Entre protection des droits et mondialisation
Dynamiques migratoires marocaines : histoire, économie,
politique et culture
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Communication
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Mohamed Charef
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État de l’émigration-immigration marocaine et
de ses relations avec le Maroc
Préambule
Puisqu’il m’est attribué le redoutable privilège
d’assurer l’entrée en matière de ce cycle
de conférences. Et que les organisateurs de ces journées
(que je voudrais ici remercier pour cette heureuse initiative scientifique
qu’ils ont eu d’associer des laboratoires de l’étranger
et du Maroc), attendent de ma part que je dresse un panorama introductif éclairant
de la problématique qui nous intéresse, à savoir
les migrations marocaines principalement. Je vais donc ici présenter
les grandes étapes de l’émigration marocaine en
les scindant:
- Sous un angle historique, soit avant et durant la colonisation
puis de l’indépendance à l’arrêt de
l’immigration
officielle et au tournant de l’immigration familiale de 1975.
Le traitement sera des plus linéaires, sachant que les grandes
lignes soulevées présentement se verront tout à la
fois reprises, mises en relief et développées par les
communicants. Mon propos étant d’abord et avant tout de
nature introductive. Il s’agira donc d’aborder tour à tour
l’aspect socioprofessionnel avec la question du travail, celui
de l’émigration estudiantine, du vieillissement des migrants
(question qui soit dit en passant semble quelque peu écartée
des interventions à venir, absence sur laquelle nous aurons à opérer
un questionnement), la féminisation, etc.
- Du point de vue des
liens de l’émigration internationale
marocaine avec les pays récepteurs et avec le Maroc en général
et les régions d’origines en particulier ce, sous l’angle
de l’émergence d’un rapport nouveau du type " de
réseau transnational ". Or, les émigrés,
quoique absents physiquement l’essentiel du temps, témoignent
pourtant de leur présence économique, culturelle et sociale à travers
une série d’actions, d’initiatives et d’aménagements
individuels et/ou collectif. On l’aura compris, cette intervention
prend à la fois un caractère diachronique par sa dimension
historicisante et synchronique au regard de l’aspect comparatif
dégagé sur des plans à la fois spatio-socio-économiques.
C’est pour nous la validation d’un panorama globalisant
qui nous l’espérons tout du moins satisfera à la
tâche requise et éclairera utilement notre auditoire.
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Introduction |
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Le mouvement migratoire marocain s'est forgé au fil du temps une
spécificité et des caractéristiques qui lui sont propres,
comparativement au reste le l'émigration maghrébine à laquelle
il est bien souvent identifié. Par son épaisseur historique,
son importance numérique, son dynamisme permanent, sa diffusion
géographique, le poids de l'attachement au pays et son évolution
professionnelle, il se distingue sur de nombreux points saillants des
autres pays du Maghreb.
Ainsi, il est apparu au cours des études menées, que
les émigrés
marocains ont semble-t-il une perception quelque peu éclatée
de l'espace. Apparaissant à cet égard, comme écartelés
entre leur espace d'origine et les espaces d'installation ; ayant même à l'âge
de la retraite, du mal à se défaire de leur mobilité.
Ils ne sont plus comme par le passé tentés par le retour
définitif au pays, ceci relevant plus d’un discours, que
rarement mis en pratique. Se disant " fiers de leur territoire
d'origine ",
mais revendiquant tout en même temps celui d’installation.
Ainsi, la circulation, incessante entre le Maroc et les pays d'arrivée
et le maintien d'une double résidence ici et là-bas,
laissent supposer la naissance d'une double idéalisation qui
prend de l'ampleur en s'accroissant avec la distance et l’évolution
chronologique de leur migration. Paradoxalement on constate aussi,
qu’ils se sont
adaptés avec une rapidité étonnante aux mutations
sociologiques, économiques, juridiques et politiques en mettant
en place leurs propres stratégies. Ces dernières ne coïncidant
pas forcément, ni avec celles du Maroc, ni avec celles des pays " d’accueil ".
Tout laisse croire que l'affirmation selon laquelle l'émigration
n'a de signification que si elle permet le retour, est battue en brèche,
par de nouvelles contraintes et par un nouvel ordre mondial qualifié de
mondialisation ou globalisation. Plusieurs facteurs semblent en fait être
la cause de ce changement, comme la situation socio-économique
qui prévaut au Maroc, la remise en question de la politique
de rotation migratoire, le renforcement de la stabilisation par l'encouragement
du
regroupement familial, le verrouillage des frontières, l'émergence
d'une double appartenance culturelle (exprimée bien souvent
dès
la deuxième génération), la rigidité de
la législation dans les pays d’immigration et le développement
de nouvelles technologies de transports et de télécommunications
qui favorisent une mobilité transnationale accrue. À cet égard,
nous utilisons le terme transnational non dans le sens du préfixe
trans: au-delà (ex transalpin), mais dans sa seconde acception: à travers
(transsibérien). On est amené à constater
qu’ils produisent ainsi des constructions territoriales réticulaires
marquées, non par la contiguïté des lieux, mais
par la continuité des logiques communautaires.
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Survol historique
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S’il n’est pas dans notre intention de faire
un fastidieux récapitulatif de type historique dont l’intérêt
pratique immédiat ne semble pas ici des plus opportuns. Nous
laissons aux historiens cette tâche à leurs bons soins.
Je n’omettrai
cependant pas de signaler qu’à contrario de certaines
idées
répandues (et parfois même dans des milieux spécialisés)
que:
* l’émigration marocaine n’a pas démarré avec
la seule circonstance historique de la colonisation algérienne à savoir
en 1830 mais ;
* que cette dernière a été autonome
très tôt
(avant même l’avènement de l’islam !) dans
la mesure où il y avait des échanges commerciaux avec
l’Afrique
sub-saharienne que les historiens qualifient de commerce " muet " ;
* elle
avait ses motivations propres et dynamiques de déplacements
dans la mesure où elle était liée à des
conditions socio-économiques précises comme les épisodes
de sécheresse,
crises politiques et volonté parfois de répandre la foi
musulmane ou pour effectuer le pèlerinage vers La Mecque. Faisant
ainsi converger des motivations parfois quelque peu éloignées
(religieuse, idéologique, commerciale, professionnelle) ;
* par
la situation d’extrême couchant du Maghreb, le Maroc est
devenu carrefour entre l’Europe et l’Afrique sub-saharienne
mais aussi un point d’extension vers le levant. Aussi existait-il
des voies de circulation qui sillonnaient le Sahara vers " Bilad
Soudan ".
Une autre voie vers l’Egypte à travers les oasis sahariens
qui contournaient la Tunisie par le sud en passant directement par
le tripolitain. La dernière allait dans la direction du levant
par le nord en traversant l’Oranie, l’Algérie et
la Tunisie. Sans compter la voie maritime partant du nord du Maroc
dans la direction de l’Egypte et
de la Syrie. Avec le développement de la marine à vapeur,
elle connaîtra un succès grandissant assurant une sécurité relative
qui faisait défaut aux routes de l’époque. Ce qui
faisait même dire à un chroniqueur de la fin du XVIII
(Zayani dans ATTERJEMALA AL KOUBRA) : " mieux vaut se noyer que
de passer par l’oasis
de barka ". Circulation à tel point prégnante que
pour les tunisiens tout arrivant venu du couchant est aussitôt
nommé " Gharbi ".
Le faisant bizarrement associer à la profession de gardien !
Néanmoins
il convient de reconnaître que la colonisation de
l’Algérie à permis de dynamiser la demande en main
d’œuvre. De même, par la suite, le protectorat sur
le Maroc a favorisé les mouvements en mettant en place les conditions
matérielles de sa réalisation (accaparement des terres
fertiles, morcellement des parcelles jusque-là indivises, réduction
des terrains de parcours et de nomadisme etc). De même pour l’appel
en provenance de la métropole en vue d’assurer les contingents
de tirailleurs et ouvriers qui faisaient alors défaut. Ces phénomènes
généralisés ont eu pour résultat la diffusion à l’ensemble
du territoire marocain et non plus aux seuls foyers traditionnels qu’étaient
le Souss et le Rif.
L’indépendance créera de façon
momentanée
un arrêt de l’émigration qui ne résistera
cependant pas à l’appel des " trente glorieuses " conjugué aux
difficultés économiques surgissant dans ce jeune pays
devenu indépendant. C’est émigration toujours d’hommes
jeunes, souvent illettrés sans qualification aucune et vivant
loin de leur famille.
Avec l’arrêt de l’immigration
officielle, un changement s’opère sous la forme du regroupement
familial qui donnera à cette
communauté les caractéristiques que nous lui connaissons
aujourd’hui. Celle d’une population qui s’est féminisée,
rajeunie et qualifiée sur le plan professionnel aspirant ainsi à une
assimilation sans pour autant vouloir renier ses spécificités
socio-historiques. Sans omettre par ailleurs que dans cette approche
rapide du phénomène migratoire nous n’avons pas
opéré de
distinction réductrice entre musulmans et juifs marocains en
migration. Certes des spécificités existent tout particulièrement
depuis la fin du dix-neuvième et l’émergence du
mouvement sioniste, cette particularité devenant plus saillante
avec la création
de l’état d’Israël où vivent actuellement
environ soixante-quinze mille juifs d’origine marocaine. Rendant
ainsi la donne migratoire plus complexe même s’il existe
toujours une tendance à l’entraide entre ces deux communautés
dans le fait migratoire (par exemple on trouve souvent le cas de migrants
musulmans marocains travaillant en collaboration avec un compatriote
juif, de même au niveau des réseaux suivis par les uns
et les autres dans le périple migratoire).
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Les allers et retours
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L’immigration représente dans de nombreux cas
la "ghorba", à savoir
l’isolement, la solitude, le manque de chaleur humaine, etc… et
contraste de ce fait avec les valeurs idéalisées du Maroc
en général et du pays d’origine en particulier. Nous
utilisons ici la notion géographique du pays, comme l’espace
qui se traverse à pied dans la journée, et où l’on
va en aller et retour dans la journée ; donc un espace d’inter
connaissance. C’est aussi ce que l’on tient, à qui
l’on
tient ou à quoi l’on est tenu.
Le pays, représente
la chaleur, l’ensoleillement, l’accueil,
la générosité, la solidarité, la sécurité,
l’endroit où il fait bon vivre (on peut multiplier à l’infini
les atouts dont les immigrés bardent cet espace, tout particulièrement
lors de moments de contrariétés, de difficultés
ou de problèmes de tous genres rencontrés en exil). De
ce fait il y a comme une volonté "inconsciente" de
mystification, en tant que "terre originelle". Ainsi la
migration a-t-elle eu pour conséquence, la nécessité de
continuer des relations sociales à la fois avec le territoire
d’origine
et hors du territoire, avec l’éclosion d’une conscience
commune dans un espace réticulaire.
Généralement, dans leurs discours, l’un des espaces
n’est pas la compensation de l’autre, mais l’un prend
appui sur l’autre, comme complément nécessaire à la
fois pour se définir et pour vivre. Le " pays " est
le lieu où l’on se ressource, mais aussi un lieu où l’on
va et d’où l’on repart. C’est le lieu de l’enfance,
de la tradition, des racines et le modèle du passé. En
suffit à témoigner,
la fièvre du retour, cette fuite affolée vers le " pays " qui
le rend éminemment désirable. Souvent, sur le mode d’un
manque qu’il faut nécessairement combler ; d’un
appel auquel on ne peut pas résister. L’orientation du
trajet, n’ayant
pas la même allure à l’aller et au retour, de même
que les objets que l’on transporte dans un sens ou dans un autre,
ce qui leur donne signifiance et révèle cette soif de
vouloir vivre " ici et là-bas ". Bref, l’émigré/immigré,
se dédouble pour être " ici " et " là-bas ",
pour tirer le meilleur de chaque système et pour se nourrir
des deux espaces.
Pour ces retours en vacances, les émigrés/immigrés
n'expriment pas toujours les raisons qui les font venir de très
loin à la recherche d'une trace, d'une ombre qui rétrécit
de plus en plus avec le temps, du minuscule vestige de leurs racines
qu'il faut arroser par ces retours, sans quoi elles s'effilochent ;
cherchant
aussi à écouter, se remplir des paysages et de la vie,
un peu fruste, dépouillée de tout superflu consumériste.
De revivre les raisons de leur départ, à savoir partir
pour le compte de ceux qui restent. Pour eux, les voyages de retours,
ordonnent
le passé, organisent le présent et décident de
l'avenir; ils ne forment peut-être pas, mais tout du moins ils
guérissent.
Ces retours sont toujours sujets d’exultation
familiale et occasion de voir ceux qui vivent sur place et ceux qui étaient
partis mais reviennent pour les vacances. Toutefois, après l'effusion
des premiers jours, l'émigré se consacre à consolider
ses relations sociales ou à les réactiver, participant
aux cérémonies
familiales resserrées sur cette période, et surtout à régler
ses problèmes administratifs. Mais ce qui est surprenant, c'est
qu'ils ne prennent que très rarement des vraies vacances avec
repos et détentes. En ce sens, nous parlons des parents, qui
se mettent au service de la famille étendue aux dépens
de leur propre repos. Tout se passe comme si la famille, les relations
sociales et l'air
du pays suffisaient pour se " réoxygèner " et
retrouver une nouvelle forme pour affronter les difficultés à la
fois du travail et de la "ghorba". C’est aussi l’occasion
de renforcer les liens sociaux et de résorber un certain "déficit
de citoyenneté" par une approche préventive dans
un cadre familial et dans un environnement, un territoire et un espace
appropriés.
Tout laisse croire que la plupart des émigrés n'ont pas
intériorisé le
sens des vacances, telles qu'elles se conçoivent et se pratiquent
dans le pays de séjour.
Même chose pour les logements construits au pays par les émigrés
qui représentent bien souvent un gros investissement, mais leur
semblent nécessaires, puisque répondant au besoin de marquer
leur territoire, de le baliser et de préserver la mémoire
du passé.
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Les réseaux commerciaux
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Les travaux d’Alain Tarrius(1),
ont été parmi
les premiers à décrire
et analyser les itinéraires qui ont conduit les immigrés
maghrébins en France à développer une stratégie
commerciale sur plusieurs espaces, en s'appuyant sur des réseaux
communautaires. Les études que nous avons entreprises dans le
Sud-Ouest marocain, ont mis l'accent sur l'importance de la circulation
des marchandises,
surtout d'une manière informelle, entre les pays d'installation
et le Maroc. Avec aussi une circulation interne, entre les différents
points d'ancrage de la communauté marocaine, que ce soit en
Europe ou en Afrique. Mais au cours des enquêtes, nous nous sommes
aperçu
que les entrepreneurs émigrés/immigrés développent
des projets complémentaires et parfois non ; d'abord dans le
pays d'installation, et dans une étape ultérieure au
Maroc. À l’instar
des retraités, ils ne cherchent pas à réinvestir
la totalité de leurs bénéfices au Maroc. Au contraire,
en fonction des opportunités, ils s'appuient sur l'un ou l'autre
des espaces, afin de faire fonctionner leurs entreprises et fructifier
leurs investissements. Ils sont à l'affût des occasions,
et n'hésitent pas à élargir les domaines d'investissement,
que ce soit la restauration, l'hôtellerie, les transports, le
commerce alimentaire, les bibelots, le bâtiment et les travaux
publics, etc.
Afin d'illustrer ceci, il nous semble nécessaire
de citer des exemples significatifs, sans chercher pour autant ni à donner
une liste exhaustive, ni à faire des biographies. Ainsi, la
plupart des émigrés
qui ont investi dans le domaine touristique à Agadir ou à Tiznit,
ont toujours une activité commerciale à l'étranger,
c'est le cas notamment du patron de l'hôtel Ali Baba (trois étoiles)
et du patron d'une Résidence de vacances à Agadir, l'un
et l'autre ont toujours des restaurants à Paris et vivent entre
les deux pays. C'est aussi le cas du créateur et directeur d’une
agence de voyages charter (Safar Tour), qui tout en commercialisant
les produits de ses collègues immigrés, comme l'hôtel
Ali Baba, s'est lancé dans la construction du plus grand hôtel
de Tiznit. Dans le secteur des transports, les deux sociétés
privées de transport collectif urbain d'Agadir, à savoir
Atlas et Grand-Agadir, appartiennent à des immigrés commerçants
dans la région parisienne, qui ont créé des sociétés
de transport international par autocar entre le Maroc et l'Europe (Hebdo
et Assa Tour), en même temps ils possèdent des restaurants
qu'utilisent entre autres les voyageurs de leurs autocars. Il existe
ainsi une remarquable diversification et complémentarité des
activités,
qui ignorent les frontières. Mais sans avoir pour autant la
stature et l'organisation de grandes sociétés structurées,
de dimension internationale.
Du fait de l'importance des relations familiales,
certains s'en servent comme base pour développer leurs activités.
Pour exemple, le cas de ce vieux qui s'est spécialisé dans
le thé boulevard
Clichy à Paris, est très éloquent. Malgré son âge
avancé, il supervise le fonctionnement des activités,
et effectue des voyages entre Tiznit, Agadir, Casablanca et Paris,
où sa
famille a essaimé dans des activités commerciales. En
plus du commerce du thé, il y a la production et la vente de
cassettes audio et vidéos. Cette maison de production, sise à Casablanca,
est gérée par l'un de ses fils. Elle s'est spécialisée
dans la production des chansons berbères sous forme de vidéo-clips
ou par l'enregistrement de concerts. Mais en même temps, elle
est la première à se lancer dans la production de films
berbères,
qui trouvent beaucoup de succès, que ce soit au Maroc ou à l'étranger
auprès de la communauté marocaine. La distribution est
assurée,
par le réseau familial et relationnel, que ce soit au Maroc
ou à l'étranger.
Un autre fils s'occupe des commerces et des multiples affaires. Ainsi, à titre
d'exemple, il a profité de la liquidation d'une carrière
en France, pour se porter acquéreur du matériel de concassage
et créer une entreprise dans la province de Tiznit. Il est donc
clair que cet entreprenariat repose sur des idées et des compétences
acquises à l'étranger, mais surtout il exploite l'avantage
d'être sur plusieurs pays et de pouvoir tirer profit à la
fois de l'information et des écarts entre les possibilités économiques
existantes. Un exemple similaire, mais dans le Nord-Ouest du Maroc,
illustre ce constat. Un émigré Marocain, après
des années
de périples dans les Pays-Bas, a construit une usine originale
par son fonctionnement, près de Tétouan, où il
emploie plusieurs centaines de femmes pour décortiquer les crevettes.
Il reçoit des crevettes pêchées dans la mer du
Nord, qui traversent l'Europe par camion frigorifique. Une fois à Algésiras,
la remorque traverse le détroit de Gibraltar avec les crevettes à décortiquer
et le camion récupère, dans cette même ville une
remorque chargée de crevettes déjà décortiquées.
Que ces investissements soient le fruit d'un intérêt économique
individuel et/ou familial, est incontestable, mais ils répondent
aussi à un soupçon de désir de participer au développement
de sa région d'origine et de se montrer en tant que tel.
Ces échanges
fonctionnent dans les deux sens, pour s'en convaincre, il suffit d'observer
par exemple les magasins tenus par des Marocains ;
il y a de plus en plus de produits qui viennent directement du Maroc.
Au début c'était la poterie, le bois, les tissus, mais
actuellement on remarque la présence de produits manufacturés,
tels que l'huile, pains de sucre, confiture, les boissons gazeuses
qui ne se fabriquent
et ne se commercialisent pas dans les pays d'accueil, exemple comme
antérieurement
la marque " la Cigogne "(2),
ou les matelas pour les canapés
traditionnels (entre 70 et 110 centimètres de largeur). Une
usine marocaine de Casablanca, a ouvert en 1997, une boutique pour
commercialiser
ces matelas traditionnels à Paris. La plupart de ces produits
transitent par des circuits informels, ils sont transportés
par petites quantités
entre le Maroc et les pays d'installation. Là aussi, les transports
par autocars et les fourgonnettes, qui entretiennent une liaison permanente
entre le Maroc et les pays d'installation, facilitent l'approvisionnement
de ces circuits parallèles. Mais, généralement
le filon finit par être officialisé, comme c'est cas le
notamment des boissons et des matelas en France. Sinon, il est repris
par des autochtones
(par exemple la menthe). Un Marocain, la fait acheminer par avion de
Tiznit vers Paris, où elle est distribuée tous les jours,
mais après
le développement de sa culture dans les jardins ouvriers, il
y a eu la production sous serres dans la région nantaise notamment.
Par conséquent, on voit que les entrepreneurs impliquent à la
fois le pays d'installation et la région d'origine, s'organisant
de manière à constituer une continuité spatiale,
que favorise le développement des nouvelles techniques de communications
et d'informations, la rapidité et la baisse du coût des
transports. Nous avons de ce fait affaire à des entrepreneurs
transnationaux d’un genre nouveau, créant ainsi un nouveau
type de rapports socio-économiques entre pays de départ
et d’arrivée.
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En guise de conclusion: paradoxes |
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Il est impossible de conclure sur ce que sera la future configuration
des migrations marocaines et le devenir de leur rapport avec le " pays ".
Cette analyse conduit cependant à faire plusieurs remarques. À savoir
que :
* À l’aube du troisième millénaire on
observe, un changement dans le comportement des émigrés/immigrés
marocains qui " surfent " au minimum sur deux systèmes
politico-juridiques, deux cultures, deux lieux de résidence. Leurs
pérégrinations est l’expression d’un dilemme,
et des difficultés de faire un choix ferme entre deux espaces.
Résultat,
ils ne tranchent pas, ils ne coupent pas comme par le passé avec
le pays d’immigration, mais ils " zappent " et vivent
dans " un
mouvement en boucle " entre les deux espaces. D’un point à l’autre,
d’un espace à l’autre, en l’occurrence, le " pays " d’origine
et le lieu d’installation, ils tracent un axe autour duquel gravitent
leur vie et leurs intérêts dans un réseau communautaire
de plus en plus dense, en stolinification permanente et qui s’élargit
géographiquement de jour en jour.
* Bien des parents craignent pour
leurs enfants et leur descendance l’expérience
angoissante du déracinement et de l'absence d'ancrage véritable. Être
né ici, mais n'être à proprement parler de nulle
part ; ne pas posséder la mémoire, mais simplement la
mémoire
de la mémoire. À la question " d'où descendez-vous ",
Borges répond par une boutade qu'il descend du bateau(3).
Kafka à son
tour se demande s’il faut : " tout acquérir, non
seulement le présent et l’avenir, mais encore le passé,
cette chose que tout homme reçoit gratuitement en partage; cela
aussi je dois l’acquérir, c’est peut-être
la plus dure des besognes; si la terre tourne à droite, je
ne sais si elle le fait, je dois tourner à gauche pour rattraper
le passé "(4).
* Le maintien
des liens avec le pays ne repose pas uniquement sur des considérations
individuelles. Il est en fait conditionné par la mise en œuvre
d'actions efficaces de promotion de l'image des émigrés/immigrés
et des politiques menées pour leur arrimage au ‘pays’.
Il faut notamment rappeler que, les jeunes ne parlent pas forcément
l'arabe, que les parents sont souvent analphabètes, que les
opérations
d'apprentissage de l'arabe ne furent pas jusqu'à présent
une réussite et qu'il ne saurait être question de sacrifier
cette population. Les enfants de la deuxième générations
nés ou qui ont grandi dans les pays d'accueil se trouvent à la
croisée des chemins ; tout dépend d'eux : perpétuer,
transmettre ou oublier le pays des parents. Mais quelle que soit la
couleur de leur passeport, ils auront en commun d'être d'origine
marocaine. Toutefois, il est à craindre que la disparition des
parents éloigne
davantage encore de la notion d'appartenance à une communauté d'origine.
Il est nécessaire de les aider à exprimer leur singularité,
de consolider leurs rapports avec le Maroc et de faire perdurer le
sentiment d'appartenance à une communauté, sans quoi
les futures générations
risquent de ne conserver qu'un nom ou un prénom de famille(5).
Ils sont de plus en plus rares les enfants d'émigrés
qui fréquentent
l'école maternelle sans connaître un mot de la langue
du pays d'installation. Moins nombreux par contre ceux d'entre eux
qui maîtrisent
quelques rudiments de vocabulaire, d'écriture et de culture
arabe. Il faut leur faire découvrir le pays, sa culture, ses
traditions et son économie, il s'agit de cultiver chez eux l'appartenance
au Maroc, et de nourrir le " désir du pays ".
* Comme
le note P.Bourdieu, l'immigré est " Ni citoyen ni étranger,
ni vraiment du côté du même, ni totalement du côté de
l'autre, l'<immigré> se situe en ce lieu <bâtard>,
dont parle aussi Platon, la frontière de l'être et du
non-être
social. Déplacé, au sens d'incongru et d’importun,
il suscite l'embarras ; et la difficulté que l'on éprouve à le
penser... ne fait que reproduire l'embarras que crée son inexistence
encombrante "(6). N'ayant pas le
choix entre ici et là-bas,
l'émigré/immigré doit
se dédoubler pour vivre dans les deux à la fois; élément
actif dans la construction de réseaux transnationaux, qui dans
sa quête de la liberté de circulation tente de combiner
et de classifier les loyautés. C'est cette forme " d'allégeance " à portée
plus juridique que sociale et identitaire, qui est devenue une nécessité pour
pouvoir vivre pleinement "l'immigration/émigration".
La naturalisation(7) ne veut pas dire cesser d'être " marocain " ou
de s'identifier aux intérêts de sa " région ",
son " pays " et sa " religion ", cela signifie
simplement pouvoir être à l'aise dans ses territoires.
C'est le compromis indispensable dans la recherche de l'aisance et
du confort économique,
social et juridique, c'est un moyen d'avancer vers la sphère
publique et plus de visibilité.
* Théoriquement qu'on le
veuille ou pas, qu'on s'en accommode ou pas, l'immigration internationale
marocaine se stabilise dans la plupart des
pays d'accueil et se stabilisera encore plus avec le temps. Il est
impossible de continuer à penser que ses liens avec le Maroc
demeureront ce qu'ils sont de nos jours, il y aura forcément
une coupure pour une grande partie de cette population. Il n'y aurait
finalement là que
le résultat logique d'un enracinement(8) ailleurs,
celui que d'autres mouvements migratoires plus anciens ont connu, il
suffit de
voir les
Libanais, les Syriens, les Japonais en Amérique latine(9) ou
les Italiens. Mais dans le cas de l'émigration marocaine, ce
qui pourrait favoriser le maintien de liens avec le Maroc, c'est d'une
part la proximité géographique
et surtout le développement de transport et des NTIC.
* Le Maroc
n'a pas d'autre choix : face au développement de la migration
internationale, sa diffusion spatiale et sa durabilité, il doit
entreprendre, sans gaspillage et avec pragmatisme, avec une détermination
bien arrêtée et sans négliger aucun concours, pour
mieux ancrer les enfants des émigrés/immigrés
dans la société marocaine. L'enjeu est d'une grande importance,
il ne concerne rien moins que l'avenir du Maroc dans le monde à travers
cette " diaspora économique ".
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Notes |
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(1) Cf. notamment Tarrius A., Les
fourmis de l'Europe: migrants riches, migrants pauvres et nouvelles villes
internationales, Paris,
Ed. L'Harmattan,
coll. Logiques
Sociales, 1992, 208 p.
(2) Dans certains magasins, on trouve parfois même
du Coca-Cola, mais avec la mise en bouteille au Maroc !
(3) La question de la
recherche des origines et de la filiation est un thème
récurrent de la littérature sud-américaine, voir
notamment Le labyrinthe de la solitude d'Octavo Paz, Paris, 1972, 255
p.
(4) Cité par Zafrani H., Juifs
d’Andalousie et du Maghreb,
Paris, Ed. Maisonneuve & Larose, 1996, p. 410.
(5) Taylor. C. M., "Ce
qui apparaît un nom propre finit toujours par
se renverser en marque impropre", in Errance: lecture de J.
Derrida, Paris, Les éditions du Cerf, 1985, p 241.
(6) Bourdieu P., "Préface",
in l’immigration ou le paradoxe
de l’altérité, Sayad A., Bruxelles, Ed. De Boeck,
1991, p. 9.
(7) Pour Ph. Poutignat et J. Streiff-Fenart, les frontières
ethniques ne sont pas des barrières : " elles ne sont jamais
occlusives, mais plus ou moins fluides, mouvantes et perméables ".
Poutignat. Ph. et Streiff-Fenart. J, Théories de l'ethnicité suivi
de Les groupes ethniques et leurs frontières, Barth. F, Paris,
Editions PUF-Le Sociologue, 1995, p169.
(8) Nous utilisons volontairement " enracinement ",
pour éviter
le débat épineux sur assimilation, insertion, intégration.
Même si de nos jours l’intégration est de plus en
plus conçue
comme une interpénétration et de fusion de groupes culturels
différents,
sur la base de dénominations communes. Cf à ce sujet,
Poutignat P. & Streiff J., Théories de l’ethnicité,
suivi de Les groupes ethniques et leurs frontières, de Barth
F., Paris, Ed. PUF, collection Sociologie, 1995, 270p. En France, le
Haut conseil à l’intégration,
définit l’intégration comme un : "processus
spécifique
par lequel il s’agit de susciter la participation active à la
société nationale
d’éléments variés, tout en acceptant la
subsistance de spécificité culturelles, sociales et morales,
en tenant pour vrai que l’ensemble s’enrichit de cette
variété et
de cette complexité ", cité dans le dossier " penser
l’intégration " Revue Sciences Humaines, n° 96,
de juillet 1999, p. 25. Joseph Roth considère que : " Le
plus haut degré de
l'assimilation devrait être celui où chacun, aussi étranger
qu'il fût, devrait le rester, afin de se sentir chez lui où il
se trouverait ". Croquis de voyage. Paris, Ed. Seuil, 1994.
(9) A titre
anecdotique, les Japonais ont tenté de favoriser la ré-émigration
des ressortissants d'origine japonaise, mais ces derniers n'ont pas
réussi à se
réintégrer dans la société de leurs aïeuls
; ils ont eu des difficultés à s'adapter au mode de vie
nippon et à la
langue.
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[Présentation
de l'intervenant] |
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