Entre protection des droits et mondialisation
Dynamiques migratoires marocaines : histoire, économie,
politique et culture
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Communication
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Johanna de Villers
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Quelle identité pour les descendants d’immigrés
marocains en Belgique?
Cette communication porte sur une recherche
en cours(1) ayant pour objet d’analyser les processus d’identification
et les stratégies identitaires à l’œuvre chez
les descendants d’immigrés marocains en Belgique. Je commencerai
par expliquer la genèse de ce projet: comment et pourquoi il
a émergé. Ensuite, je présenterai l’hypothèse
centrale qui guide cette recherche: celle de la double impossibilité d’identification.
Enfin, j’expliquerai à la fois l’intérêt
de ce type de recherche et ses limites en la resituant dans un contexte
plus large. N’ayant pas voulu alourdir le texte de toutes les
précautions théoriques, méthodologiques et conceptuelles
d’usage en sociologie, mon exposé pourra apparaître
parfois caricatural, réducteur ou tombant dans les excès
du subjectivisme…
Avant de commencer, je préciserai deux points fondamentaux.
D’abord, j’ai opté pour la désignation de "descendants
d’immigrés" au lieu de la dénomination
courante de "deuxième génération de l’immigration".
Cette référence à des générations
successives (numérotées!) suggère une continuité dans
l’immigration et je pense, au contraire, qu’il y a une
rupture(2) profonde entre la condition des parents immigrés
et celle de leurs enfants, même si cela n’abolit pas la
problématique
du lien filial. GUENIF SOUILAMAS, qui recourt également à la
notion de "descendants", rappelle qu’il est parfois
utile d’opérer des ruptures avec le lexique dominant,
ce qui permet d’apporter un éclairage nouveau sur l’objet.
Aussi, je la rejoins pleinement lorsqu’elle écrit :
"En guise de pansement terminologique, la notion de descendance
permet de rétablir la continuité généalogique
nécessaire à la construction de l’identité individuelle
et d’inclure les ruptures historiques ou narratives propres à toute
identité sociale en devenir."(3)
Ensuite, lorsqu’on parle de culture d’origine, ce terme
se rapporte aux parents immigrés et non à leurs enfants.
Les descendants d’immigrés n’ont pas de référent
culturel unique qui pourrait leur conférer une culture d’origine,
et c’est ce flou référentiel qui est au cœur
de notre problématique. La question de l’identité des
descendants d’immigrés (comme toutes les autres questions
sociologiques qui leur sont rapportées) est à comprendre
dans le contexte de la société d’immigration, c’est-à-dire
celui de la société où ils ont grandi, celle où ils
ont été socialisés, et cela même lorsqu’il
s’agit de parler de culture, d’interculturalité ou
de conflits de cultures, ces dimensions sont à comprendre dans
le contexte migratoire (qui englobe les dimensions historique, sociale, économique
et culturelle des processus migratoires).
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Genèse du projet de recherche |
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Je connaissais par cœur les conjugaisons des verbes "être" et "avoir",
mais je me trompais tout le temps quand il s’agissait
de les utiliser dans une longue phrase. Je compris qu’il fallait
se détacher
complètement du pays natal. Comment y arriver sans
déranger mes parents, sans
les renier?
Je ne pouvais tirer un trait et me trouver de plain-pied dans
les méandres
d’un
autre temps. Quelque chose me retenait; pourtant ma volonté était
forte.
[…]
Mes convictions religieuses s’étaient évanouies. Je croyais
en Dieu, mais pasà la manière de mes parents. Je lui parlais un peu en berbère,
un peu en français.
Je l’aimais et lui demandais chaque fois d’empêcher mes moitiés
de se battre.
(Tahar Ben Jelloun, Les yeux baissés,
pp.104 & 108)
Dans Les yeux baissés, Ben Jelloun nous raconte l’histoire d’une
fille d’immigrés marocains en France, du prix de sa réussite
scolaire qui va être à la fois la fierté de ses parents et
la cause d’une rupture progressive, profonde et douloureuse entre ses parents
et elle-même, fille de l’immigration.
C’est un constat analogue qui a suscité mon intérêt
pour la question identitaire. Il y a quelques années, j’ai
réalisé une
recherche (dans le cadre de mon mémoire de fin d’étude)
consacrée
aux trajectoires de filles d’immigrés maghrébins en
Belgique menant à la réussite d’études universitaires(4).
Alors que cette recherche était principalement axée sur la
réussite
scolaire, la question identitaire est apparue comme un élément
d’analyse incontournable. Si ces jeunes femmes démontraient
des trajectoires de vie relativement différentes, elles sont toutes
apparues en quête d’une identité multiple et
nouvelle. Elles partageaient
toutes le refus d’accepter le conformisme identitaire demandé d’abord
par leurs parents, ensuite par la société belge. Elles exprimaient
une double appartenance et, en même temps, aucune appartenance. Elles
refusaient toutes le choix d’une appartenance unique, elles étaient
en quête
d’une conciliation de leur double référence culturelle à travers
la recherche d’un nouveau cadre de référence. Dans
cette quête, elles n’étaient aidées ni par leurs
parents, ni par la société belge, soumises des deux côtés à des
injonctions paradoxales (" double bind "). Je présenterai
quelques résultats de cette recherche qui ont mené à ce
constat en les illustrant d’extraits d’entretiens tirés
de mon mémoire.
L’injonction
paradoxale parentale
D’un côté, ces jeunes femmes témoignaient
du fait que leurs parents désiraient qu’elles demeurent
proches d’une
identité féminine traditionnelle, et cela même
lorsqu’ils
soutenaient leur réussite scolaire (soutien obtenu dans la plupart
des cas). Or, ce soutien scolaire révélait finalement
un "choix
impossible"(5) dans le
chef de leurs parents. Ce choix impossible apparaissait clairement à travers
les exigences contradictoires ("injonction
paradoxale") émises par leurs parents : d’un côté,
ils demandaient à leurs filles de réussir leurs études,
de s’insérer dans la société et, de l’autre,
ils leur demandaient de ne pas oublier d’où elles venaient,
leur culture, leur religion, ils leur demandaient d’agir en respectant
(dans une plus ou moins large mesure) le modèle "arabo-musulman"(6) en
ce qui concerne la sexualité, le mariage, la maternité,
le respect des exigences parentales. Cependant, pour réussir
leurs études
et en raison de cette réussite, ces jeunes femmes sont apparues
comme devant affronter la nécessité d’opérer
des choix identitaires et culturels, choix qui les amenaient à devenir
autres de ce qu’étaient
leurs parents et de ce qu’ils avaient projeté pour elles.
Ainsi, les parents réalisaient a posteriori qu’ils avaient
fait un choix impossible : investir dans la réussite scolaire
de leurs filles, c’était
permettre à celles-ci de devenir autres, de devenir des enfants
dans lesquels ils ne se reconnaissaient plus entièrement, des
enfants d’ici. Cependant,
il semblait impossible à ces jeunes femmes de refuser l’héritage
parental sans ressentir de la culpabilité, de là la difficulté d’assumer
leurs propres choix et la nécessité de se réapproprier
d’une
manière ou d’une autre une part de cet héritage
afin de maintenir le lien filial.
A titre d’exemple, je citerai les propos d’une jeune femme,
fille d’immigrés marocains, que j’ai nommée
Souad(7). Elle explique ce difficile va
et vient entre l’auto-réalisation
et la réappropriation des origines parentales, le va et vient
entre deux univers de référence, la nécessité de
devenir autre chose que ce qu’étaient les parents pour s’inscrire
ici dans la société :
"La culpabilité... mais c’est aussi tout un processus, la
culture du pays, la culture de ses parents, c’est quelque chose qu’on
n’oublie pas, qui est toujours là, il faut apprendre avec les années à la
relativiser et à beaucoup mieux l’accepter et accepter qu’on
ait fait des choix et assumer ces choix aussi [...]. On est ce qu’on appelle
la génération sacrifiée, en fait on fait le relais entre
nos parents et la génération suivante, c’est vrai que c’est
une position qui est très difficile à assumer parce que c’est
nous qui sommes porteurs de certaines valeurs et il n’est pas toujours évident
de savoir si j’ai fait le bon choix au niveau des valeurs que je porte
et que je transmettrai à mes enfants et mes petits-enfants. [...]. C’est
tout l’acquis culturel, c’est tout ce mélange, cet amalgame,
on ne sait plus où on en est, et à chaque démarche, on se
sent coupable parce qu'on a l’impression qu’on les a abandonnés,
[...] parce qu’on les laisse seuls et qu’on est en train de faire
des démarches qui a priori sont nécessaires pour pouvoir avancer,
pour pouvoir parvenir à un certain niveau [...], c’est une coupure
qui doit être assez large pour mieux reprendre par après, pour reprendre
sur de nouvelles bases qui seront aussi les tiennes et plus [uniquement] les
leurs [...], ça c’est important parce qu’avec les leurs, t’es
comme démunie, il te manque quelque chose, t’as pas assez d’armes,
t’as pas de substrat à toi, personnel [...] et le fait de prendre
distance ça te permet de le créer, de le mettre en place. [...].
Pendant mon adolescence, j’ai idéalisé la culture occidentale,
[...] j’avais tendance à rejeter tout ce qui était de mon
milieu d’origine au profit de l’autre milieu, [...] j’en suis
peut-être arrivée à un stade où j’ai fait le
tour du deuxième cadre de référence [...], maintenant, il
est temps que j’aille revoir et relativiser ce qui se passe chez moi [...],
c’est un retour aux sources [...], c’est important pour pouvoir faire
cette espèce de synthèse".
Les propos de Nedjma, qui a bénéficié d’un
soutien paternel inconditionnel à sa réussite scolaire,
apportent un autre point de vue sur cette question. Nedjma m’a
parlé du temps nécessaire à se "désaliéner" des
exigences parentales ; elle s’est d’abord mariée
avec un homme d’origine marocaine – ce qui pour elle était
une manière
de partir de chez ses parents "par la grande porte" –,
puis ils se sont séparés, elle n’est pas revenue
vivre chez ses parents et elle partageait en secret, à l’époque
de l’entretien,
sa vie avec un "Belge".
"Parfois j’ai l’impression de ne pas encore vivre,
c’est
comme si c’était des trucs suspendus parce que, de nouveau,
s’il
y avait le côté double vie quand j’étais
chez mes parents, maintenant ça continue, [...], on se guérit
avec l’âge
et les gens qu’on rencontre mais avant c’était assez
dur. [...]. Il y a la culpabilité, le sens de la faute ou le
bien et le mal, et c’est pas quelque chose dont tu sors indemne,
il faut le temps de te refaire par rapport à ça."
Par rapport à son père, elle évoque clairement
le "choix
impossible" qu’il a fait à son encontre :
"[Mon père...], c’est comme s'il avait été dupé,
[...] il a misé sur moi et quelque part finalement même si j’ai
fait ce qu’il avait envie au niveau études ou profession, à côté de ça,
dans la vie, il trouve ça dommage que j’aie épousé moi
le garçon que j’avais envie d’épouser [...] et puis
qu’après, de toute façon, je ne revienne pas à sa
loi à lui."
L’injonction paradoxale sociale
De l’autre côté, ces jeunes femmes avaient à affronter
le message contradictoire dispensé par la société belge,
un message partagé entre une attitude de stigmatisation
des migrants (et de leurs descendants) et un discours d’intégration
les invitant à devenir
belges. Elles ressentaient cette forme d’incompréhension à travers
cette question: comment est-il possible de faire des études
universitaires tout en gardant certains liens avec la culture du
pays des parents ?
Dounia, fille d’immigrés algériens, m’a
parlé de
cette forme d’"arrogance occidentale" qui tend à imposer
une représentation de la culture "occidentale" comme étant
la "culture" par excellence, celle à laquelle
il est incompréhensible
de ne pas adhérer pleinement. Elle, qui avait dû littéralement
se battre contre ses parents pour faire des études universitaires,
s’est
exprimée dans ces termes:
"Je dirais [que je suis] ni Belge, ni Algérienne, non,
mais finalement un peu comme les Noirs américains, c’est-à-dire
autre chose [...]. Je crois que l’immigration est là pour
construire une autre culture qui ne soit ni une culture belge, ni une
culture typiquement algérienne
mais en tout cas un carrefour de deux civilisations qui sont
extrêmement
différentes mais qui sont très proches aussi, [...]
autre chose [...] qui allie un peu peut-être l’individualisme
au collectivisme arabe [...]. [La deuxième génération]
c’est une génération
qui va avoir à construire autre chose [...]. Ça
ne m’intéresse
pas de savoir si je me sens plus Algérienne ou si je me
sens plus Belge, [...] j’ai des affinités par rapport à certaines
conceptions et pas d’autres. [...] pas mal de Belges me
considèrent comme étant
une Belge, ce que je refuse, [... il y a] cette espèce
d’arrogance
qui fait que dès qu’on a choisi une manière
de vivre qui est autre, pour eux, on est tombé de l’autre
côté,
c’est-à-dire qu’on a épousé la
culture occidentale [...] qui d’emblée est supérieure à l’autre".
Ainsi, chez la plupart de ces femmes, nous avons perçu une
forme d’exaspération
face cette question empreinte d’incompréhension: Comment
des jeunes femmes diplômées de l’université, "intellectuelles",
peuvent-elles ne pas adhérer entièrement aux valeurs "occidentales"?
Soraya, fille d’immigrés marocains, titulaire d’un
diplôme
de pharmacie, m’a parlé des difficultés qu’elle
rencontrait liées au port du foulard:
"C’est comme si être intellectuelle et faire des études, ça
voulait dire oublier sa religion […] alors que c’est
tout à fait
compatible."
Se construire autrement…
Ces jeunes femmes sont donc apparues comme tiraillées entre
des exigences et des attentes largement contradictoires: respect de la
religion et des traditions,
conformité à une identité féminine,
réussite
sociale, intégration sociale sur un fond d’assignation à la
différence. Face à la double injonction paradoxale,
ces jeunes femmes affrontaient la difficulté de construire
de nouvelles formes identitaires et culturelles qui ne soient
ni celles héritées de leurs parents,
ni celles acquises dans la société belge. Via leur
double socialisation (la socialisation familiale et la socialisation
extra-familiale, principalement
scolaire), ces jeunes femmes avaient incorporé deux mondes
significatifs pour elles, mais cependant inconciliables sur certains
points (notamment sur
ce point essentiel des rapports hommes-femmes). Ainsi, la situation
de ces jeunes femmes ne pouvait être décrite que
par des ambivalences, la nécessité de
concilier des exigences parfois contradictoires par le recours
aux compromis, à la
double vie, à des choix parfois douloureux parce qu’ils
creusaient le fossé entre parents et enfants. Si leur
projet de réussite scolaire
pouvait satisfaire à la fois les exigences parentales
et les normes sociales, d’une part, les implications de
cette réussite n’étaient
pas toujours faciles à faire accepter à leurs parents
(par exemple, le choix de vivre seule et autonome) et, d’autre
part, cette réussite
n’impliquait pas nécessairement le "moulage" dans
une identité féminine socialement attendue (par
exemple, être
diplômée de l’université tout en portant
le voile).
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La double impossibilité d’identification |
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Ce sont ces constats qui ont motivé l’intérêt de poursuivre,
dans le cadre d’une thèse de doctorat en sociologie, la recherche
sur cette problématique identitaire en m’intéressant à une
population à la fois plus diversifiée (incluant notamment la différence
de genre et la variabilité des trajectoires scolaires) et mieux ciblée
(uniquement l’immigration marocaine et l’agglomération de
Bruxelles). La démarche adoptée étant celle d’observer
l’impact de la variabilité des trajectoires de vie sur les modalités
de construction identitaire.
Pourquoi plus diversifiée? La plupart des recherches sur descendants
d’immigrés prennent pour objet soit les femmes, soit les hommes,
soit une partie spécifique de cette population (ceux qui poursuivent
des études
universitaires, les jeunes des quartiers ou des banlieues, etc.), soit une
question sociale particulière (la réussite scolaire, la religion,
le mariage, etc.). Ce type d’approche, même s’il contient
les précautions
méthodologiques d’usage (les résultats ne valent que
pour la population observée), porte le risque de présenter
des résultats
fort dichotomiques. A la lecture des nombreuses recherches sur les jeunes
issus de l’immigration maghrébine, il ressort par exemple que
les filles souffrent plus du conflit culturel (i.e. contraintes familiales…)
tandis que les fils souffrent plus de la domination sociale (i.e. racisme,
stigmatisation…); ce type de résultats, s’il correspond
sans doute à une
certaine réalité, tient peut-être aussi à la manière
dont sont construites les enquêtes(8).
Pourquoi mieux ciblée? Cette recherche ne concerne que l’immigration "marocaine".
La raison principale de cette restriction est que, en Belgique, cette immigration
est l’objet de représentations sociales particulières
et très négatives. Les immigrés marocains et leurs
descendants sont fortement stigmatisés et ethnicisés(9) (avec
les effets du racisme et des discriminations). La figure de l’immigré tend
ainsi à se
focaliser sur les "Marocains" (et les "Turcs" dans
une moindre mesure)(10).
En m’inspirant entre autre des travaux de DUBET(11) et
de SAYAD, et en m’appuyant
sur les résultats de la précédente enquête,
j’ai
défini une hypothèse principale qui sert de fil conducteur à l’ensemble
de cette recherche sur la question identitaire: c’est l’hypothèse
d’une double impossibilité d’identification
dans le chef des descendants d’immigrés marocains.
L’élaboration
de cette hypothèse repose sur trois propositions:
1) La première impossibilité d’identification
implique qu’ils
ne peuvent complètement s’identifier à leurs parents
de même
qu’ils ne peuvent fondamentalement échapper à la
socialisation familiale et qu’ils ne peuvent, en outre, échapper
totalement aux logiques de la filiation (en regard principalement de
la dimension ontologique
de l’identité). Cette première impossibilité est à relier à l’inscription
de ces jeunes dans une histoire migratoire et aux effets de l’injonction
paradoxale parentale ("Réussissez dans la société tout
en demeurant des Marocains, musulmans, fidèles à la tradition…").
Comment s’identifier à des parents qui ont grandi dans
un contexte socio-historique complètement différent et
qui, en outre, émettent à l’égard
de leurs enfants des exigences impossibles à satisfaire ?
2) La seconde impossibilité d’identification implique
qu’ils
ne peuvent pleinement s’identifier aux modèles proposés
dans la société d’accueil de même qu’ils
ne peuvent fondamentalement échapper à la socialisation
extra-familiale (scolaire/sociétale)
et qu’ils ne peuvent, en outre, totalement la rejeter (en accord
principalement avec la dimension pragmatique de l’identité).
Cette seconde impossibilité est
largement liée à l’ethnicisation des rapports sociaux
et l’injonction paradoxale sociétale ("Intégrez-vous
dans la société, devenez comme des Belges, mais vous
serez toujours considérés comme des immigrés,
des Marocains…"): ces descendants d’immigrés
appartiennent à un
groupe ethnicisé et
socialement dominé, ce que d’aucuns nomment une "minorité visible".
Comment s’identifier à une identité qu’on
ne saurait nous reconnaître?
3) Cette double impossibilité d’identification confronte les descendants
d’immigrés marocains à la nécessité de reconstruire
de nouvelles formes identitaires par la mise en œuvre de toute une série
de maniements et de stratégies identitaires. Néanmoins, si ces
deux identifications sont impossibles, il n’en reste pas moins que les
effets de la double socialisation (identification) sont manifestes : nul n’échappe
totalement aux effets des procès de socialisation auxquels il est soumis.
Les descendants d’immigrés sont donc le produit
paradoxal de cette double impossibilité d’identification et c’est en partant
de là que l’on peut comprendre les processus identitaires qui les
touchent.
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Un "bricolage identitaire" nécessaire
mais non spécifique… |
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Les descendants d’immigrés sont donc confrontés,
d’une
part, à l’inadéquation et aux paradoxes des modèles
identificatoires parentaux et, d’autre part, au manque d’attrait
et aux ambiguïtés des modèles identificatoires proposés
dans la société d’immigration. Mais les contradictions
et paradoxes identitaires engendrés par la double socialisation, familiale
et scolaire/sociétale, ne touchent pas les seuls descendants d’immigrés.
Cependant, dans le cas des descendants d’immigrés ces contradictions
et paradoxes sont particulièrement marqués et cette situation
les engage, peut-être encore plus que les autres, dans une situation
d’indéfinition
identitaire et donc de nécessaire métissage et/ou bricolage
identitaire. Pour paraphraser DUBET, disons que si les descendants d’immigrés
ne sont pas une figure spécifique de ce métissage, ils en sont
sans doute la figure la plus aiguë. Or, ce bricolage identitaire peut
s’opérer
dans l’espace de socialisation intra-générationnel. Ce
qui implique de considérer dans l’analyse les convergences identitaires
au sein d’une même génération d’âge,
ainsi que les phénomènes culturels propres à la jeunesse.
Prenons l’exemple du Hip Hop. Pour les observateurs de ce mouvement
(12), les descendants d’immigrés
qui y participent ne se distinguent pas fondamentalement des autres jeunes,
ils s’inscrivent
dans la culture Hip-Hop qui puise autant dans le local (la banlieue,
le quartier,
la zone, l’expérience sociale…)
que dans l’international (la culture Hip-Hop diffusée internationalement
mais née et ancrée aux Etats-Unis). Si je conçois
que la saisie des enjeux identitaires qui se jouent dans l’intra-générationnel
est fondamentale, je demeure convaincue que la problématique de
la filiation demeure incontournable. Je pense par exemple à ce jeune
rappeur bruxellois, bien connu de la scène du Hip-Hop en Belgique,
qui m’a expliqué sa
recherche d’un équilibre entre trois références
pour lui fondamentales la culture Hip-Hop, ses parents (immigrés
originaires de Casablanca en l’occurrence) et l’islam, sans
parler de son évidente
inscription dans les quartiers où il a grandi et où il continue à vivre.
Ainsi, sur le thème du mariage, il m’a tenu les propos suivants
qui me semblent bien témoigner de ce bricolage identitaire:
"Moi, je vais te dire honnêtement, j’ai toujours voulu
faire un mariage mixte parce que je pense que c’est un double apport
pour les mômes, tu vois. Le seul truc, tu vois, – ça
il y en a qui comprennent pas et je trouve ça exaspérant
des fois – c’est
que j’ai juste envie que ma femme soit de même conviction
que moi, c’est tout, c’est parce que j’estime que c’est
important […]. C’est le choix que j’ai envie de faire,
comme je pourrais choisir une blonde ou une brune et ça fera pas
de moi quelqu’un
de moins ouvert. Je trouve que c’est important, tu vois, si je
prie, j’ai
envie de prier avec celle que j’aime et ceux qui sont mes gosses,
tu vois. […]. Je suis sorti avec une Italienne, je me serais bien
mariée
avec elle, parce qu’elle est petite, elle est gentille, et je me
dis, ça
me tue, parce que moi je suis KO de l’Italie, je suis KO de leur
nourriture, de leur culture, de leur langue… Et le premier flirt
qu’on a eu,
la première question qu’elle m’a posée "Et
quoi, nos enfants, ils devront être musulmans?", j’ai
rigolé et
tu sais qu’est-ce que j’ai répondu? J’étais
soûl, comme un con je lui ai fait "Non, du moment qu’ils
sont Hip Hop", ce qui est vraiment pas vrai."
Par ailleurs,
la quête d’identité n’est pas spécifique
aux seuls descendants d’immigrés parce qu’elle s’inscrit
dans une évolution socio-historique générale,
ce que d’aucuns
qualifient de "crise d’identité"(13) des
sociétés
occidentales. Cette crise tient notamment à cette "révolution
identitaire" qui fait que les identités ne sont plus systématiquement
héritées, la diversification et la multiplication des
ensembles socialisateurs ont changé les donnes en matière
d’identification: le primat des identifications pour autrui (prescription
identitaire) a été supplanté par
celui des identifications pour soi (souscription identitaire). Il s’agit
plus précisément d’un renversement normatif: la
valeur sociale aujourd’hui prédominante est celle du choix
identitaire sans pour autant que les effets de la prescription ou l’assignation
identitaire aient totalement disparus(14).
Si la prédominance
de cette valeur de choix n’empêche
pas les déterminants sociaux de jouer, ils joueront d’une
autre manière. Prenons le cas de l’appartenance religieuse:
si la transmission filiale de la religion n’est plus automatique,
il demeure néanmoins
que la famille demeure le premier lieu où se transmet l’appartenance
religieuse; cependant celui qui affirme être de telle croyance
parce que ses parents le sont va être moins reconnu dans sa conviction
religieuse que celui qui affirme avoir recherché la "foi" par
lui-même, à travers
un cheminement personnel. C’est dire que les notions de choix,
de réalisation
personnelle ont supplanté la norme d’acceptation des logiques
de l’héritage. Rappelons aussi que la généralisation
de l’accès à l’enseignement a contribué à bouleverser
l’ordre traditionnel des successions familiales, de la transmission
de l’héritage et des identités d’une génération à l’autre:
l’avenir de chacun dépend autant du verdict des institutions
scolaires que de l’héritage familial (même si celui-ci
a un impact certain sur le déroulement des trajectoires scolaires).
Ainsi, les bouleversements dans les logiques d’identification
qui apparaissent dans l’immigration
ressemblent fort à ceux qui se jouent dans le cadre de la mobilité sociale
(ascension/déclassement), où des conflits peuvent surgir
entre la classe d’origine et celle d’aboutissement. Le
thème des "contradictions
de l’héritage", du désordre des successions
est plus que jamais un outil de compréhension des processus
d’identification
qui se jouent dans l’immigration ou ailleurs(15).
Enfin, partout dans le monde et dans nos sociétés émergent
des revendications, voire des conflits, qui en appellent à l’identité (religieuse,
ethnique, culturelle, nationale, régionale, professionnelle, sexuée…).
La problématique identitaire est désormais une grille de lecture
incontournable des nouvelles questions sociales mais, dans l’analyse, il
ne faut jamais perdre de vue le fait que l’identité est toujours
une construction, un découpage social de la réalité qui
cache des enjeux historiques, sociaux, économiques, politiques ou symboliques…
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Notes
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(1) Cette recherche est menée
dans le cadre d’une thèse de doctorat en sociologie, sous
la direction du professeur Claude JAVEAU, dont le titre exact est: "Analyse
des processus différentiels d’identification et des stratégies
identitaires à l’œuvre chez les descendants d’immigrés
marocains en Belgique".
(2) Je fais ici référence à une rupture de condition socio-historique
et non à une rupture dans la filiation.
(3) GUENIF SOUILAMAS N., Des "beurettes" aux
descendantes d’immigrants
nord-africains, Grasset/Le Monde, Paris, 2000, p.43.
(4) Cette enquête, basée sur la
méthode biographique, fut
réalisée
pour mon mémoire de licence en Sciences Sociales [DE VILLERS J., La
reproduction impossible: devenir universitaire lorsqu’on est fille d’immigrés
maghrébins, Mémoire de licence en Sciences Sociales, Université Libre
de Bruxelles, 1996, Ronéo].
(5) SAYAD A., "Les enfants illégitimes
(deuxième partie)",
Actes de la recherche en sciences sociales, n∞26-27, mars-avril 1979,
pp. 117-132.
(6) Je ne discuterai pas ici de la pertinence
ou non de parler en terme de "culture
occidentale" et de "culture arabo-musulmane", j’utiliserai
ces raccourcis lexicaux pour les besoins de cette présentation.
(7) Afin de garantir l’anonymat, tous
les prénoms cités dans
cet article sont fictifs.
(8) Il n’existe pas, à ma connaissance,
d’études
qui traitent directement de la situation des fils au sein même de la
famille immigrée
maghrébine alors qu’il existe différentes études
de ce type concernant les filles [par exemple: SAYAD A., "Les enfants
illégitimes",
Actes de la recherche en sciences sociales, n°25, janvier 1979,
pp. 61-81 (première partie) et n°26-27, mars - avril 1979, pp. 117-132
(deuxième
partie); LACOSTE-DUJARDIN C., Yasmina et les autres de Nanterre et d’ailleurs.
Filles de parents maghrébins en France, Editions La Découverte,
Paris, 1992].
(9) L’ethnicisation des représentations sociales et des rapports
sociaux qui y sont liés exprime le recours à des attributs ethniques
tangibles ou fantasmés (origine nationale, religieuse, culturelle, linguistique…)
mais à haute valeur symbolique qui participent au processus de différentiation
sociale. L’ethnicisation (et la référence à des
attributs ethniques) ne présuppose en rien l’existence d’ethnie,
elle renvoie à la production sociale de l’ethnicité.
(10) Précisons encore que cette enquête concerne une population
ayant aujourd’hui atteint l’âge adulte – il s’agit
donc d’enfants de migrants arrivés dans la première phase
de l’immigration
marocaine en Belgique (celle qui débute dans les années soixante
et qui prend fin avec le début de la crise de 1974). Plus concrètement,
j’ai réalisé une enquête de terrain reposant principalement
sur la méthode biographique, c’est-à-dire le recueil et
l’analyse
de récits de vie (dont le traitement est en cours).
(11) Notamment : DUBET F., La galère. Jeunes en survie, Fayard, Paris,
1987.
(12) Tels LAPIOWER A., Total respect. La
génération Hip-Hop en
Belgique, Fondation Jacques Gueux - EVO, Bruxelles, 1997 ou VULBEAU A., "Avenir
des origines et invention des racines", in Cultures et Sociétés,
n°5, mai 1995, pp. 49-56.
(13) DUBAR Cl., La crise des identités. L’interprétation
d’une
mutation, PUF, Paris, 2000.
(14) L’assignation identitaire reste particulièrement
marquée
pour les descendants d’immigrés qui portent de par leur nom ou
leur physique des "marqueurs identitaires" qui les enferment, par
le regard d’autrui, dans une identité pré-supposée.
(15) BOURDIEU P., "Les contradictions de
l’héritage",
in BOURDIEU P. (s.l.d.), La misère du monde, Seuil, Paris, 1993, pp.
711-717.
[Présentation de l'intervenant] |
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