Entre protection des droits et mondialisation
Dynamiques migratoires marocaines : histoire, économie,
politique et culture
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Communication
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Mimoun Aziza
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Un siècle et demi de l’émigration rifaine : de
l’émigration saisonnière vers l’Algérie à l’émigration
permanente vers l’Europe.
Le Rif terre de l’émigration: aux origines du mouvement
migratoire dans le Rif
Le but de cette intervention est d’apporter un éclairage
sur le thème de l’émigration dans le Rif. L’approche
historique que nous adoptons nous permettra de comprendre les origines
de ces mouvements pendant les deux derniers siècles (avant,
pendant et après la colonisation). Il s’agit essentiellement
de traiter le thème de la relation entre la population et les
ressources du pays. Le Rif est, dans ce cas, un bon exemple à étudier,
ici l’émigration a toujours été vitale et
indispensable à la survie de la population. Face à la
pauvreté de
son territoire, l’homme rifain a toujours su trouver des ressources
complémentaires ailleurs, c’est-à-dire en quittant
temporairement son pays. Ce qui fait du Rif un foyer traditionnel des
départs à l’étranger, dès les années
soixante-dix la province de Nador comptait le taux la plus haut de
l’émigration.
En 1974, 45.000 émigrés originaires de cette province
travaillaient en Europe, c’est presque le même nombre de
Rifains qui fréquentaient
chaque année l’Algérie dans les années 40.
Ainsi il nous paraît indispensable de présenter la région
du Rif et de brosser un tableau de la société rifaine,
de son évolution dans les deux derniers siècles. Pour
des raisons pratiques et méthodologiques et pour mieux cerner
ce phénomène
nous nous limiterons à la région du Rif Oriental qui
correspond administrativement à l’actuelle province de
Nador.
Le pays rifain : Le Rif des géographes est toute cette région
comprise entre Tanger à l’ouest et Oued Moulouya à l’est.
Pour les habitants de ce pays, ce terme ne désigne qu’une
région très limitée : la côte est méditerranéenne
et son arrière-pays montagneux, autour de la ville d’Al-Hoceima
c’est-à-dire l’actuel Rif Central. Les géographes
espagnols de l’époque coloniale utilisaient le terme Rif
pour désigner toute la région mise sous le protectorat
espagnol, en distinguant entre le Rif Oriental, le Rif Central et le
Rif Occidental ou le pays de Jabala. Chaque région a ses particularités
géographiques et humaines. Dans cette intervention, nous nous
limitons notre étude à la seule région du Rif Oriental.
Il s’agit d’un territoire qui occupe une surface de plus
de 6 000 kilomètres carrés. C’est une zone frontière
entre le Haut Rif central et le Maroc oriental. Trois domaines peuvent être étudiés
afin de bien comprendre l’utilisation de l’espace :
La montagne : elle est présente au nord, mais il ne s’agit
plus des montagnes élevées du Rif central. Les sommets
ne dépassent guère 1.500 mètres. Ce relief compartimenté et
littoral connaît un climat méditerranéen opposant
une saison sèche et chaude l’été, une période
pluvieuse et plus fraîche commençant à l’automne
et débordant sur le printemps. Malgré l’aridité qui
caractérise le climat de ces montagnes, des sources offrent
de l’eau en permanence. Ce qui est à l’origine des
petites zones irriguées étagées dans les montagnes.
La steppe : qui domine au sud, où l’élevage prend
une part importante dans l’économie de cette zone, encore
plus que la culture. Et puis le littoral et la mer : l’influence
de la mer est importante sur le climat du littoral. La pêche
apporte des ressources d’appoints pour la population des tribus
côtières
telles que Temsamane, Beni Saïd, Béni Bou Gafer et B. Chiker.
Il y a des raisons historiques qui expliquent que la côte est
moins peuplée que les montagnes. Depuis le XVe siècle,
la côte
a été une ligne défensive contre les tentatives
d’implantation des Espagnols.
En général, toute
la vie humaine dans le Rif s’organise
en fonction de la rareté de l’eau. La plus grande partie
des cultures se fait l’hiver, aussi bien en plaine qu’en
moyenne montagne : en été, ce ne sont partout que de
vastes campagnes nues. De même, des sources au pied des montagnes
servent à arroser
quelques champs. Les contraintes du milieu physique et les conditions
de la surpopulation ont poussé les habitants à mettre
le maximum de terres en culture, toutes les parcelles cultivables,
même
les plus petites situées sur les pentes des collines et dans
les vallées étroites, sont exploitées. La diversification
de leurs ressources était une nécessité pour pouvoir
survivre dans ce milieu austère. La pêche pour les tribus
côtières, l’artisanat et l’émigration
pour le reste de la population apportaient des compléments de
ressources importants. Ainsi les Rifains ont pu souvent éviter
les famines qui les menaçaient en permanence. La présence
humaine dates de plusieurs millénaires. Il s’agit d’une
paysannerie d’une forte tradition sédentaire.
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Le Rif sous le protectorat espagnol: un
héritage
colonial conséquent en matière de l’émigration
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Comme vous le savez bien toute la zone nord du Maroc
qui va de Moulouya jusqu’à la côte atlantique a été soumise à partir
de 1912 au protectorat espagnol. C’est ce qui a déterminé une
orientation particulière de son développement. L’action
du protectorat espagnol, sur le plan économique a été beaucoup
moins importante ; pratiquement aucune infrastructure capable de
favoriser l’activité économique n’existe.
Peu de choses ont été entreprises pour améliorer
le sort du fellah, pour moderniser l’agriculture, pour mettre
en valeur les nouvelles terres. Actuellement une large partie de
la classe politique marocaine
pense que la marginalisation dont souffre actuellement cette région
est due en partie à l'héritage colonial(1). Lors
de l’indépendance
du Maroc, cette région était parmi les régions
les plus déshéritées du Maroc. Elle a non
seulement souffert des conséquences désastreuses
d’une guerre qui a duré de
1921 à 1927, mais en plus elle n’a bénéficié ni
des travaux d’infrastructure nécessaires, ni d'investissements
capables de générer le développement économique
souhaité. Le bilan de cette colonisation à l'indépendance
du pays est très maigre, la région manquait d'infrastructures
nécessaires au développement économique, presque
pas d'industrie, les équipements sociaux étaient
modestes : quelques hôpitaux, dispensaires, orphelinats et écoles,
mais des bureaux de contrôle (Oficinas de la Intervención)
et les casernes militaires par tout, il y avait deux militaires
au kilomètre carré,
un pour dix-neuf habitants en zone espagnole contre un pour 80
habitants au Maroc français. La communication entre la zone
occidentale et la zone orientale du protectorat était à peine
possible. À la
fin du protectorat, le réseau routier à peine dépassait
2000 kilomètres et les chemins de fer 230 kilomètres.
A notre avis, sur le plan culturel, l'Espagne a bien mieux réussi à s'implanter
que la France. À titre d'exemple, la langue espagnole était
parlée dans les coins les plus reculés du Rif. Ce
phénomène
est dû principalement à la présence des soldats
et des petits paysans espagnols dans le milieu rural à côté des
Rifains. À vrai dire les conditions de vie de la population
espagnole n'étaient pas beaucoup mieux que celles des autochtones.
Bien qu'il n'y ait pas eu une vraie élite "hispanophone".
C'est un phénomène très réduit, il
s'agit simplement des fils de quelques notables formés "à l'espagnole" et
ont fréquenté les universités espagnoles.
Sur le plan socio-économique, les changements apportés
par la colonisation n’étaient pas aussi importants
que dans la zone de l’occupation
française. Ils n’ont modifié que partiellement
l’économie
de la région. L’agriculture demeurera le principal
secteur de l’économie rifaine. Cependant il faut signaler
que d’autres
facteurs ont été à l’origine de changements
Il s’agit des conséquences d’une guerre coloniale
qui a duré plus de dix-huit ans (1909-1927), l’imposition
d’une
nouvelle administration coloniale et la participation de dizaines
de milliers de rifains à la guerre civile espagnole. Sans
oublier les catastrophes naturelles : sécheresses et famines
qui ont entraîné des
mouvements d’exode rural et d’émigration. Cette
mauvaise situation héritée va s'aggraver après
l'indépendance
du pays à cause de certaines mesures prises par le nouveau
gouvernement marocain. Dès 1958 la langue espagnole a été remplacée
par la langue française dans l'administration ce qui a participé à la
marginalisation de l'élite locale formée dans les écoles
espagnoles. En 1963 les mêmes mesures ont été prises
dans les écoles, la langue espagnole fut remplacée
par la langue française. De plus cette région n'apparaîtra
pas dans les programmes de développement du pays malgré la
situation de crise dont elle se trouvait surtout qu’elle
a subi les conséquences de la guerre de libération
nationale. L’Espagne
de son côté a tourné le dos à son ancienne
colonie. Depuis cette date, on n’entend plus parler du Rif.
Ce silence peut être
justifié par les mauvais souvenirs que garde une partie
de la population espagnole de ce pays. Ce n’est qu’à partir
des années
quatre-vingt, ce qui correspond à l’augmentation du
flux migratoire marocain vers l’Espagne, que la classe politique
et une large souche de la population espagnole commencent à s’intéresser
au pays voisin et particulièrement à la zone nord
qui représente
le grand pourvoyeur de la main d’œuvre migrante. Cela
correspond à l’adhésion
de l’Espagne à la Communauté Européenne
en 1985 et un certain dynamisme économique qu’a connu
ce pays comme conséquence de cette adhésion. La présence
des milliers de Marocains sur le territoire ibérique a suscité un
intérêt
particulier chez les universitaires espagnols, un besoin de redécouvrir
cette ancienne colonie espagnole.
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L’histoire de l’émigration
dans le Rif: L’émigration saisonnière vers l’Algérie |
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Le Rif a été historiquement et géographiquement une
région ouverte sur l’ouest algérien. Tout au long des
siècles derniers des liens se sont tissés entre le Rif et
l’Oranie. Les relations commerciales remontent au temps les plus
reculés. Depuis plusieurs siècles, Oran est le port du grand
marché du Rif qui concurrence avec celui de Melilla situé au
plein Rif Oriental. Ces liens apparaîtront également lorsque
l’émir Abd El Kader, chef de la résistance algérienne,
se réfugia au Maroc, il trouva l’appui des tribus rifaines.
La conquête française a élargi ses relations en facilitant
les moyens de transport. Dès le début du défrichement
des terres et l’implantation d’une nouvelle économie
de type coloniale en Algérie, les Rifains commença à se
rendre en Algérie à la recherche du travail chez les colons
français. L’un des premiers témoignages qu’on
a pu avoir dans ce cas, situe le début de cette émigration
vers la moitié du XIXe siècle :
"Le 18 novembre de la même année 1852, agissant
sans doute en représailles, les Espagnols de Melilla s’emparent
d’une
barque marchande appartenant à des Geulaya, et qui faisait route
tribu viennent maintenant louer leurs bras colons à l’époque
des moissons"(2).
En s’appuyant sur les " Archivo Histórico Nacional " de
Madrid, D. Hart signale que la première mention des relations
de Ait Ouariaghel avec l’Algérie date de 1856(3).
En 1859, dans le Maroc inconnu, A. Mouliéras(4) rappelle
que chaque année plus de 20.000 Rifains viennent travailler chez
les colons en Algérie. Louis Milliot(5) rapporte
vers 1934 que "cette émigration
remontait aussi loin que les souvenirs des générations
actuelles et d’après les témoignages des anciens
colons d’Oranie,
il y a une cinquantaine d’année au moins que le défrichement
et les moissons y sont exécutés par des travailleurs
rifains".
Les informations recueillies par R. Bossard auprès des "vieux" du
Rif oriental montrent que dans le douar de Lemsaratte(6),
la commune rurale de Dar Kebdani, on allait en Algérie dés
avant la guerre avec les Espagnols, probablement avant 1909. Les
Guelaya étaient
les premiers parmi les Rifains à émigrer vers l’Algérie, étant
donnée leur situation près de Melilla, d’où ils
embarquaient en bateau vers Oran. Cette émigration qui remonte
au début de la deuxième moitié du XIXe siècle
est devenue plus importante dans la dernière décennie
du XIXe siècle, lorsqu’une liaison maritime fut établie
entre Melilla et Oran. Melilla ne devint un véritable port
qu’après
1892 et les bateaux firent alors la navette entre cette enclave et
l’Algérie.
Ils ont même participé à la construction des
chemins de fer de l’Afrique noire en 1895(7).
En 1896, il y avait 15.524 Marocains en Algérie, le département
d’Oran
regroupait 11.824(8).
"De longue date, nous connaissons le Rifain, qui a coutume
de venir en Algérie
faire la moisson et les vendanges, comme un laborieux travailleur,
courageux et probe. D’autres fois il se montre un cheminot
précieux
et bien des kilomètres de rail furent posés par lui,
en Oranie principalement"(9).
Nous trouvons les traces de cette émigration dans la littérature
orale Rifaine sous forme de chansons. Dans la chanson suivante les Rifains
expriment le regret des absents en Algérie :
"Oh, Moha, mon pigeon, toi qui fait la moisson au Tassala Reviens,
reviens, ô mon
frère, assez pour toi de misère.
Voici que les garçons couchent dans la maison et les héritiers
se partagent ta terre"(10).
Quant aux causes de cette émigration sont liés directement
aux conditions dures du Rif et le maque de ressources suffisantes
pour la population. L’irrégularité de la pluie entraînait
souvent des sécheresses accompagnées de famines. A
la fin du XIXème siècle, le Marquis de Segonzac, signale
que dans Le Cap des Trois Fourches (tribu de Guelaya), qu’il
visita, il n’avait
pas plu cette année-là en février et que la
prospérité était
exceptionnelle, mais que depuis six ans les pluies étant très
limitées et les récoltes ne suffisaient plus, les jeunes
hommes avaient dû s’expatrier(11).
Devant les fortes densités
et afin d’éviter la famine les Rifains ont dû constamment
rechercher des ressources d’appoint. R. Bossard affirme que
les migrations de travail paraissent depuis, 100 à 150 ans
au moins, indissociables de l’histoire des populations du Rif
oriental et de leur évolution économique(12).
Pendant la période précoloniale, l’émigration
touchait toutes les couches sociales, mais c’était surtout
les petits propriétaires et les paysans sans terres qui émigraient
le plus, ainsi que les commerçants. Les véritables
causes de l’émigration à cette époque-là,
se trouvaient dans la pauvreté du pays rifain au niveau des
ressources. Tous les écrits des voyageurs français
et espagnols qui ont visité le Rif à la fin du XIXe
siècle et au début
du XXe, en donnèrent l’image d’un pays pauvre,
aride et incapable de nourrir convenablement sa population: une population
formée
de paysans sédentaires très attachés à la
terre symbole de leur identité. L’agriculture a toujours été à la
base de leur vie économique. La société rifaine était
une société où prédominait l’élément
paysan. La terre formait la base de la rivalité entre les
couches sociales dont les membres n’étaient pas tous
les propriétaires.
Dans ces conditions de surpopulation, la propriété était
très morcelée. Toutes les parcelles cultivables, même
les plus petites situées sur les pentes des collines et dans
les vallées étaient exploitées. Ceci entraînait
un déséquilibre entre le nombre d’habitants et
la superficie cultivable.
Selon Fernando Benedicto Pérez(13),
cette surpopulation représentait
un facteur négatif insurmontable, elle est la cause primordiale
de l’émigration rifaine. L’aridité du climat
et l’irrégularité des pluies représentant
un danger permanent qui menace la vie des habitants et les incite à émigrer.
Ce sont les années de la sécheresse qui connaissent
le plus grand nombre d’émigrants. Les famines de la
fin du XIXe siècle,
citées par Segonazac, en est le meilleur exemple. El Telegrama
del Rif(14) du 29 mai 1908 signale que le nombre d’émigrants
rifains ayant emprunté le bateau à Melilla pour se
rendre à Oran
n’atteint pas 7.000, alors que les années précédentes,
il dépassait 15.000. Ceci est dû principalement au fait
que la récolte était bonne dans le Rif, et que beaucoup
de Rifains n’ont pas quitté leurs foyers. D’autres
ont trouvé du
travail dans les chantiers des compagnies minières. Cependant
il faut signaler que l’ampleur de cette émigration n’a
jamais été mesurée de façon précise.
Les auteurs de la fin XIXe siècle évaluent le nombre
d’émigrants
entre 30.000 et 35.000. En 1904, la Société Royale
de Géographie
de Madrid l’estimait entre 40.000 et 50.000. Les statistiques
algériennes
de 1911 concernant les étrangers évaluent leur nombre à 102.065
dans le département d’Oran et 58.268 à Alger.
Il est à signaler
que les Marocains, dont le nombre est estimé à 19.442,
ne sont pas classés parmi les étrangers.
Le faible volume des capitaux investis et la petite taille des entreprises
industrielles n’ont occasionné que très peu d'occasions
de travail sur place. A titre d’exemple, l’effectif de
la population active employée dans l’industrie en 1953
est de 9.713 personnes, soit 0.94 % de la population totale de la
zone espagnole(15). Les mines
de Beni-Bou-Ifrou employaient de 2.500 à 3.000 ouvriers dans
les meilleures conditions d’exploitation minière. En
général,
ces emplois n’étaient pas de grande importance par rapport
aux besoins de la population. Selon A. Sekrouhi(16),
l’intervention
coloniale espagnole se limitait à la mainmise sur les circuits
d’échange
et de distribution et à leur extension à tout l’espace
colonisé, ce qui a accentué localement la masse disponible
pour l’émigration. Les sources espagnoles insistent
sur l’importance
de ce mouvement migratoire. Un recensement local en 1922, effectué chez
les Beni-Bou-Gafer permet de savoir que plus de la moitié des
foyers ont leur chef de famille en Algérie. Dans certains
cas, chez les Beni-Saïd ou chez les Beni-Chiker ou encore les
Kebdana, le nombre de travailleurs en Algérie était
proportionnellement plus important que celui des ouvriers émigrés
actuellement en Europe, conclue R. Bossard en 1979(17).
Ce mouvement préoccupait
les autorités espagnoles, dès les années trente
des statistiques sur le nombre de départs et de retours par
tribus ont été établies,
au début elles n’avaient qu’une faible valeur,
ce n’est
qu’à partir de la deuxième guerre mondiale que
les informations sont devenues plus satisfaisantes. D’après
L. Milliot, dans les années trente, un quart ou un cinquième
de la population de certaines tribus rifaines était obligé de
se déplacer à l’extérieur, notamment en
Algérie
pour pouvoir subsister. Les travaux publics et les mines ont attiré surtout
les gens des tribus où le travail s’est développé,
notamment dans les régions minières, comme celle de
Beni-Bou-Ifrour. Dans ces dernières, l’émigration était
très
réduite. F.-B Pérez note dans ce cas : "il est
nécessaire
de noter que le Rifain n’est pas nomade et s’il s’expatrie,
c’est qu’il est poussé par le manque de ressources"(18).
Par contre, ceux qui vivaient près des lieux de travail,
comme les mines et les routes en construction, préféraient
travailler sur place en tant que journaliers, même à un
salaire inférieur à celui
offert par les colons français en Algérie. Mais une
fois les occasions de travail sur place deviennent rares, ils prennent
le chemin
de l'émigration. En réalité, il y avait un grand
déséquilibre
entre le nombre d’habitants disponibles pour le travail et
la capacité de
travail dans la région du Rif. La colonisation agricole était
très limitée. Elle consiste en quelques exploitations
aux environs de Melilla appartenant à la " Compañía
Española de colonización et quelques autres fermes
entre Monte-Aruit et Azib de Midar. Les plus prospères semblent être
celles qui se trouvaient sur la rive gauche de Moulouya dans les
plaines de Sebra et Garet et qui ont pu bénéficier
de l'exemple de l'expérience des exploitations françaises
d'en face. Ce facteur intervient de façon importante en ce
qui concerne l’origine
tribale des émigrants. Les trois-quarts des émigrants
(76.7 %) proviennent des quatre tribus de Temsaman, Beni Saïd,
Beni Touzine et Tafersit. L’émigration atteint, dans
ces régions,
vingt pour cent de l’effectif total des hommes des 15-50 ans.
Là où les
occasions de travail sur place sont rares. Par contre, pour les tribus
proches de Melilla comme Guelaya, beni-Bou-Yahyi, Beni Ulichek, Oulad
Settout et Metalsa, malgré leur proximité de l’Algérie
par rapport aux précédentes, elles ne présentent
que 3,3 émigrants pour cent hommes en âge de travail(19).
Ceci est dû au fait que les mines de Beni-Bou Ifrour
et les petits villages autour de Melilla fournissaient de nombreuses
journées de travail
aux habitants. Mais sur l’ensemble de la région, il
faut bien dire que ce ne sont là que des débouchés
infimes par rapport aux besoins de la population. La pénétration
de l’économie
capitaliste dans le Rif, même d’une façon modérée
et moins marquée que dans la zone du protectorat français,
créa chez le paysan rifain le besoin d’un salaire. Ce
besoin est devenu plus indispensable avec l’imposition du Terbib
par les autorités espagnoles et aussi pendant les années
de famine et de sécheresse. La colonisation de l’Algérie
et la création des vignobles d’Oranie créèrent
un besoin important de la main d’œuvre. Le défrichement
d’une grande partie des terrains de colonisation en Oranie
fut commencé par
la main d’œuvre espagnole. Mais celle-ci s’est rapidement
fixée sur des propriétés acquises par son travail
et n’a plus fourni d’effectifs suffisants pour les travaux
de la terre. La population algérienne avait été refoulée
et manifestait peu d’enthousiasme à travailler sur les
exploitations de nouveaux maîtres, ce qui la faisait traiter
de " paresseuse " par
ces derniers. Nous avons là une autre raison qui encouragea
les Rifains à aller demander un complément de moyens
de subsistance à la
colonisation française en Algérie. Selon le témoignage
de quelques auteurs, les colons français étaient
très satisfaits des travaux effectués par les ouvriers
rifains. Ils les trouvaient d’excellents travailleurs, les
préféraient
aux Algériens, car ils pouvaient effectuer n’importe
quel travail demandé sans se plaindre. Leur but essentiel était
de travailler durement et pour longtemps.
Avant de quitter le Rif, l’ouvrier prépare un repas particulier
auquel il invite ses voisins et les membres de sa grande famille.
Et d’après
L. Milliot " l'ouvrier doit s’adresser aux bureaux d’ "intervenciones " pour
procurer un passeport non timbré qui lui est délivré sur
feuille simple, moyennant une redevance très modique d’une
peseta, sans photographie ni aucune formalité tracassière.
Le plus souvent, les immigrants possèdent, en outre, une carte
d'identité avec
photographie et signalement dite "tarjeta de Identidad""(20). À nos
connaissances et d’après les enquêtes que nous
avons menées auprès des anciens émigrés,
nous avons constaté que rares étaient les émigrants
qui respectaient ces formalités administratives. Notamment
ceux qui empruntaient la voie terrestre et partaient en général à pied.
Pour son transport, le travailleur rifain a besoin d’une certaine
avance en argent. Quand il ne la possède pas, il est obligé d’avoir
recours à l’emprunt ou de partir à pied en parcourant
les risques de la route, comme c’était le cas pendant
les années de famine dans le Rif (1941-1944). Les ouvriers
qui partaient à pied
pour la première fois préféraient être
accompagnés
des anciens émigrants qui connaissaient le chemin par expérience.
En partant du Rif ils empruntent des itinéraires déterminés
par l’expérience des anciens et fixés par la
coutume. Il y avait deux itinéraires principaux : celui qui
passait par Taourirt et aboutissait à Oujda, emprunté surtout
par les Metalsa et les Beni-Bou-Yahyi. Puis la basse Moulouya, franchie
au pont international
la route de Berkane ou aux multiples gués situés en
amont ou en aval. Une partie de ces émigrants voyageait à pied
et une autre utilisait les autocars qui circulaient dans la zone
espagnole et traversaient le Maroc oriental. Les départs du
douar s’effectuaient
généralement en groupe afin d’éviter les
dangers de la route, car le voyage n’était pas toujours
sûr,
surtout lors du retour. Quelle que soit la saison, grâce au
mouvement incessant de va-et-vient entre le Rif et l’Algérie,
les intéressés
se trouvent toujours en nombre suffisant pour poursuivre le voyage.
Ce mouvement leur permet, d’autre part, d’être
renseignés
progressivement sur l’état du marché de la main
d’œuvre
et le développement de la saison des travaux. Ce sont des
informations ainsi échangées en cours de la route qui
les guident vers telle ou telle région algérienne.
En plus des dangers que représente le voyage à pied,
il n’est pas avantageux
en termes économiques car l’ouvrier perd en temps et
en nourriture l’équivalent du transport en autocar.
Cependant, la moitié des émigrants
empruntant la voie terrestre voyageaient à pied, afin d’échapper
aux formalités de contrôle administratif instauré pour
la traversée de la zone française et la pénétration
en Algérie. Les autorités espagnoles essayaient de
contrôler
ce courant migratoire et de l’arrêter complètement
en période de difficultés. Par exemple, en 1928 après
la conquête totale du pays, les autorités ont développé une
intense campagne de propagande en faveur d’un détournement
de ce courant vers le sud de l’Espagne pour travailler dans
la récolte
des olives. Mais les problèmes économiques et sociaux
de l’Andalousie ont rendu cette initiative impossible. Le développement
de ce mouvement dépendait des facteurs économiques
propres aux deux pays à savoir le Maroc et l’Algérie.
Les opérations
militaires de la conquête de 1924 à 1928 ont provoqué une
telle raréfaction de travailleurs rifains en Algérie,
que des émissaires recruteurs étaient envoyés
d’Algérie,
afin de ramener les équipes qui faisaient défaut dans
les exploitations. D’après le Rapport Mensuel du protectorat
français
de janvier 1930, les Espagnols ont pris des mesures pour limiter
et contrôler
cette émigration. Les Caïds dressaient des listes de
ceux qui se trouvaient en Algérie(21). " Dans
la circonscription de Melilla de sévères mesures auraient été prises
pour empêcher l’exode habituel des indigènes vers
l’Algérie
ou le Maroc oriental. Les autorités espagnoles auraient promis
que d’importants travaux servaient prochainement entrepris
pour utiliser la main d’œuvre" (22).
Il faut signaler que les chiffres fournis par les différentes
sources ne sont qu’approximatifs.
Il est difficile de donner une valeur absolue aux chiffres fournis
par les services des Douanes aux frontières, parce que d’une
part, le contrôle ne s’opérait pas sur la totalité des
voies d’accès: et d’autre part, chaque individu
venant et retournant fréquemment plusieurs fois au cours de
la même
année. En outre, les Rifains essayaient d’échapper à tout
contrôle dans la mesure du possible. Et aussi sur les chantiers
algériens,
les employeurs commettaient des erreurs dans l’appréciation
de l’origine ethnique de leurs ouvriers. Les statistiques dont
nous disposons sont de deux sources. Il y a les statistiques des
entreprises
de transports maritimes qui donnent les chiffres des ouvriers rifains
débarqués
par elles à Oran : 5.500 en 1930, 15.400 en 1931, et 11.300
en 1932. Une autre source d’information résulte d’un
relevé qui
a été effectué sur les transports espagnols
empruntant la route du pont international de la Moulouya. Celui-ci
représente
les chiffres suivants : 19.000 en 1930, 34.000 en 1931 et 29.800
en 1932. D’après les statistiques algériennes,
le nombre de Marocains dans le département d’Oran en
1936 est de 19.902, dont 4.395 vivaient dans la ville d’Oran
et 15.507 dans les autres communes. Les communes qui comptaient plus
de mille Marocains
en 1936
sont les suivantes(23).
- Aïn-Temouchent 1.390
- Aïn –Kial 1.286
- Er-Rahel 1.297
- Hammam-Bou-Hdjar 1.034
- Laferriere 1.114
- Rio-Salado 1.292
Nous signalons que ces statistiques fournies par les recensements
algériens
comportent le nombre non seulement des Rifains, mais aussi de tous les
Marocains installés dans le département d’Oran. Après
la deuxième guerre mondiale, ce phénomène a pris une
grande ampleur. Les sécheresses et les famines des années
quarante ont fait augmenter le nombre d’émigrants d’une
manière spectaculaire. Nous avons plus d’information sur cette
période grâce aux "Anuarios Estadísticos de la
zona de Protectorado Español en Marruecos " qui fournissaient
des renseignements et des statistiques annuels sur cette émigration.
Ces annuaires présentent le nombre de départs et de retours
des émigrants, classés par tribu et par sexe. Cependant,
ces statistiques paraissent sous- évaluées, compte tenu du
fait qu’il s’agit d’un mouvement difficile à contrôler
et que les renseignements concernant certaines tribus ne sont pas fournies
régulièrement. De plus, ces données ne couvrent qu’une
période limitée de l’histoire de ce mouvement. 1941,
année de la grande famine dans le Rif, a connu le plus grand flux
migratoire vers l’Algérie : plus du quart de la population
masculine de certaines tribus du Rif oriental se trouvait en Algérie,
comme le montre le tableau suivant :
Le pourcentage des ouvriers émigrés par rapport à la
population masculine de certaines tribus du Rif oriental en 1941.
Tribu |
Émigrants hommes |
Population masculine |
% de l’émigration |
Temsaman |
1.567 |
7.504 |
20.8% |
B. Saïd |
1.544 |
5.617 |
27.5% |
B. Touzine |
1.193 |
8.246 |
14.5% |
Tafersit |
301 |
1.636 |
18.4% |
Total |
4.605 |
22.999 |
20% |
Source : Anuario Estadístico de la Zona del Protectorado
1942.
L’Anuario
Estadístico de 1942 estime la main d’œuvre marocaine
disponible dans la zone espagnole pour l’émigration à 40.000
ouvriers dans le milieu rural et à 6.000 dans les noyaux urbains.
Ces années
de famine ont également entraîné un mouvement d’exode
vers le Gharb et vers la région de Loukos et Jbala. " À Tétouan,
Tanger, Larache et sur la côte atlantique, nous trouvons plusieurs
familles d’origine rifaine ", écrit Pérez
en 1948(24). En 1957 D.M. Hart signale à Tanger
le groupe des Rifains qu’il estime à 25
ou 30.000 personnes, venues pour la plupart "à pieds et à demi-morts
de faim en 1945 "(25).
Ce phénomène a permis aux Rifains de se mettre en contact
avec l'économie coloniale. Le travail, chez les colons français
en Algérie, était
la première forme de salariat connue par les Rifains. L’impact
de cette émigration sur la société rifaine apparaît
dès
le début du XXe siècle: "les Marocains, qui dans
les débuts
n’achetaient que des produits de toute première nécessité,
se créaient des besoins grâce à l’argent
qu’ils
rapportent de leur séjour en Algérie: ils voyaient leur
puissance d’achat s’augmenter "(26).
Les sommes d’argent
rapportées
dans le Rif servaient de complément de ressources. Ils permettaient
aussi à quelques-uns
d'acquérir des lopins de terre. À notre avis les conséquences
de cette émigration sur la société rifaine étaient
aussi importantes que les changements introduits par la colonisation
espagnole. La colonisation a participé à l’intensification
de ce phénomène,
en privant un grand nombre de paysans de leurs terres sans créer
sur place un nombre important d’emplois d’ouvriers agricoles.
Avant la colonisation espagnole, cette émigration avait un caractère
saisonnier, les séjours des Rifains étaient courts de
trois à quatre mois,
mais pendant la période coloniale, les séjours commençaient à être
plus longs. Comme en témoigne M. Pascalet, premier Vice-Président
de la Chambre de commerce d’Oujda " cet exode commence au
Rif dès
la fin de moi de mai et dure de quatre à cinq mois. La moisson
finie, ils se livrent au travail de la vigne ou s’embauchent
dans les entreprises de dépicage pour attendre les vendanges.
Ils ne retournent chez eux qu’en
septembre. Quelques-uns, très rares, restent en Algérie
pour piocher la vigne"(27) . Mais
ils ont toujours gardé le
contact avec leur pays. À tour
de rôle et aux frais du groupe, ils retournent chez eux pour
aller voir leur famille et leur portant leurs économies et celles
des autres membres du groupe. Ces émissaires, véritables " rekkas " ou " bouchta " (déformation
du terme français la poste) qui faisait plusieurs allers-retours
entre l’Algérie et le Rif. À Misserghin, près
d’Oran,
il y a avait un village presque entièrement formé par
des Rifains fixés définitivement dans le pays. Et grâce
au mouvement de va-et-vient entre le Rif et l’Algérie,
les intéressés étaient
plus en contact avec l’actualité dans le Rif. Aussi, le
fait de vivre ensemble constituait un facteur favorable au maintien
des relations avec
leur pays. La vie en groupe qu'ils menaient leur permettait de réaliser
des économies. D’après plusieurs témoignages,
le Rifain dépensait la moitié de son salaire dans la
nourriture en Algérie
et rapportait l’autre moitié dans sa tribu. À part
la nourriture, les ouvriers rifains n’effectuaient aucun achat à l’intérieur
du territoire algérien : les premiers achats avaient lieu à Oujda.
Les sommes d’argent rapportées chaque année dans
le Rif sont estimées à environ 50 millions de francs
en 1932(28). En 1952, M. Counil parle
d’un milliard de francs.
La somme rapportée par chaque
ouvrier dans sa tribu est estimée à 27.000 francs en
1952, en prenant pour base un salaire moyen de 300 francs par jour
pour un séjour de six
mois par année : (300 x 30 x 6) / 2 = 27.000 francs(29). Ces
sommes d’argent
ramenées d’Algérie ont contribué légèrement à modifier
les modes de consommation dans le Rif et à l’acceptation
des types d’échanges de nature capitaliste. Plusieurs
facteurs faisaient varier le nombre d’émigrants d’une
année sur l’autre
: les récoltes dans le Rif, la concurrence des machines agricoles
plus perfectionnées, les événements politiques,
les mesures administratives, et les crises économiques. Mais
jusqu’à l’indépendance
de l’Algérie en 1962, l’émigration ne s’est
jamais complètement arrêtée. Elle a certainement
connu une baisse au moment du déclenchement de la guerre de
libération algérienne à partir
de 1952. Il faut signaler à cette occasion que beaucoup de Marocains
de cette région ont aidé les Moujahidines algériens
dans leur lutte contre la colonisation française. Le long séjour
de Houari Boumediene dans le petit village de Segangan près
de Nador à la
fin des années cinquante est très significatif dans ce
cas. L’arrêt
immédiat de ce mouvement au moment de l’indépendance
de l’Algérie
a eu des conséquences catastrophiques sur la région.
Ceci est coïncidé avec
les difficultés économiques, dues aux départs
des capitaux espagnols. Rapidement ce courant migratoire a pris une
autre direction pour se
diriger vers les pays du Nord-Ouest européen à partir
des années
soixante.
|
L’émigration en Europe:
le provisoire qui dure
|
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Les études concernant le phénomène migratoire
dans cette région sont nombreuses, elles concernent notamment
les conséquences économiques
et urbanistiques de l’émigration dans la province de Nador(30).
Après l’indépendance du Maroc en 1956 et de l’Algérie
en 1962, l’ancien courant migratoire vers l’Algérie
s’est arrêté complètement et subitement,
cela a eu des conséquences néfastes sur la situation économique
et sociale dans la région en question. À cela s’ajoute
la mauvaise situation économique que traversait la région,
due aux problèmes que posait l’unification avec la zone
sud du Maroc qui était sous le protectorat français.
Cela coïncide
avec une forte demande de la main d’œuvre en Europe. Les
autorités
marocaines ont privilégié cette région pour ce
qui est de l’obtention des contrats de travail dans les pays
de l’Europe
du Nord, afin de soulager la situation et d’atténuer les
tensions sociales et l’agitation politique que connaissait la
région
suit aux événements de 1958-1959 qui sont une réponse
et une réaction directe des Rifains contre la marginalisation
et l’abandon auquel ils étaient voués. C’est
dans ce contexte qu’a débuté ce phénomène
qui continue jusqu’à nos jours et qui a pris des dimensions
plus larges à plusieurs niveaux. Chronologiquement on peut distinguer
deux périodes principales ayant marqué ce mouvement ;
la première commence au début des années soixante
et va jusqu’à 1973 et la deuxième débute
en 1973 et va jusqu’à maintenant.
Première phase : Début des années soixante à 1973
Les premiers rifains à avoir émigrés en Europe sont
les anciens travailleurs en Algérie qui allaient retrouver leurs
employeurs réinstallés dans le secteur agricole en Corse
et dans le Midi de la France. Selon les enquêtes menées par
R. Bossardá les premiers départs apparaissent vers 1958-1959,
d’après quelques témoignages qu’il a recueillis
ce n’est qu’après la révolte de 1958-1959 que
les autorités marocaines ont donné l’ordre de délivrer
les passeports aux Rifains qui se trouvaient déjà en Algérie
pour qu’ils puissent partir en Europe. Beaucoup d’habitants
de la région de Nador se rendaient en Algérie pour obtenir
un passeport auprès de consulat marocain à Oran qui délivrait
plus facilement les passeports aux Marocains qui résidaient là-bas.
Les Rifains n’ont pas attendu la signature en juin 1963 de la convention
de la main d’œuvre franco-marocaine. La même année
la République Fédérale d’Allemagne a signé une
convention de recrutement de la main d’œuvre marocaine, il y
a plusieurs raisons qui expliquent le choix de l’Allemagne à recruter
des ouvriers marocains particulièrement dans cette région.
Il y a d’une part, les autorités marocaines qui voulaient
accorder une certaine priorité, ouvrir la porte de l’émigration
aux Rifains comme moyen de soulager la crise économique dont souffrait
la région suite après les événements de 1958
comme nous avons déjà expliqué et également
pour vider la région de ces éléments perturbateurs.
D’autre part, les entreprises allemandes achetaient le minerai de
fer à la Compagnie Espagnole des Mines du Rif et avaient une certaine
connaissance de la région. Ces premiers groupes d’émigrés
partis en Allemagne étaient en quelque sorte des pionniers qui ont
pu par la suite procurer des contrats pour leurs compatriotes. En 1964,
la Belgique de son côté a signé avec le Maroc une convention
pour recruter des ouvriers pour travailler dans les mines. Quant à la
convention de main d’œuvre avec les Pays-Bas, elle a été signée
tardivement, en mai 1969. Durant la première phase, les émigrés
issus des tribus de Temsamane, Béni Oulichek, Béni Touzine
et Béni Said sont partis essentiellement en France, alors que ceux
des tribus localisées à l'est, Béni Chiker, Béni
Sidel, Mazouja et Kebadna, se sont installés principalement en Allemagne.
La grande mobilité géographique caractérise les Rifains
qui ont d’abord vécu dans d’autres pays européens,
comme la France, avant de s'installer en Allemagne ou en Scandinavie.
À
cette époque, la communauté de départ est homogène.
Le profil dominant de l’émigrant est de type masculin,
travailleur temporaire, individuel (travailleur non accompagné de
sa famille), en cours de vieillissement, surtout employé dans
les secteurs industriel et minier. 8,4 % Seulement des hommes expatriés
en Europe sont mariés.
Généralement, leur famille demeurée au pays
vit sous la responsabilité d’un proche parent (masculin).
Néanmoins,
cette situation ne se prolonge pas, la fermeture des frontières
européennes ayant entraîné, chez les émigrants,
un changement de stratégies que nous allons détailler.
Seconde
phase: La fermeture des frontières européennes
(1973)
La fermeture des frontières européennes à partir
de 1973 n’a pas arrêté le flux des départs
originaires du Rif oriental, cependant il va l’obliger à chercher
d’autres
destinations et à s’adapter à la nouvelle situation.
Il va ainsi connaître certaines mutations pour ce qui est de
la structure démographique, les activités professionnelles.
Les regroupements familiaux qui convertissent tout projet migratoire
provisoire en installation
définitive de toute la famille. Pour le cas du Rifle regroupement
familial se faisait principalement vers l’Allemagne et la Hollande.
Selon Paolo De Mas, 60 % des familles marocaines entrées en
Hollande entre 1968 et 1990 proviennent de la zone Nord-Ouest (Nador,
Tétouan,
Al-Hoceima)(31) . Ce regroupement
familial se fait de deux manières: en installant la famille
ou en amenant, dans le pays d’accueil,
la femme récemment épousée dans le pays d’origine
en période estivale. De cette nouvelle vie en famille résulte
un équilibre par sexe et âge de la structure démographique
de la communauté d’émigrants ; le nombre de femmes
augmente considérablement, comme l’indique le registre
statistique du consulat marocain à Francfort, alors que durant
les années
70, le pourcentage des femmes n’était que de 15.5 %,
il atteint les 46 % en 1980(32). On assiste à un rajeunissement
de la population et à une diversification des activités
professionnelles. Parallèlement s’opère un changement
des types d’emplois
occupés : on passe du secteur minier et sidérurgique
des années 60 à une augmentation des emplois d’émigrants
dans le tertiaire à partir de 1980. Cette évolution
du projet migratoire rifain vers une résidence plus ou moins
permanente de toute la famille à l’étranger ne
signifie point un relâchement des liens avec la région
d’origine : la
fréquence des retours se maintient et les investissements
dans l’immobilier
sont relayés par d’autres, plus productifs, dans différents
secteurs de l’économie urbaine.
|
Impact de l'émigration sur la société d'origine
|
|
L'analyse des effets que le phénomène migratoire
produit sur la société d’origine permet de mieux
cerner l’influence
que les transformations économiques exercent sur le système
des relations sociales. C’est parce que les activités
liées à l'émigration
conquièrent de plus en plus l’espace urbain au Maroc que
l’exode
rural s’accroît et que les villes connaissent un développement “anarchique”.
Dans le cas de la province de Nador, les études qui existent
dans ce domaine concernent principalement l’impact de l’émigration
dans le domaine urbain (la croissance urbaine)(33). Alors que le côté culturel
est absent dans ces études exception faite de l’étude
de David a. Mcmurray qui traite quelques aspects de ce phénomène.
En
dépit de la difficulté d’attribuer un seul rôle
spécifique à l'émigration, l'extension des structures
urbaines est principalement due à la combinaison de facteurs
internes (ruraux-urbains) et externes (Rif-Europe). Par exemple, en
investissant
dans l’immobilier, les émigrés rifains d’origine
rurale favorisent l’installation en ville de leur famille restée
au village. L’investissement principal de l'émigrant est
l'acquisition d'une maison ou d’un terrain pour la construction,
sur plusieurs années, d’un logement dont l’usage
se réduit
tout au plus à une occupation estivale de quelques semaines.
Cette pratique obéit moins à une logique de rentabilité matérielle
qu’à une économie sociale et symbolique. Ces phénomènes
ont des conséquences importantes aussi bien sur l'économie
locale que sur la reconfiguration de l'espace urbain. Les données
de l’étude élaborée par Berriane et Hopfinger
illustrent bien les répercussions de la dynamique de l’émigration
sur l’économie locale. Ainsi sur un total de 1700 commerces,
77 % des propriétaires affirment être ou avoir été émigrants
au moment de l’enquête. Généralement, la
gestion de leur commerce est confiée à un membre de leur
famille. Par ailleurs, parmi les interviewés ayant affirmé n’être
pas émigrants, 60 % ne sont pas originaires de la ville de Nador,
mais de tribus proches comme Béni Chikar ou Béni Sidel(35).
Rapidement, Nador est devenue la ville élue par les émigrés
pour le retour et le lieu privilégié de leurs investissements.
D’une part, le secteur de la construction est dynamisé,
d’autre
part la consommation et le pouvoir d’achat des ménages
bénéficient
directement de cette injection de revenus supplémentaires. Le
transfert des devises par les émigrants est devenu une ressource
vitale pour de nombreuses familles. Une fois assurés les besoins
fondamentaux de la vie, les revenus provenant de l’émigration
sont dépensés
pour satisfaire les besoins de consommation en produits industriels.
Ce qui n’est pas sans provoquer d’importants changements
au niveau des besoins et des habitudes de consommation. Les devises
transférées
par les émigrants sont non seulement investies dans la consommation
quotidienne et dans la construction, mais aussi dans des projets commerciaux,
dont la gestion est confiée fréquemment à un fils
ou à un frère. Et le nombre de commerçants ne
cesse d’augmenter, depuis les années soixante plus fortement
dans les grands souks.
La culture de l’émigration ou les aspects culturels de l’émigration
:
Dans leur tentative de réaliser le rêve, soutenu par
une vision imaginaire et nostalgique, du retour assez fortuné pour
vivre bien au pays, les émigrants se trouvent, à leur insu,
en train de transformer leur pays(36).
La démonstration en est
donnée
par les effets sur le discours des jeunes Nadoris (concernant notamment
leurs propres projets de vie), sur la célébration des
mariages, et finalement sur la relation entre l’émigration
et la concurrence. Tous les migrants potentiels conçoivent des
projets en fonction de leur perception des autres pays. Néanmoins,
l’étranger
n’est pas vu comme un espace homogène et uniforme : une
vision différente existe bel et bien pour chaque pays européen.
Ces différences marquent les projets des candidats à l’émigration.
La Hollande, l’Allemagne, la Belgique, la France, l’Espagne
et l’Italie n’ont pas la même " valeur",
même
si tous ces pays sont présentés positivement. Aussi,
ces distinctions sont-elles repérables dans leurs discours,
dépendants
des " images " véhiculées par les émigrés
eux-mêmes, à l’occasion de leur retour pour les
vacances(37). Par contre, les jeunes à Nador,
comme dans le reste du Maroc, sont critiques à l’égard
de la société marocaine.
L’opposition se manifeste entre le rejet d’une réalité critique
au Maroc et la recherche d’une issue ailleurs prépare
ainsi les candidats à affronter le combat de leur vie: franchir
la frontière
semée d’embûches, physique et symbolique entre ces
deux mondes, et se faire une place ailleurs pour avoir sa place chez
soi et
au Maroc. Souvent évoquées dans les discours des jeunes
concernant l’étranger, les valeurs, de démocratie
et de droit au travail par exemple, attribuées à l’Europe
expriment la dimension politique de leur vécu et signent également
un aveu d’échec. Ainsi, selon Chattou, en revendiquant
une société à leur image, ces jeunes, qui s’insurgent
contre les valeurs établies dans leur pays, développent
un sentiment de rejet envers leur société et se retrouvent
en conflit avec leurs propres valeurs traditionnelles en essayant d’adopter
celles de la société occidentale(38).
|
Notes
|
|
(1) Chaara, Ahmed, "l’héritage
colonial espagnol dans le Maroc du Nord: Une contrainte majeure au
développement
du Rif", Revue de la Faculté des Lettres. Tétouan, n° 7,
1994, pp. 104-114.
(2) H. Duveyrier, "La dernière partie inconnue du littoral
de la Méditerranée: le Rif", in Bulletin de la
Géographie
Historique et Descriptive. Paris 1887. T. II, p. 142.
(3) Hart, D. –M., The Aith Waryaghar of the Maroccan Rif: an
Ethnography, and History, Wenner Gren Foundation for anthropological
research in New
York and the University, of Arizona Press, 1976.
(4) Moulieras A., Le Maroc inconnu, volume 1, Exploration du Rif,
Paris, 1895.
(5) L. Milliot., "L’exode saisonnier des Rifains vers
l’Algérie",
in Bulletin Économique du Maroc 1933-1934, p. 313.
(6) R. Bossard, un espace de migration, les travailleurs
du Rif Oriental (Province de Nador), Thèse de 3ème cycle
en géographie, Université de
Montpellier, 1979, 52.
(7) Miège Jean-Louis. Le Maroc et l'Europe (1830-1894), T.
II, p. 391, Paris, 1960-1963
(8) Démontés (Victor), "Les Etrangers en Algérie",
Bulletin de la Société de Géographie d’Alger,
1898, pp. 204-205.
(9) Taillis (Jean du), Le nouveau Maroc, suivi d’un
voyage dans le Rif, Paris, 1925,p. 332.
(10) Cité par Justinard Louis, dans "note sur la littérature
et la poésie chez les Rifains"; in Bulletin de l’Enseignement
Public au Maroc, n° spécial, Janvier 1926, pp. 82-83.
(11) Segonzac (Marquis de), Voyages au Maroc (1899-1901),
Paris 1911
(12) R. Bossard, op.cit. p43
(13) Pérez (Fernando Benedicto), "Trabajadores rifeños
en Argelia", conférence
prononcée à l’Académie des interventores,
1948-1949, Tétouan 1959, pp. 5-17.
(14) Journal espagnol publié à Melilla dès le
début
du XXe siècle qui couvrait l’actualité de toute la
région
du Rif.
(15) Instituto Nacional de Estadística (Madrid), Anuario Estadístico
de la Zona del Protectorado, 1953.
(16) A. Skrouhi, la logique économique….p. 112 ?
(17) R. Bossard, op.cit.
(18) F-B. Pérez, op.cit, pp.5-17
(19) Anuario Estadístico de la Zona del Protectorado, 1942,
p.303
(20) L. Milliot, op.cit, pp.318-319
(21) Archives Militaires de Vincennes (France), série 3 H 139.
(22) L. Milliot, art.cit, p.397
(23) Répertoires statistiques des Communes de l’Algérie
(recensement de 1936), Direction des Services Economiques, Service Central
des Statistiques,
Gouvernement Général d’Algérie.
(24) F. B. Pérez, op.cit, p.9
(25) Hart (D. M), "notes on the rifian community of Tangier’ in
Middle East Journal
(26) Ed. Déchaud, "Melilla et les présides" in
Bulletin de la Société de Géographie Commerciale
de Paris, 1909, pp. 2-3
(27) Bulletin du Comité de l’Afrique
Française, 1929,pp.521-523.
(28) Milliot, op. cit, p 397
(29) Counil (M), Les travailleurs marocains en Algérie,
mémoire de
CHEAM, 1952.
(30) Nous signalons entre autres les travaux de
M. Berriane, tels que: de BERRIANE (M.), HOPFINGER
(K.), Nador,
petite ville
parmi les
grandes,
URBAMA, Tours,
1999.
- “Migration Internationale de travail et croissance urbaine dans la province
de Nador (Maroc)”, Revue Européenne des Migrations Internationales,
vol. 8, nš2, 1992, pp.171- 190.
-“La Ville de Nador, pôle de développement industriel?”,
in BERRIANE (M.), LAOINA (A.), (eds), Le Développement du Maroc septentrional,
Facultés des Lettres et Sciences Humaines de Rabat, 1998, pp. 283-313.
- “Migration internationale de travail et croissance urbaine dans la province
de Nador”, in Revue Européenne des Migrations Internationales, vol.
8, nš2, 1992 , pp. 171- 190. Et puis la première étude dans ce
domaine de R. Bossard déjà citée.
(31) P. De Mas, "Regroupement familial marocain aux
Pays Bas, 1968-1987, un aperçu
quantitatif", in le Maroc et la Hollande,
publications de la Faculté des
Lettres et des Sciences Humaines de Rabat,
série: colloques et séminaires
n°16,1990, pp. 147-168.
(32) M. Berriane, K. Hopfinger, A. Kagemeier, A.
Herbert, H. Popp, 1996, op. cit,. pp. 184-185.
(33) A propos des conséquences l’émigration sur
la croissance urbaine à Nador, voir: M. Berriane; H. Hopfinger;
1999, op. cit., p. 79-89; H. Hopfinger, “Polarisation reversal,
migration internationale et développement
régional: le cas de la ville de Nador”,
in M. Berriane, H. Popp, (ed.), Migrations
internationales entre le Maghreb et l’Europe:
ses effets sur le pays de destination et le
pays d’origine, Actes du colloque
Maroco-Allemand de Munich, Passau, Maghreb
Studien, 1998, p. 207-216
(34) David a. Mcmurray, In and out of Morocco, smuggling
and migration in a frontier boomtown.
Printed in U.S.A, University
of Minnesota
Press,
2002.
McMURRAY (D.), “L’Impact
socio-économique et culturel de l’émigration
sur la ville de Nador au Maroc”, in Migration
Internationale et changement sociaux dans le
Maghreb, Faculté des Sciences Humaines
et Sociales de Tunis, vol. VII, 1997, pp. 373.
(35) M. Berriane, K. Hopfinger, A. Kagemeier, A.
Herbert, H. Popp, 1996, op. cit,. p. 184-185.
(36) D. McMurray, l’impact …op. cit., p.355.
(37) Zoubir Chattou, Migrations marocaines en Europe.
Le paradoxe des itinéraires,
Paris, l’Harmatan, 1998.
(38) Ibid, p. 146.
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[Présentation
de l'intervenant] |
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