Sans Frontière : le journal des immigré(e)s

Sans Frontière était une association loi 1901 qui a édité une revue de mars 1979 à octobre 1985. Les objectifs de Sans Frontière étaient « d’intervenir dans le domaine de l’information des immigrés et de l’opinion publique sur les sujets concernant l’immigration ». Les axes de travail définis furent de «favoriser l’insertion des immigrés résidant en France, être vigilant sur toute discrimination raciale, sexiste, ou autre […], favoriser une meilleure connaissance des cultures dont sont originaires les populations concernées sans pour autant nier l’importance, pour ne pas dire la nécessite du français1». La ligne éditoriale a ainsi suivi ces aspirations. Dans cette publication, de nombreux articles, reportages, interviews ou témoignages sont consacrés aux femmes immigrées. En leur laissant la parole, on découvre les discriminations dont elles sont victimes au sein de la société française, de leur famille, du système scolaire, etc.

Dès le premier numéro de mars 1979, un appel est lancé aux femmes immigrées pour qu\’elles partagent leur vécu et leur quotidien avec les lecteurs de Sans Frontière. Signé par Anthéa, l’appel commence avec un poème de Fatiha Berezak intitulé « Les femmes »2 :

« Elles supportent l’insupportable
Vivent l’invivable…
Et on leur demande de … Penser !
C\’est impensable ! »

Du quotidien des femmes immigrées à la lutte des travailleuses

L’appel est suivi et dans le numéro suivant, trois pages sont consacrées aux femmes et à leur témoignage. Fatima, 34 ans et 7 enfants, mariée à un ancien harki puis divorcée raconte ses difficultés que ce soit en France pour les papiers, en Algérie avec sa famille et puis surtout les incompréhensions avec sa fille de 14 ans : « Je me suis mariée à 14 ans, quand je vois ma fille à 14 ans et qu\’elle joue encore à la poupée, ça me fait drôle ». Les lycéennes s\’expriment également dans ces pages et répondent à la question « Comment ressens-tu ta condition de femme en tant que lycéenne immigrée ? ». Elles évoquent la coupure entre le lycée et la maison le soir, la place du père et de la mère dans leur famille et essaient de se projeter malgré les difficultés : « Tu te poses la question : merde, qui je suis ? Tu peux te la poser pendant des années, tu peux te trouver une solution aussi. C\’est sûr que c\’est une position vachement complexe ».

Dans leurs témoignages, les femmes se refusent à écrire des plaidoyers personnels mais à la lecture de ces lignes affleurent les sentiments d’injustice, de révolte mais aussi d’amour et d’admiration pour la mère.

Outre ces récits, Sans Frontière évoque également l’organisation des femmes immigrées au sein de mouvement de travailleurs comme la commission femmes du Mouvement des travailleurs mauriciens (MTM). Les femmes représentent 50% de la communauté mauricienne immigrée en France, elles occupent principalement des emplois de maison. Pour s\’exprimer plus librement sur leur condition, des militantes ont décidé de créer cette commission au sein du MTM. Elles cherchent avant tout à faire connaître leurs droits aux employées. Ne pas travailler le dimanche, avoir un salaire décent, récupérer des heures supplémentaires… sont des droits et non des motifs de licenciement.

Les femmes dans Sans Frontière

Après ces premiers numéros où les femmes immigrées ont pu prendre la parole, le journal continue d’évoquer les discriminations dont elles sont victimes alors que leurs luttes s\’organisent. Officialisée par les Nations unies en 1977, la journée internationale de la femme le 8 mars cristallise cette attention comme en 1980. Un article est consacré aux Zimbabwéennes qui ont participé activement à la victoire du Front Patriotique et à la déclaration d’indépendance de cette colonie britannique (officiellement reconnue le 17 avril 1980). « En tant que femmes noires et paysannes, travailleuses ou étudiantes, elles devaient se libérer à la fois de la servitude coloniale et de l’oppression patriarcale traditionnelle ». Outre une solidarité internationale, Sans Frontière évoque cette journée pour et par les femmes immigrées en France. Pour Maria K., « nous, les femmes du tiers-monde immigrées en France, n’avons pas assez réfléchi sur cette date et sur « les hauts faits féministes » qu\’elle évoque (…). Pourtant depuis 3 ans bientôt, les femmes immigrées descendent dans la rue à Paris surtout, en cortège autonome, sous leurs propres banderoles elles ne sont plus les immigrées de telle ou telle tendance du mouvement des femmes en France ».

En 1985, un numéro intitulé « Femmes. Portraits et guides » sur l’immigration du côté des femmes sort en février/mars. Avec plus de 160 pages, il offre aux lecteurs des portraits de femmes anonymes ou connues de différentes communautés. D’après la rédaction, le choix a été difficile. Un deuxième chapitre est consacré à « des expériences et des projets dits positifs ». A la fin du numéro, un guide pratique présente les associations et les projets. Dans le préambule de ce numéro spécial, la rédaction écrit : « On a tellement dit que l’immigration était plurielle, que l’immigration n’était plus affaire d’hommes célibataires, qu\’il fallait bien un jour ou l’autre y consacrer un petit dossier ». Ses ambitions se veulent modestes mais ces pages constituent aujourd’hui une source précieuse pour l’histoire de l’immigration.

1 Mot du président de Sans Frontière dans un bulletin de souscription, s.d. (fonds d’archives Sans Frontière

2 Fatiha Berezak, Le regard aquarel. Paris, l’Harmattan, 1985.