres, la Seconde Guerre mondiale, la Guerre d’Algérie, les Trente Glorieuses… Guerres, résistance, déportation, internement, exil, réfugiés, ne sont que quelques-unes des thématiques que ces notices permettent d’entrevoir. La diversité de ces populations (Allemands, Espagnols, Tziganes, Juifs étrangers, Algériens…) est une invitation à saisir la pluralité de ces lieux de mémoire.

Des camps pour les étrangers !

Dans ce dédale de lieux de mémoire, les camps constituent sans conteste un épisode à la fois dramatique et symbolique de l’histoire de l’immigration. « Le XXe siècle a été le siècle des camps. C’est même au tournant de ce siècle que furent érigés les premiers. Le système se développa ensuite sur tous les continents et dans tous les régimes. ». C’est ainsi que l’historien Denis Peschanski (La France des camps, Gallimard, 2002) introduit son ouvrage, essentiellement focalisé sur la période de la Seconde Guerre mondiale. Les camps, souvent destinés à des usages militaires en premier lieu, sont néanmoins utilisés tout au long du XXe siècle dans des fonctions diverses. L’histoire des camps est aussi étroitement liée à l’histoire des étrangers.

Des camps d’internement sont ainsi mis en place pour les « ennemis désignés » (Allemands, Autrichiens, Hongrois…) durant la Première Guerre mondiale. La Guerre d’Espagne (1936-1939) et la Retirade voient déferler dans des camps (Gurs, Le Vernet, Le Barcarès) civils et républicains espagnols fuyant la victoire des troupes franquistes en 1938-1939. Ces camps sont ainsi synonymes de ces premiers lieux d’accueil d’une population (près de 500.000 personnes en 1939) objet de toutes les suspicions. C’est d’ailleurs sous le gouvernement Edouard Daladier (avril 1938-mai 1939) qu’est décidée la construction des premiers camps d’internement, et ce par le décret-loi du 12 novembre 1938, prévoyant l’internement des « étrangers indésirables »… La Seconde Guerre mondiale constitue le point d’orgue de la mise en place de camps d’internement à destination des étrangers ou perçus comme étrangers au corps de la Nation… Les camps des Milles ou de Rivesaltes n’en sont que quelques exemples. Les camps permettent aussi de saisir la complexité de l’histoire coloniale avec ces camps à destination des travailleurs indochinois comme à Bias. Une histoire coloniale des camps en France qui se poursuit finalement de la Guerre d’Indochine à la Guerre d’Algérie : des camps pour les rapatriés d’Indochine à l’instar du Centre d’accueil pour les Français d’Indochine à Sainte-Livrade (CAFI), aux camps d’assignation à résidence surveillée (CARS) pour les militants algériens du Front de libération national (FLN) ou du Mouvement national algérien (MNA) comme celui du Larzac, jusqu’aux camps pour les anciens supplétifs dits « harkis » et leurs familles tel celui de Bourg-Lastic.

Les camps, lieux de mémoire de l’immigration ?

Fruit d’une demande sociale, plusieurs initiatives de patrimonialisation de ces camps sont apparues progressivement. Ces lieux symboliques vont au-delà du lieu de mémoire, par la démarche historique et pédagogique qui accompagnent les projets attenants, dépassant ainsi la seule fonction de commémorer ou de rendre hommage, incluant la participation d’acteurs institutionnels (municipalité, conseil général, conseil régional, Etat…) et insistant sur cet usage patrimonial, vecteur d’une histoire collective, partagée et citoyenne.

Le camp des Milles, située entre Aix-en-Provence et Marseille, a vu passer, durant la Seconde Guerre mondiale, plus de 10 000 internés originaires de 38 pays : ressortissants du Reich et légionnaires, étrangers désireux d’émigrer, Juifs ayant fait l’objet de rafles. Plus de 2 000 hommes, femmes et enfants juifs de ce camp ont été déportés vers Auschwitz via les camps de Drancy et de Rivesaltes. Le site-mémorial du camp des Milles est finalement inauguré le 10 septembre 2012.

Dans la même veine, le camp de Rivesaltes est devenu un espace symbolique, un lieu de mémoire à ciel ouvert. Après la pose, en 1994, d’une stèle à la mémoire des Juifs déportés du camp de Rivesaltes vers Auschwitz, une plaque a été inaugurée, le 2 décembre 1995, « aux soldats réguliers et aux supplétifs issus de l’Armée d’Afrique », en hommage notamment aux anciens harkis qui ont vécu dans ce camp, puis surmontée, en septembre 2001, par une stèle commémorative. D’autres stèles sont ensuite inaugurées : le 30 octobre 1999 à la mémoire des républicains espagnols ; le 13 décembre 2008, à l’initiative de la CIMADE, « aux milliers d’hommes et de femmes dont le seul tort étaient d’être étrangers » en référence au Centre de rétention administrative qui venait d’être fermé ; et le 14 janvier 2009, à la mémoire des Tziganes internés. Depuis le 18 juillet 2000, l’îlot F du camp de Rivesaltes, avec l’ensemble de ses baraquements, fait l’objet d’une inscription au titre des monuments historiques. A l’initiative du Conseil général des Pyrénées-Orientales puis du Conseil régional Languedoc-Roussillon, un projet de Musée-Mémorial du camp de Rivesaltes est en cours de réalisation, qui veut faire de ce futur établissement un lieu d’histoire, de mémoires et de culture.

Enfin, dans le petit village d’Ongles (Alpes-de-Haute-Provence), le Conseil municipal d’Ongles a décidé en mars 2003 la création d’une exposition permanente dédiée aux anciens harkis et à leurs familles qui y ont transitées, au lieutenant Yvan Durand qui les a accompagnés de l’Algérie à la France, et aux habitants du village qui les ont accueillis. La Maison d’histoire et de mémoire d’Ongles (MHeMO) et son exposition permanente intitulée « Ils arrivent demain », ont été inaugurées en 2008 sur le site historique du Château d’Ongles.