Entre protection des droits et mondialisation
Dynamiques migratoires marocaines : histoire, économie,
politique et culture
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Communication
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Antoine Dumont
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"Quel mouvement associatif pour les immigrés marocains
en France?"
Introduction
Cette intervention est basée sur des exemples et une dizaine
d’entretiens tirés de mon enquête de terrain, ainsi
que sur la rare littérature existante sur le sujet. Cet exposé pourrait être
le début d’un bilan de la vie associative des Marocains
en France, l’occasion d’en dégager les spécificités,
de pointer des différences avec les associations de migrants
d’autres nationalités. Cependant, il souligne plus de
problèmes théoriques qu’il ne présente de
résultats empiriques, car mon enquête est loin d’être
achevée. Je commencerai par définir les associations
concernées. Puis je présenterai les deux hypothèses
de mon travail : la première porte sur les référents
de l’action associative et la seconde sur l’existence d’un
mouvement associatif des immigrés marocains en France.
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Qu’entend-t-on lorsque l’on
parle d’associations
d’immigrés marocains en France? |
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Dans mon travail de thèse, cette définition
est restreinte : est qualifiée de marocaine une association dont
les fondateurs sont en majorité des Marocains, ayant émigré,
et qui comporte une majorité d’adhérents d’origine
marocaine. Au-delà de ce critère de nationalité,
il y a celui qui concerne les territoires et les actions de l’association.
Ces deux derniers éléments doivent avoir un rapport, même
indirect, avec le Maroc : de l’enseignement de l’arabe à l’envoi
de médicaments en passant par les démarches auprès
des consulats ou la célébration de fêtes marocaines.
Cette définition réunit donc un critère de nationalité et
un critère de nationité, c’est-à-dire de " marocanité ",
les deux termes n’étant pas synonymes. La nationalité marocaine,
catégorie juridique, est un attribut de l’individu, tandis
que la " marocanité " est attachée au collectif,
elle est l’expression d’un sentiment d’appartenance.
Autrement dit, la nationalité est innée (naissance),
acquise ou accordée (naturalisation), tandis que la marocanité est
construite par le groupe.(1) Ce terme écarte une vision fixiste
des choses, qui prendrait la nationalité des membres d’une
association pour seule variable de leur engagement. La question se
pose alors de savoir
si la marocanité est synonyme d’ethnicité marocaine.
J’ai tranché, provisoirement, en rattachant la marocanité au
travail de reconstruction identitaire opéré par le groupe,
ici à travers la forme associative, alors que l’ethnicité est à la
fois collective et individuelle.
Mes recherches consistent donc, non à étudier la vie
associative des immigrés marocains, mais à analyser leur
participation associative au sein de groupements se réclamant
d’une marocanité.
L’association étant définie juridiquement par l’adhésion
volontaire et l’existence de buts communs (article 1er de la
loi du 1er juillet 1901), n’y a t-il pas là une contradiction,
entre la volonté individuelle et l’origine nationale ?
Entre la liberté de choisir et la fixité des origines
?
Cette contradiction(2) dans l’association,
entre dimensions contractuelle et communautaire, ou entre appartenances
primaires et secondaires,
est bien connue dans la sociologie associative. Elle a longtemps servi
de justification à l’interdiction
des associations au XIXème siècle, puis à celle
des associations d’étrangers entre 1939 et 1981. Depuis
le 9 octobre 1981, nous pouvons dire que cette contradiction s’est
inscrite dans la loi : la conception contractualiste de l’adhésion
associative coexiste avec des pratiques qui peuvent sembler communautaires,
car fondées
sur les appartenances primaires de individu, relevant de la sphère
privée (famille, sexe, âge, ethnie, religion) ou publique
(village d’origine, voisinage, etc.).(3)
De là à parler de communautarisme, il y a un pas : pour
un Marocain qui vient d’arriver en France, la probabilité d’adhérer à une
association dite " marocaine " reste faible. Selon la Fondation
Hassan II, il existerait 600 associations marocaines en France. En
sachant que la population marocaine en France s’élève à 850
000 personnes environ, le rapport entre le nombre d’associations
et celui d’immigrés marocains serait de 1 sur 1400 environ.
Il n’y a donc pas d’adhésion massive des Marocains à ces
associations. Et étant donné que 39,6 % [CREDOC, 1999] à 43%
[INSEE, 1998] des personnes résidant en France sont membres
d’au
moins une association, il faut prendre en compte l’adhésion
des Marocains à d’autres types d’associations :
celles sans référence nationale, culturelle ou géographique,
telles que les associations de parents d’élèves,
les clubs de sports ou les associations anti-racistes. Il faut aussi étudier
de plus près les autres référents des associations
qualifiées ici de " marocaines " pour comprendre ce
qui poussent les individus à y adhérer.
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Quel(s) référent(s) à l’action
des association d’immigrés marocains en France? |
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Une différence peut être faite entre associations primaires
et secondaires, c’est-à-dire selon les appartenances qu’elles
valorisent. L’association Attacharouk (Gennevilliers), est à ce
titre une association primaire, qui regroupe depuis 1995 les ressortissants
du village de Kasbah Aït Harbil (région de Tata) ; son président
a participé à la création du réseau d’associations
Immigration développement démocratie en 1998-1999. Deux autres
exemples d’associations primaires sont celle des parents et de la
famille marocaine pour le dialogue et l’intégration (Poitiers)
et celle de la communauté marocaine de Bellevue (banlieue nantaise)
créée en 1997. Cette dernière est une petite structure
qui n’agit qu’à l’échelle du quartier,
même si des projets d’échanges avec le Maroc sont en
cours. Malgré son nom, l’Association de la communauté marocaine
de Bellevue ne regroupera jamais tous les Marocains du quartier, même
si ses dirigeants le souhaiteraient. Le sentiment d’appartenir à une
communauté culturelle, d’être de nationalité marocaine
et de se sentir habitant, voire citoyen, du quartier de Bellevue sont les
trois critères de l’adhésion, mais ils sont loin d’en épuiser
le sens. Ils sont nécessaires sans être suffisants. C’est
pourquoi étudier cette association de près, dans son discours
et dans ses activités, permet de mieux comprendre ce qu’elle
apporte à ses membres (et inversement) et ce qu’elle ne peut
leur apporter, qui pourrait expliquer les non-adhésions. Outre l’expression
des appartenances primaires (à la culture marocaine, au pays d’origine,
au quartier), cette association peut simplement apporter la chaleur de
la solidarité, la sécurité psychologique, le sens
de l’entraide, etc. Le sens donné à l’action
collective est en réalité inépuisable.
Les associations secondaires d’immigrés marocains sont
moins nombreuses. Chez elles, les critères d’adhésion
sont à la
fois liés à l’origine nationale (ou géographique)
et à la fonction sociale. Parmi elles, je citerai l’Association
des diplômés marocains des études supérieures
(Lille) et l’Association des mineurs marocains du Nord (Douai).
L’Association
des travailleurs marocains de France (ATMF) faisait aussi partie de
cette catégorie à l’époque où elle
menait surtout des activités syndicales. La coexistence primaire/secondaire
caractérise
donc la forme associative mais aussi le contenu, la définition
de telle ou telle association. Ceci n’est pas propre aux associations
d’immigrés : la plupart des associations secondaires essaient
de créer de la primarité via la sociabilité entre
adhérents : elles favorisent l’interconnaissance par des
réunions
et des fêtes ; elles étendent la réciprocité par
une rotation des tâches, un partage des carnets d’adresses
; elles encouragent le don par le bénévolat. Tout cela
améliore
la convivialité et la coopération au sein d’un
groupe réuni sur une base professionnelle ou statutaire. La
spécificité des
immigrés serait que leurs associations veulent non pas créer
mais recréer une primarité préexistante, celle
vécue
dans le pays d’origine avant la migration.
Cette reconstruction identitaire est intéressante à analyser.
Après des décennies d’immigration et l’installation
définitive de Marocains en France, pour quelle(s) raison(s)
y a t-il subsistance voire résurgence d’associations se
définissant
par un sentiment d’appartenance nationale, c’est-à-dire
par leur marocanité ? On peut faire l’hypothèse
que des intérêts communs sont partagés par les
Marocains de France au-delà des différences de sexe,
de génération,
de richesse ou de lieu de résidence. Il est vrai qu’une
série
de difficultés leur sont communes : l’insuffisante représentation
consulaire, les difficultés administratives lors des retours,
l’application
du code du statut personnel en France, la montée du racisme,
l’enseignement
de la langue d’origine aux enfants, etc. Mais en observant les
actions associatives, on se rend compte qu’une minorité d’entre
elles concerne la défense de tels intérêts. Par
contre, il existe d’autres " buts communs ". La défense
d’intérêts peut être remplacée par
la conquête
de nouveaux droits en France (civils, politiques, sociaux), ce qui
est le cas pour l’Association des travailleurs maghrébins
de France (ATMF). La lutte pour les droits de l’homme ou le rôle
des immigrés dans le développement du Maroc sont deux
autres référents associatifs qui prennent de l’importance
au sein de cette immigration.
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Y a-t-il un mouvement associatif des immigrés
marocains en France? |
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L’une des questions initiales de mon travail de thèse
est de savoir s’il existe un mouvement associatif marocain en France.
Ce terme signifie que les associations qui le composent sont porteuses
de revendications auprès des pouvoirs publics, qu’elles
peuvent à certains
moments parler d’une seule voix et, qu’enfin, elles sont
un minimum capable de s’organiser à cette fin, à savoir
: qu’il existe un pôle structurant et coordonnant leurs
actions revendicatives, un pôle qui soit davantage qu’un
point dans un réseau associatif, qui soit capable d’impulser
des actions collectives interassociatives et qui soit inscrit de manière
permanente dans l’espace d’accueil, contrairement à un
collectif regroupé sur un problème précis (par
exemple, les deux collectifs pour le droit de vote des M.R.E. aux élections
législatives
de septembre 2002).
A première vue, ce pôle pouvait être l’Association
des travailleurs marocains de France (ATMF) : créée il
y a plus de 20 ans, cette association fonctionne effectivement de manière
fédérale, avec 15 sections, qui sont plutôt situées
en région parisienne, dans le Nord et l’Est. Ses adhérents
se comptent par centaines, chaque section en comptant 44 en moyenne4
et leurs actions sont très diversifiées. Enfin, l’ATMF
s’est elle-même longtemps définie comme une organisation
au service des intérêts des Marocains de France. Cependant,
quelques éléments récents contredisent cette définition
de l’ATMF comme pôle central d’un hypothétique
mouvement associatif marocain. Au VIIème congrès (2000),
l’ATMF a en effet substitué au référent
marocain celui de maghrébin, dans ses statuts et ses orientations.
Dans la pratique, l’ATMF semble aussi vouloir s’inscrire
davantage dans le mouvement social en général.
Au-delà de ce fait précis, d’autres tendances
vont à l’encontre
de la constitution d’un pôle associatif marocain fédérateur.
J’ai ainsi constaté, dans mon enquête à Nantes,
que les petites associations de quartier ignorent parfois l’existence
de l’ATMF. Par exemple, lorsque je posais la question à un
responsable de l’Association culturelle marocaine du Sillon de
Bretagne (ACMSB), il me répondit par la négative, alors
que son association, créée en 1983, est presque aussi
vieille que l’ATMF.
Il y a donc une certaine segmentation spatiale de l’action associative
(l’ATMF n’a eu qu’épisodiquement une section à Nantes),
une tendance renforcée par la décentralisation, qui conduit
les associations à s’identifier plus à leur territoire
d’action qu’à leurs objectifs ou à leurs
projets. Là encore, cela peut être discuté : plusieurs
territoires peuvent être articulés par l’individu
dans son engagement associatif. Reste qu’au niveau de l’association,
il y a des contraintes d’efficacité et de visibilité qui
la conduisent à privilégier
une échelle d’action. Enfin, ce phénomène
de " retour
au local " se double parfois d’une sectorialisation dans
le cas d’associations spécialisées. Par exemple,
une association s’occupant de développement local au Maroc
aura plus de relations avec les autres acteurs de ce champ (ONG, bailleurs
de fonds, etc.) et
avec la population concernée au Maroc qu’avec des associations
d’autres immigrés marocains agissant dans d’autres
domaines.
Voici un exemple d’identification d’une association à son
territoire et à son champ d’action, à propos des
anciens combattants marocains. Une trentaine d’entre eux est
arrivée à Nantes
en 1999. Leur but était d’obtenir du gouvernement français
une revalorisation de leurs pensions. Ils ont été hébergés
dans un foyer Sonacotra, avec la DDASS pour seul interlocuteur. L’association
qui les a le plus aidé n’est pas, malgré ce que
je supposais, l’une des trois identifiées comme " marocaines " dans
la ville, mais l’association Français-immigrés
44, dont j’ai rencontré le président. Celui-ci
est bien d’origine marocaine, mais son association concerne toutes
les nationalités
et sert un peu de levier auprès des autorités municipales
pour débloquer des situations, notamment en matière de
logement. Comme elle a un relais dans le quartier où est situé le
foyer Sonacotra où la DDASS avait logé ces anciens combattants,
elle a appris leur présence assez tôt et les a pris en
charge. Voici un extrait de l’entretien:
"
Là, il y en a beaucoup qui sont malades. On en a déjà perdu(4).
[silence] Il reste…26, avec la majorité de malades. " Plus
loin : " On les amène à l’hôpital, on
les amène pour les yeux, pour les dents, pour tout ce qui est
santé… on
les aide sur place, on fait le courrier et tout. Mais le problème
pour nous, ce n’est pas cette question. Nous, on aide, mais on
ne veut pas que ça reste comme ça ! On n’est pas
une entreprise ! Ces gens-là, ils ont besoin de certaines choses! " [entretien
personnel, Nantes, 17 avril 2003]
L’association a réussi à mobiliser le Ministre
des anciens combattants de l’époque, car il est maire d’une
commune de la banlieue nantaise. Elle a surtout réussi à faire
venir la Consule du Maroc pour soutenir ces vieux migrants, qui leur
a accordé la gratuité pour le renouvellement de leurs
passeports. Les petites associations déjà citées,
de Bellevue et du Sillon de Bretagne, auraient-elles eu les ressources
suffisantes
pour apporter un tel soutien ? Le fait qu’aucune des deux ne
semble active sur ce problème m’a réellement surpris.
Dans le même temps, ces associations ne s’occupent pas
beaucoup d’aide sociale (à ma connaissance), ces trois
quartiers sont éloignés
les uns des autres et l’arrivée des anciens combattants
marocains a été médiatisée tardivement
dans la presse locale (justement grâce à Français-immigrés
44).
Un mouvement associatif national pose aussi la question de la distribution
spatiale des associations qui le composent. Pour l’instant, sur
les 600 recensées par la Fondation Hassan II, j’en ai
localisé environ
10 % (57 associations). A ce chiffre s’ajoute la quinzaine de
coordinations et de collectifs recensés au niveau national et
européen.
En dressant la carte de ces localisations, leur inégale répartition
spatiale apparaît. La région parisienne en compte une
vingtaine, car c’est là que réside 46 % des Marocains
de France. Le fait que plusieurs sections de l’ATMF correspondent
aux localisations des grèves ouvrières passées
peut expliquer le poids des régions industrielles et minières
du Nord et de l’Est.
Par contre, il est étonnant de constater la sous-représentation
des régions du Sud, notamment la région Provence-Alpes-Côte
d’Azur, deuxième de France pour les Marocains. Cela ne
peut pas s’expliquer par des cultures associatives différentes
: au contraire, l’enquête du CREDOC (déjà citée)
indiquait une plus grande sociabilité associative au Sud qu’au
Nord. Enfin, cette carte comporte des déséquilibres dus à l’ordre
dans lequel débute mon enquête : à terme, par exemple,
Strasbourg apparaîtra sans doute comme un pôle associatif
plus important que Nantes.
Un mouvement associatif implique enfin une certaine dose de représentativité chez
les associations qu’il regroupe. L’argument de non-représentativité des
associations est souvent utilisé par les détenteurs de la
représentativité officielle, à savoir les élus.
C’est une manière commode pour eux de disqualifier leurs interlocuteurs,
qui sont parfois leurs adversaires. En réalité, les associations
ont leur légitimité et celle-ci provient non pas d’une élection
(sinon en interne) mais des actions qu’elles mènent sur le
terrain. Lorsque des représentants associatifs doivent être
choisis (pour une commission extra-municipale par exemple), cela peut d’ailleurs
poser problème. Même sans parler de représentativité,
je constate à ce stade de mon enquête qu’il n’existe
pas de mouvement associatif des immigrés marocains. Les relations
entre associations existent bel et bien (actions communes, appels collectifs,
coordinations, etc.). Seulement, soit les intérêts communs
aux Marocains ne sont pas assez forts pour être la base d’un
regroupement, soit la construction d’un tel mouvement n’est
simplement pas une aspiration réelle des associations dites marocaines,
confrontées à des situations plus urgentes.
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Conclusion |
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Dans ce contexte, à quoi sert la marocanité,
si elle n’est
pas le ciment d’un mouvement associatif ou du moins l’arme
de défense d’intérêts communs ? Pourquoi
subsiste t-elle ?
Mon hypothèse est que la marocanité a changé de
sens aux yeux des immigrés marocains qui sont acteurs associatifs.
La création d’association s’y référant
est devenue moins coûteuse, voire moins risquée. Car désormais
quelqu’un souhaitant créer une association " marocaine " en
France n’a plus à la définir en fonction des deux
pôles
classiques, à savoir : le réseau des amicales, qui a
perdu de sa force passée, et le réseau des militants
de la gauche marocaine, qui ne vise plus à l’alternance
gouvernementale, puisqu’elle a été réalisée.
La perspective des associations militantes en France a donc profondément
changé :
on n’y parle plus de renverser la monarchie mais de lutter pour
les droits de l’Homme. C’est pourquoi adhérer à une
association " marocaine " n’est plus automatiquement
considéré comme
un acte politique (au sens de contestation des pouvoirs). La résurgence
d’une " marocanité " dans les associations créées
par les immigrés marocains en France s’expliquerait donc
par la démocratisation au Maroc. D’autres facteurs interviennent,
tel le penchant réputé des Marocains à conserver
leur identité culturelle [Catherine WITHOL DE WENDEN, 1988 ;
Ahmed GHAYET, 1997] et les changements des flux migratoires (installation,
fuite des
cerveaux, dispersion spatiale, etc.). Mais les progrès de la
démocratisation
du Maroc me paraissent dominer l’ensemble de ces autres facteurs.
La " maghrébinité " de l’ATMF serait
une stratégie spécifique à cette association,
désormais
ouverte à toutes nationalités, tandis que la marocanité portée
par de multiples associations, et même si elle n’est pas
suffisante pour susciter un mouvement unifié, est devenue plus
attractive, en termes de coûts matériels et symboliques.
Reste à savoir
si elle signifie aussi une accentuation des dimensions culturelles
au détriment
de l’engagement politique et si, au-delà, le culturel
et le politique peuvent être aussi facilement séparés.
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Notes |
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(1) La " marocanité " serait
donc la " nationité " des Marocains, qu’ils
soient ou non naturalisés. Terme employé par Catherine
NEVEU, " Pour
un "conflit harmonieux" : nationalité, citoyenneté et
communauté(s) ", in Nations, frontières et immigration
en Europe, Paris, L'Harmattan, 1995, p. 17-33. Extrait : " Nationalité (nationality)
au sens de l’allégeance à un Etat, ce qu’en
français
on nomme le ressortissant, et nationité (nationness), c’est-à-dire
sentiment d’appartenance, individuel et/ou collectif, à une
collectivité partageant une histoire, une culture, etc. " [p.18]
(2) En principe, le caractère
volontaire de l’adhésion
individuelle implique que la personne rejoint le groupe non pas en
raison de sa nationalité (actuelle ou d’origine) mais en
tant que citoyen. La réalité est bien éloignée
de ce principe abstrait : en pratique, l’adhésion peut être
motivée chez la personne par l’envie d’exprimer
une appartenance primaire, au sein d’une association qui se réclame
d’une marocanité. Le citoyen abstrait, détaché de
ses autres appartenances, n’existe pas. De plus, la citoyenneté pleine
et entière reste le privilège des nationaux : les Marocains
non naturalisés sont donc des citoyens de résidence et
non des citoyens de plein droit, ce qui peut expliquer que leurs associations
soient souvent axées sur l’expression de leurs appartenances
primaires (culturelle, ethnique, nationale, géographique).
(3) Cette sociabilité primaire,
fondée sur le don, la réciprocité et
l’interconnaissance s’oppose à la sociabilité et
aux appartenances secondaires, elles aussi privées ou publiques,
qui relèvent de l’efficacité fonctionnelle et de
l’impersonnalité de
la loi (catégorie socioprofessionnelle, mais aussi nationalité).
(4) Zakia DAOUD, De l’immigration à la citoyenneté.
Itinéraire
d’une association maghrébine en France : l’ATMF,
1960-2003, Paris, Mémoire de la Méditerranée,
238 p., p. 189.
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[Présentation
de l'intervenant] |
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