Entre protection des droits et mondialisation

Dynamiques migratoires marocaines : histoire, économie, politique et culture


Communication

[Présentation de l'intervenant]

[Imprimer]

 

Alcinda Cabral

 

 

Les Marocains dans la vente ambulante au Portugal : un processus de négociation d'identités

L'immigration au Portugal

La mobilité de personnes à l'intérieur de l'espace européen est un phénomène ancestral. Toutefois, la direction de ces mouvements a changé selon les époques. Si nous considérons les derniers, c'est-à-dire, ceux qui se sont opérés depuis le dernier siècle jusqu'à présent, nous constaterons que depuis les deux guerres, les trajectoires ont pris le sens sud/nord. Et ceci pour deux raisons. D'une part, parce que certains pays du nord avaient besoin de main-d’œuvre afin de participer à leur reconstruction après les dégâts provoqués par la guerre. D'autre part, parce que les pays du sud, nettement en retard économique dû au manque d'industrialisation et vivant dans des conditions de misère, avaient un surplus de bras désireux de trouver un travail et un salaire adéquat. Ainsi, l'asymétrie et la conséquente dépendance entre le nord et le sud de l'Europe ont pu répondre aux besoins réciproques. À cette époque-là, le Portugal appartenait à l'ensemble des pays fournisseurs de main-d’œuvre vers les traditionnels pays riches tels que la France, l'Allemagne, la Suisse et autres. Cependant le scénario a changé au cours des dernières décennies et actuellement les contrastes entre richesse et pauvreté en Europe suivent plutôt la direction ouest/est, ce qui a transformé le Portugal en pays récepteur, accompagné des pays méditerranéens, tels que l'Espagne, l'Italie et la Grèce, tout en continuant d'être un pays fournisseur de travailleurs. Ceci est une conséquence de la chute de l'Europe de l'est, de la croissante mondialisation et de la naissance de l'Union Européenne comme un nouveau bloc économique et social. En réalité, ces facteurs ont contribué au changement des pays d'attraction. En ce qui concerne les traditionnels pays d'accueil d'immigrants, leurs besoins de main-d’œuvre sont couverts par les descendants des anciens émigrés, qui forment aujourd'hui les dites "secondes ou troisièmes générations", puisque celles-ci, dans la grande majorité des cas, reproduisent le profil professionnel des parents (Cabral, 2000).

Ainsi, l'immigration est une réalité dans le Portugal actuel, à tel point que le paysage humain a changé par l'apport de personnes porteuses de phénotypes différents de ceux des autochtones, ce qui provoque des réactions de stupéfaction de la part des touristes qui le visitent, ancestralement habitués à une homogénéité endogène et à l'idée d'un pays d'émigration.

L'entrée d'étrangers au Portugal est un phénomène qui émerge après la Révolution du 25 Avril 1974, qui a apporté la démocratie au pays, suivie de l'indépendance des colonies africaines. Celles-ci ont exporté des milliers de leurs ressortissants, qui fuyaient des guerres entre différentes factions tribales (l'Angola et le Mozambique) ou au chaos économique et social qui a suivi la décolonisation (le Cap-Vert, la Guinée-Bissau, l'archipel de Saint-Tomé et Principe). Sont arrivés aussi des citoyens de Timor, une ancienne colonie en Asie, qui fuient à la guerre avec l'Indonésie, aussi bien que des brésiliens originaires des plus grands centres urbains, à cause de l'insécurité sociale qui y règne. Cette mosaïque raciale et culturelle n'a pas posé de problèmes internes, puisque ces africains, sud-américains et asiatiques partageaient la langue et d'autres valeurs avec les portugais (Cabral, 2003b).

Au contraire, le deuxième moment immigratoire est marqué par certains remous, avec l'arrivée des Européens, particulièrement de l'est. D'une part, parce que ce flux se propage très rapidement, et d'autre part, parce qu'il est contrôlé par des mafias de trafic de personnes, ce qui provoque un certain malaise dans la société portugaise. Le dernier moment d'entrée d'immigrés est composé par de petits groupes de chinois, particulièrement après que le Portugal a cédé à la Chine le territoire de Macao, quelques Indiens et Pakistanais, et des Marocains, qui, après avoir croisé l'Espagne et connu la compétition dans le monde du travail, se déplacent jusqu'à atteindre le Portugal.

Étrangers au Portugal

Ukraine – 60 703
Cap-Vert – 59 678
Brésil – 58 370
Angola – 31 332
Moldavie – 11 817
Roumanie – 10 673
Saint-Tomé et Principe – 8 915
Chine – 8 153
E.U.A – 8 116
Russie – 7 096
Mozambique – 5 312
Guinée-Bissau – 4 898
Inde – 4 807
Pakistan – 4 150
Bulgarie – 3 178
Maroc – 2 078
Afrique du Sud – 2 033
Canada – 1 968
Sénégal – 1 337
Bangladesh – 1 257
Total d'immigrés légaux – 423 580
(Source: Service des Étrangers et des Frontières du Portugal, 2003)

Le caractère de clandestinité propre aux illégaux fait que les calculs par rapport à leur nombre soient estimés entre 30 et 100 mille (Correia, 2003: 40-48).

Cette multiculturalité revêt une pluralité d'aspects. D'un côté, on observe les Brésiliens et les citoyens du l'est européen, avec un niveau culturel moyen relativement élevé, et de l’autre côté, les asiatiques, les Africains d'expression lusophone et les Marocains, avec un niveau d'instruction faible.

Pour ce qui est de la composition de genre interne dans chaque groupe, la situation est aussi hétérogène. Grâce à leur récente arrivée au pays, les Marocains et ceux de l'est de l'Europe présentent un profil dominant masculin, tandis que les autres groupes, en règle générale, ont déjà initié le regroupement familial.

En ce qui concerne l'hétéro-image que projettent ces personnes, on trouve celles qui pratiquent la reproduction culturelle ethnique d'origine accompagnée d'une recherche d'invisibilité sociale, ayant comme paradigme les Marocains et les Asiatiques ; aussi celles qui règlent leurs conduites par une adhésion partielle à la culture d'arrivée, comme c'est le cas des Brésiliens et des Africains lusophones, particulièrement les membres des secondes générations ; et aussi celles qui cherchent une intégration rapide à travers l'apprentissage de la langue véhiculaire et de tout l'ensemble culturel portugais : c'est le cas des Ukrainiens, des Moldaves et de leurs voisins d'origine (Cabral, 2003a).

 

Les Marocains

Les Marocains ne sont pas disséminés dans tout l'espace physique du Portugal. Ils sont implantés dans quatre zones: le nord, autour de la deuxième ville du pays, Porto; une ville du Centre, Leiria; la région de la capitale, Lisbonne; et dans la province située plus au sud, Algarve. Ceux du nord et du centre se consacrent à la vente ambulante. Quelques-uns travaillent dans le bâtiment pendant la semaine et font la vente le week-end. Ceux du sud s'occupent dans des exploitations agricoles. Ceux de Lisbonne travaillent en majorité dans le bâtiment. Certains font la vente et d'autres travaillent dans des bars et des restaurants.

Leurs lieux d'origine sont : Benimellal, Setat et Khourigha. Plus que n'importe quelle immigration, le processus suivi ici est celui du réseau de voisinage, ce qui favorise l'entraide au début, mais, dans une phase ultérieure, s'avère un terrain propice à des conflits.

Il s'agit d'une population qui ne cherche pas beaucoup à se régulariser. Si les données officielles les chiffrent à 2 087, on peut estimer que la présence de marocains au Portugal doit pouvoir s’évaluer à peu près au double des régularisés. Ceux qui travaillent dans l'agriculture, dans le bâtiment et dans la restauration sont en partie dans une situation légale. Ceux qui font la vente sont presque tous dans la clandestinité. Certains sont légalisés en Espagne et pas au Portugal. Dans ce cas, et particulièrement les vendeurs, ils partagent leur temps et leur activité entre les deux pays. Il y en a qui profitent d'un visa temporaire portugais de permanence ou de résidence pour se déplacer dans tout l'espace Schengen et travailler illégalement dans l'agriculture en France, en Espagne, en Allemagne et en Hollande. Un des obstacles qu'ils rencontrent pour bénéficier des successives lois de régularisation et pour obtenir des papiers réside dans la méconnaissance de la langue portugaise et dans le fait qu'ils constituent la seule communauté qui n'a pas d’association qui puisse les aider et les renseigner à ce sujet. Contrairement à la majorité des autres groupes d'immigrés, ils ne se présentent jamais auprès de structures telles que syndicats, ONG's, etc., pour demander quoi que ce soit.

Ils habitent des appartements surpeuplés qu’ils partagent avec de la famille ou des amis. Vivant et travaillant en groupe, ils se protègent mutuellement. Les sorties sont faites aussi en groupe, pour aller à la mosquée le vendredi et quelques fois au café ou se promener dans un centre commercial le dimanche. Il s'agit, donc, d'un groupe étroitement cohésionné autour de son ethno-culture et, par conséquent, fermé aux autres.

 

Les Marocains dans la vente ambulante

Les articles vendus sont les mêmes partout. Ils les divisent en "grandes pièces", composées de tapis de plusieurs dimensions, vestes et blousons en cuir, et "petites pièces", composées de montres, lunettes de soleil, etc.. Cet éventail fixe d'articles est complété selon les mouvements de la mode ou d'événements ponctuels. Ainsi c'est le cas d'un feuilleton brésilien diffusé au Portugal et très apprécié aussi bien par les Portugais que par les Marocains, car la protagoniste était une jeune marocaine de Fez. À l’époque ils ont vendu avec beaucoup de succès des vêtements et des bijoux pareils à ceux portés par ce personnage très populaire. Ils se procurent ces articles dans des magasins-boutiques appartenant à des marocains, qui vont chercher la marchandise dans le sud de l'Espagne (Vargas, 2003). Le rêve de tous les vendeurs est d'arriver à être propriétaire d'un magasin. Ces boutiques s'installent plutôt dans des petites villes ou des grands villages que dans les grandes villes. En principe, il apparaît un Marocain qui s'installe avec un commerce et bientôt cinq ou six arrivent dans la même rue ou dans les alentours. Il y a même des cas de rues qui ont perdu leurs anciens patronymes au profit d'une nouvelle désignation donnée par les autochtones: "Rue des marocains". Chaque vendeur a son fournisseur. Parfois il y a des conflits entre vendeurs et fournisseur ou entre fournisseurs, pour des raisons économiques, à cause de la concurrence.

Pour faire la vente ambulante, les articles de plusieurs vendeurs sont transportés dans des vieilles breaks appartenant à l’un d'entre eux et les frais de transport sont partagés. Une fois arrivés à l'endroit de vente, ils se séparent car chacun a sa circonscription. À l'heure du déjeuner ils se regroupent, toujours au même endroit, et l'après-midi ils poursuivent le même rituel du matin. Ils offrent les articles dans les rues, dans les cafés et autres endroits. Ils ont réussi à rétablir le commerce ambulant dans l'espace public des villages et villes portugaises, pratiquement disparu depuis un certain nombre d'années, puisque même les gitans ne le font actuellement que dans les foires, les marchés et les fêtes foraines.

En été, les vendeurs marocains vont sur les plages à la recherche de la clientèle. Ils vendent aussi dans les foires et parfois dans les marchés. Pour louer les places de vente, il faut être en situation légale, mais une personne peut avoir droit à plusieurs places, il suffit de payer, donc l'esprit de groupe des Marocains fonctionnant toujours, ils arrivent à avoir toutes les places qu'ils veulent. Ils sont souvent à côté des gitans, mais ce qui posait un problème de mauvaise communication au départ, a cessé de l’être aujourd’hui. D'ailleurs, avec le temps, les gitans ont pris l'habitude d'aller s'approvisionner chez les marocains.

 

Images réciproques

L'hétéro-image des vendeurs marocains au Portugal assume des aspects paradoxaux. Ils se montrent très visibles en termes physiques, par leur phénotype, par la manière dont ils abordent les clients dans les rues et dans les cafés, et surtout à cause de la panoplie d'articles qu'ils transportent de diverses manières et de façon insolite, surtout sur les épaules quand il s'agit de ce qu’ils appèlent les "grandes pièces". Malgré toute cette visibilité, la société portugaise ne s'aperçoit pas d'eux, si on les compare aux gitans ou à d'autres groupes ethniques entrés au Portugal ces dernières années. Ils sont les seuls qui n'attirent pas l'attention de la communication sociale ni de la communauté académique. Effectivement, il n'y a ni articles ni études sur eux. Les événements du 11 septembre ont alerté les consciences vis-à-vis de concepts tels que "terrorisme", "fondamentalisme", "musulman", "arabe", sans pour autant faire connaître davantage ce groupe qui fait partie de notre quotidien (Cabral, 2003c). Même le riche passé commun entre les deux peuples est rarement invoqué, comme s'il s'agissait d'une population méconnue, au même titre que les Européens de l'est, par exemple.

Plusieurs facteurs contribuent à cet isolement. Du point de vue exogène, il est certain qu'il s'agit d'un groupe peu nombreux. Du point de vue endogène, dans une première phase, ils ne cherchaient pas à se faire connaître. Il semble qu'ils redoutaient les interrelations avec les autochtones. Si ceci peut être influencé par leur situation de clandestins en grand nombre, tel se doit aussi au fait qu'ils se sentent vus comme étranges, ce qu'ils regrettent:

"Les Portugais ne connaissent rien de notre culture et beaucoup d'entre eux font état d'un certain mépris vis-à-vis de nos coutumes. Au début, ils ne voulaient pas nous louer des appartements et ils ne nous saluaient pas dans les immeubles où nous vivions. Ils pensaient qu'on était des gitans, qu'on venait ici pour vendre de la drogue, mais on veut seulement gagner notre vie et qu'on nous laisse tranquilles, et rien de plus" (témoignage d'un répondant).

Actuellement, leur image a beaucoup évolué dans le sens positif. Ils sont bien vus par leur caractère de collectif qui privilégie la sociabilité interne, ne voulant pas se mêler des affaires des autres. Les contacts avec les voisins sont cordiaux, en gardant chacun leurs distances (Checa, 2003). Leur discours sur le pays d'accueil a changé tout au long de ces trois dernières années de recherche à tel point qu'ils affirment:

"Bien vues les choses, les Portugais nous ressemblent. Quand ils commencent à nous connaître ; ils sont sympas et aiment aider les autres, rien à voir avec les Espagnols" (témoignage du propriétaire d'un magasin).

Leur acculturation apparente est presque nulle. Les commerces des "Rue des Marocains" se distinguent peu de ceux des villes ou villages d'origine, puisqu'on y respire tout le climat arabe : les hommes portent généralement la "djellaba", on n'y entend que leur langue maternelle, il y a toujours la télé diffusant des programmes du Maroc ou en langue arabe, on respire l'odeur du cuir des vêtements et, dans certains cas, du repas préparé avec leurs épices, puisque généralement l'appartement où habite la famille du commerçant se situe au-dessus du magasin (Cabral, 2003c).

Comme beaucoup d'entre eux ont leurs familles installées dans le nord de l'Espagne, ils font le va-et-vient constant entre le nord du Portugal et la Galice, ce qui favorise leur déficit de sédentarisation.

Toutefois, dans ce cas, nous ne pourrons pas faire coïncider le concept d'acculturation avec celui d'intégration. L'intégration présuppose une convivence où le conflit est absent. Une acculturation est un long processus d'altération de beaucoup de traits culturels et d'une conséquente adoption identitaire. Ainsi, si cette population continue d'assujettir la majeure partie de ses conduites et son partage social aux règles de l'in-group exhibant une identité défensive, ses relations avec l'out-group, constitué par les natifs et par des minorités telles que les gitans, révèlent d'une part et d'autre une entente sociale positive croissante.

 

Bibliographie

- CABRAL, Alcinda (2000): Entre a Multiculturalidade e a Interculturalidade: Portugueses em França, 477 p., Éd. Universidade Fernando Pessoa, Porto, Portugal.
- CABRAL, Alcinda (2003a): "Las migraciones portuguesas: de tierra de partida a tierra de llegada", p. 81–102, in La integración social de los inmigrados: Modelos y experiencias, CHECA, Francisco et alli (éds.), Éd. Icaria, Barcelona, Espagne.
- CABRAL, Alcinda (2003b): "Breve contributo para a história da imigração contemporânea em Portugal" in Imigração e Sociedade: Portugal e Espanha, CABRAL, Alcinda et alli (éds.), Éd. Imprensa Nacional, Lisboa, Portugal (Pour publication).
- CABRAL, Alcinda (2003c): "Apresentação de um Projecto de Estudo dos Marroquinos na venda ambulante", p. 55-64, in Desafios Contemporâneos e Trabalho Social, CUNHA, Pedro et alli (orgs.), Éd. Universidade Fernando Pessoa, Porto, Portugal.
- CHECA, Francisco (2003): "Factores endógenos y exógenos para la integración social de los inmigrados en Almería", p. 103-150, in La integración social de los inmigrados: Modelos y experiencias, CHECA, Francisco et alli, (éds.), Éd. Icaria, Barcelona, Espagne.
- CORREIA, Alexandra (2003): "Rejeitados", p. 40-48, in Visão Nš 522, Éd. Edimpresa, Queluz, Portugal.
- VARGAS, M. Dolores (2003): "La venta ambulante y las redes económicas de la inmigración", p. 121-137, in Antropológicas Nš 6, CAMPELO, Álvaro et alli (eds.), Éd. Universidade Fernando Pessoa, Porto, Portugal.

 

    [Présentation de l'intervenant]