Les prémices d’un engagement précoce : mai 68 et les comités palestiniens

C’est autour des évènements de mai 1968 que Saïd Bouziri, âgé de 20 ans, s’engage sur la voie du militantisme immigré. Alors étudiant à Lyon, il milite pour le rapprochement des travailleurs immigrés et des étudiants, et participe notamment à la marche du 24 mai, qui se termine en affrontements entre manifestants et forces de l’ordre. En 1970, accompagné de quelques jeunes militants nord-africains, issus des milieux étudiants et ouvriers, il crée les comités palestiniens autour de causes communes : la libération de la Palestine et l’amélioration des conditions de vie et des droits pour les travailleurs immigrés en France. Pour Saïd Bouziri, cet engagement sur deux fronts est naturel et fondamental. Comme il le souligne lors d’une interview en 2005, « il n’était pas question pour nous [jeunes militants arabes ndlr] d’abandonner le soutien à la cause palestinienne et en même temps il nous fallait aussi nous préoccuper de la condition ouvrière. Nous devions mener des combats dans les usines, sur les conditions indignes de logement et lutter contre les actes et les comportements racistes.»(Saïd Bouziri avec le concours de Mustapha Belbah, « Itinéraire d’un militant dans l’immigration »,Migrance, 2005, 25, p.37). Cette lutte menée sur deux fronts vit aussi la jonction de deux mondes, celui des étudiants et celui des travailleurs immigrés. Cette jonction, pour Saïd Bouziri, est tout aussi importante que la lutte sur deux fronts car, comme il le dira dans cette même interview, « La présence massive des travailleurs immigrés a été un réel moment de visibilité pour les Arabes en France. Ce premier pas … permi[t] ensuite de voir et comprendre qu’il y avait d’autres actions à mener. »

Les années 70 et 80 : l’affirmation de l’engagement pour la cause immigrée

Ces autres actions sont en effet multiples, et on retrouve la trace de Saïd Bouziri dans nombre de manifestations, collectifs et autres mouvements en faveur des droits des immigrés. A l’automne 1972, menacé d’expulsion suite à la promulgation de la circulaire Marcellin-Fontanet, qui mit 83% des immigrés en situation d’illégalité, Saïd Bouziri, soutenu par son épouse Faouzia, elle aussi menacée d‘expulsion, commence alors une grève de la faim. Soutenu par plusieurs collectifs (entre autres le «comité de soutien à Saïd Bouziri » et le Comité de Défense de la vie et des droits des travailleurs immigrés) et individus, dont Jean-Paul Sartre, Claude Mauriac et Michel Foucault, et après la tenue d’une manifestation de soutien de plus de 2000 personnes, le couple Bouziri obtient gain de cause. Le gouvernement leur accorde alors un permis de séjour de 15 jours renouvelable.
Organisateur de plusieurs grèves de la faim pour la régularisation d’immigrés menacés d’expulsion, Saïd Bouziri contribuera également, en septembre 1973, à l’organisation de la grève générale des travailleurs immigrés contre la vague de racisme qui sévit en France cet été.

Cette grève importante sera constituée autour du Mouvement des travailleurs arabes (MTA), une organisation cofondée par Saïd Bouziri en 1972. Comme le souligne l’historien Rabah Aissaoui, le MTA est un « acteur … important au sein de l’immigration maghrébine » (Rabah Aissaoui, « Le Mouvement des travailleurs arabes : un bref profil », Migrance, 25, 2005, p.12) qui combattit à la fois contre le racisme et pour les droits des immigrés, notamment le droit à des papiers, à un logement et au travail. Outre ses activités au sein du MTA et du Comité de Défense de la vie et des droits des travailleurs immigrés, Saïd Bouziri participe activement au comité de soutien au mouvement de grèves des loyers des foyers Sonacotra.

A la fin des années 70, Saïd Bouziri est l’un des fondateurs du journal Sans Frontière, une revue dont les champs de travail sont l’intervention « dans le domaine de l’information des immigrés et de l’opinion publique sur le sujet des immigrés », « l’\’insertion des immigrés résidant en France, … [la] vigilance sur toute forme de discrimination raciale, sexiste, ou autre […], une meilleure connaissance des cultures dont sont originaires les populations immigrées sans pour autant nier l’importance, pour ne pas dire la nécessite du français. » En 1983, il participe activement à la préparation de la Marche pour l’égalité.

Pour ne pas oublier le passé : la création de Génériques en 1987

Fondée comme une association loi 1901, Sans Frontière rassemble d’abord des Maghrébins militants, comme Saïd Bouziri, ainsi que des chercheurs de l’immigration comme Abdelmalek Sayad, mais très vite elle s’ouvre à des journalistes et à des militants d’autres communautés. Cette dimension intercommunautaire continuera avec Baraka, la revue qui succède à Sans Frontière en 1986. Outre ces activités associatives, Saïd Bouziri est également membre du Conseil d’administration du Fonds Action Sociale (FAS), du Conseil national des populations immigrées et du Conseil d’administration de la FONDA. Engagé pour les droits humains, il est Responsable de la commission immigrée de la Ligue des droits de l’Homme (LDH), puis trésorier national. Homme de conviction et de terrain œuvrant pour les plus démunis, il s’engage auprès des sans-papiers et dans la vie syndicale de son entreprise jusqu’à sa retraite.

A la fin des années 80, alors qu’émerge la question du patrimoine des migrations en France, Saïd Bouziri participe à la création de l’association Génériques. Se basant sur sa connaissance du militantisme immigré, Saïd Bouziri et les autres fondateurs de l’association souhaitent créer un outil pour restituer l’histoire et la mémoire de l’immigration et inscrire les immigrés dans le patrimoine culturel français. Le travail de mémoire que les fondateurs de l’association s’était fixé pour objectif continue, car en dépit de la disparition de son président Saïd Bouziri en 2009, Génériques fête aujourd’hui ses 25 ans. Ayant pour mission de préserver et diffuser les sources d’archives de l’histoire des immigrés en France, Génériques conserve une partie des archives de Saïd Bouziri, consultables sur le catalogue Odysséo et à Génériques, selon les modalités de consultation des fonds.