Entre protection des droits et mondialisation

Dynamiques migratoires marocaines : histoire, économie, politique et culture


Résumé

[Présentation de l'intervenant]

 

 
Abdellatif Lagnaoui

 

 
Interculturel et immigration

I/ Eléments du contexte

La question interculturelle constitue un prolongement et une évolution du débat sur les phénomènes migratoire.
Le contexte en France est marqué par des changements importants dont les incidences sont loin d’être négligeables concernant les débats sur l’immigration, l’intégration, l’assimilation…

La crise économique des années 70 est venue se conjuguer à des évolutions sociales et philosophiques posant la question du modèle républicain qui s’est construit depuis la révolution française et dont le soubassement était la relation entre l’église et la république.

La question de l’immigration extra communautaire a servi comme révélateur des interrogations sur des valeurs fondatrices de l’identité nationale française.

Dans ce contexte, le concept de l’interculturel va constituer un phénomène émergeant au croisement d’affirmations fortes permettant de jeter des ponts entre les approches intégrationnistes et celles communautaires. Les changements de nature de l’immigration ont contribué à la formalisation de cette évolution.

II/ Point d’histoire

La fin des années 70, la France commence à connaître un nouveau type d’immigration à savoir les bacheliers. Ils rejoignent en masse les universités françaises.

Pour les étudiants marocains, la généralisation des bourses d’études va aider ce phénomène d’expatriation.
Ces catégories sociales intègrent plus facilement des structures associatives françaises issues pour l’essentiel de la mouvance d’éducation populaire.
Les associations communautaires ne répondent que partiellement aux aspirations et aux besoins de ces nouveaux migrants.
Le syndicalisme étudiant chez les marocains a permis de répondre à l’accueil des nouveaux arrivants, à leur première socialisation, par la connaissance de la société d’accueil, tout en ayant l’esprit tourné vers le pays d’origine.

Si la question de l’immigration commence à se poser suite à la crise économique et ses conséquences sur l’emploi, d’autres signes marquent les évolutions qui s’annoncent: la revendication des lieux de prières dans les foyers de travailleurs immigrés, la politique de peuplement de l’habitat social, l’émergence de la deuxième génération…

Les années 80 connaissent une certaine visibilité de la culture maghrébine sur l’espace public français.
Les banlieues construites entre 1960 et 1975 commencent à poser question, non seulement comme modèle urbain en crise, mais aussi comme espace social chargé de tension.
La composante immigration est déjà un sujet préoccupant qu’on cherche à comprendre.

La France découvre le malaise des banlieues à travers les crises des Minguettes et de Vaulx-en-Velin. On y trouve les dysfonctionnements urbains de quartiers enclavés et monofonctionnels. Un chômage qui s’enkyste et des problèmes sociaux qui en résultent (délinquance, drogue…) tout en pointant la crise des valeurs sociales en général doublé d’un racisme croissant nourri par une idéologie prônant la préférence nationale. L’extrême droite tente de faire de l’immigration l’explication quasi essentielle des difficultés rencontrées dans la société française.

III/ Deux approches en conflit

1) une conception intégratrice de l’identité nationale, basée sur l’individu et son rapport à la société. Cette idée trouve sa source dans l’idéal universaliste défendu par les philosophes de lumières et servent de ciment à une république naissante.

2) une vision différentialiste des identités communautaires proche de la vision anglosaxone.

IV/ Une synthèse identitaire nationale ébranlée

1) La matrice catholique: La religion catholique sert de moins en moins de matrice à l’identité collective, la crise des vocations et le recul du militantisme paroissial traduit un certain découplage entre la construction identitaire et la question religieuse.

2) un communautarisme émergeant parallèlement à ce constat de crise, on découvre de plus en plus le développement de pratiques et de revendications communautaires ou communautaristes.

3) De la construction identitaire: Le modèle républicain français fonctionnait sur un principe endogène, dont la matrice était la religion chrétienne nourrissant assez largement la construction identitaire tout en étant régulée par ailleurs, afin de préserver un espace social laïc.
De plus en plus nous constatons une émergence d’un retour à la religion pas toujours héritée mais acquise. La réislamisation des jeunes retrouvant une religion pas toujours transmise, reflète de manière manifeste cette démarche de construction identitaire hors des filiations religieuses. Dans les autres religions, le cheminement de croyances emprunte les mêmes modèles mettant en évidence la …… ? de l’identification aux paroisses au profit de groupes de réflexion, de recherches, à côté des structures classiquement connues.

4) la laïcité à l’épreuve du temps

4.1. l’affirmation d’un espace laïc

La république poursuivant la construction d’un espace sécularisé, ayant besoin de définir sa relation avec une église omniprésente, la loi de 1905 organisait cette relation, instituant un espace public régi par les règles de la laïcité et un espace privé permettant les croyances et les pratiques religieuses.

4.2. la laïcité et l’altérité

L’émergence de l’islam avec toutes les questions posées par sa pratique, repose le débat de l’actualisation de la laïcité en France. L’expression d’un certain nombre de manifestations à l’école de la république interroge de manière plus aiguë la notion de laïcité, les musulmans étant scolarisés essentiellement à l’école publique. Celle-là même qui a bâti son identité dans la différenciation par rapport aux églises, se trouve questionnée sur cette nouvelle donnée qu’est l’islam; de l’enseignement de l’histoire à celui des langues ou civilisations, une certaine tension est perceptible. Le débat semble trouver une issue dans la convocation du concept du fait religieux. Même s’il n’est pas encore retenu d’enseigner l’histoire des religions à l’école publique, la nécessité d’ouvrir une réflexion sur ces questions paraît de plus en plus probable.
Les formations d’enseignants font appel de manière encore optionnelle à la connaissance des cultures y compris religieuses.

V/ Structures sociales et immigration

1) l’éducation populaire

Née de cette volonté de prolonger l’éducation hors de l’école et en adéquation avec elle. Il s’agissait essentiellement de l’école publique. Si des structures sont aussi ancienne que le débat entre l’église et les laïcs telle la ligue de l’enseignement, d’autres se sont développées au lendemain de la deuxième guerre mondiale. Ces grandes fédérations se souciaient d’offrir du loisir, de la formation et aussi un cadre conceptuel très souvent laïc voire anticlérical. La nécessité d’avoir une morale alternative et une vision de la société autonome de l’église portait nombre de militants aussi déterminés que croyants en ces valeurs universelles.
Les fédérations permettaient une coordination de l’action, l’organisation du débat et la diffusion du corpus intellectuel permettant de cimenter ces convictions.

2) le temps de la proximité

Pendant qu’on constate un recul des toutes ces fédérations d’éducation populaire, nous assistons au développement d’associations de proximité, souvent pour un but précis, un territoire déterminé et une durée aléatoire.
Du sport au soutien scolaire en passant par le soutien aux loisirs des jeunes, l’approche ponctuelle se substitue aux démarches globales.
Le recul de l’éducation populaire laissera le champ aux initiatives locales manquant de recul et d’expériences.

3) travail social et immigration

Dans cette période de profonde mutation, l’émergence de la question de l’immigration a posé des questions nouvelles sur l’altérité, le référent identitaire des migrants, le besoin d’adaptation aux nouveaux publics.
Les familles immigrées installées depuis une vingtaine d’années et dont les enfants fréquentent les structures socioculturelles, constituent aussi ce qu’il a été convenu d’appeler la seconde génération, avaient des demandes spécifiques qu’il fallait satisfaire.
C’est dans ce climat de changement qu’allait émerger l’interculturel.

VI/ L’interculturel émergeant

Au croisement de la démarche d’intégration et la reconnaissance de l’altérité, l’interculturel est un concept indépendant des identités historiques des pays d’origine de l’immigration.

1) Interculturalité et histoire

Si les approches communautaires sont prisonnières de l’histoire commune entre le pays d’origine et celui qui accueille, d’autant que la mémoire peut encore être source de souffrance et de souffrances refoulées, l’interculturel offre un espace de débat qui évite la dualité et convoque souvent un tiers, nécessaire au devoir de mémoire.
De plus l’émergence de la deuxième génération transcende les communautés au sens strict à savoir nationales.

2) de l’anti-racisme à l’interculturel

Les demandes et les attentes de l’immigration étaient nombreuses: liberté associative, lutte contre les discriminations, égalité des droits notamment pour l’emploi.
La marche des beurs pour l’égalité des droits en 1983 a mis au grand jour la question de l’immigration. Cet événement agira comme une onde de choc dans les esprits. Cette problématique s’invite dans le débat public avec force.
Les associations se multiplient à foison: SOS racisme, France Plus, Mémoire fertile…
Les différents acteurs de la vie publique s’interrogent; les tensions sociales questionnent jusqu’au plus profond sur les valeurs et méthodes de travail de chacun.
Si les premières réponses étaient des logiques de défense du droit, de l’égalité et des protections des personnes contre le racisme et la discrimination, il reste cependant au travail social de comprendre ces phénomènes et d’adapter les réponses.

Ainsi se structurera l’espace interculturel comme:
- espace de formalisation des questions. La nécessité de comprendre, exigeant d’identifier les questions, de travailler à leur objectivation,
- espace d’ouverture sur l’altérité comme richesse et complémentarité par des apports multiples littéraires, artistiques, linguistiques, religieux, éducatifs,
- espace de débat. L’interculturel joue un rôle tiers dans l’organisation du débat sur des questions passionnées que sont la religion, la laïcité, la place de la femme dans les sociétés musulmanes,
- espace de formation en direction de nombreux intervenants sociaux et éducatifs. L’interculturel permet de nourrir la réflexion là où elle est déficitaire ou insuffisante.

[Présentation de l'intervenant]