Violences policières, exactions, meurtres : le 17 octobre 1961 reste pour la mémoire des Algériens et des enfants de l’immigration, une date fondatrice. Cette “ nuit d’horreur et de honte ” qui a vu le front de la guerre d’indépendance algérienne se déplacer sur les rives de la Seine, est aussi un moment de fierté.

L’ouvrage de Linda Amiri, basé sur l’examen d’archives inédites de la Fédération de France du FLN, de la Préfecture de police et de l’organisation protestante la Cimade, éclaire d’un jour nouveau les évènements liés à la grande manifestation algérienne du 17 octobre. Pour la première fois, ces évènements sont décrits et vécus de l’intérieur à travers les témoignages croisés des différents acteurs du drame.

Ce livre nous révèle quelle fut la matrice du 17 octobre : arrestations musclées et meurtres d’Algériens, à Paris et en banlieue, ont précédé et préparé la violente répression de la manifestation. De la chasse au faciès dans les semaines qui précèdent la manifestation, aux exactions, aux meurtres et aux “ disparitions ” ou expulsions vers l’Algérie dans les jours qui suivent, c’est toute une logique répressive et son caractère prévisible pour les responsables, qui se déploie sous nos yeux.

Les archives exploitées par Linda Amiri éclairent la stratégie de la Fédération de France du FLN et la façon dont la communauté algérienne, prise en tenailles entre la police et la Fédération, s’est mobilisée pour manifester sa solidarité au mouvement d’indépendance. Les témoignages des Algériens, repris ici dans leur intégralité et sans modification, expriment dans un langage parlé ce qui s’est vu, ce qui s’est senti, l’émotion, la peur et la fierté qui ont traversé cette communauté d’invisibles qu’un Paris, surpris, a découvert pour la première fois cette nuit-là.

Minutieusement, quartier par quartier, Linda Amiri suit les différentes étapes de cette grande manifestation pacifique, sauvagement réprimée : ses différents recoupements aboutissent au chiffre approximatif d’une centaine de morts, une partie de ces assassinats ayant été camouflé par la Préfecture de police en expulsions. Mais au-delà de la reconnaissance du crime, au-delà de la nécessité de donner aux victimes une sépulture dans nos mémoires, c’est tout le sens du 17 octobre que ce livre nous invite à revisiter.

Cette date symbolise en effet l’engagement d’une communauté, son lien avec l’Algérie combattante et avec cette opinion française qui découvre son existence, s’en détourne ou proteste et se solidarise avec elle. Le regard de l’historien sur ce qui a préparé l’événement, sur le sens qu’il recèle et sur ses conséquences se double ici d’une approche originale, respectueuse du témoignage vivant : les paroles des témoins, livrées dans leur authenticité sont une musique, une tonalité propre à cette époque et à ce moment. Elles expriment, dans leur français imparfait mais avec cette justesse inégalée, l’insaisissable singularité d’un événement.

Elles nous montrent enfin que le 17 octobre 1961 ne se réduit pas à un calcul macabre et que sa place dans l’histoire est celle d’une mémoire vivante.